Toute l'Histoire en un clic
Herodote Facebook Herodote Twitter Herodote Youtube
Ami d'Herodote.net
 
>> Politique française

Vous avez accès à
un dossier complet
autour de ce sujet :

Toute l'Histoire en un clic
Publicité

Politique française

Droite et gauche : des valeurs fluctuantes


L'affrontement entre la « droite » et la « gauche » est l'essence de la démocratie moderne. En France, plus que dans les autres démocraties, il se nourrit de divergences idéologiques très fortes et néanmoins fluctuantes.

Comme on le verra plus loin, la patrie et la colonisation ont été des marqueurs de la gauche avant d'être tardivement récupérées par la droite et même l'extrême-droite. C'est aussi la gauche qui a traité l'homosexualité comme une maladie ou une tare. Elle s'est également longtemps opposée à l'immigration. Au contraire, la protection de la nature a été d'abord une valeur conservatrice et la peine de mort a été d'abord condamnée par des penseurs de droite... 

Chaque fois que l'affrontement droite-gauche s'est exprimé avec clarté à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés, il a conduit à des réformes efficaces et durables, que ce soit sous la Révolution (1789-1799), exception faite de la brève période de la Terreur (1793-1794), au début de la IIIe République ou sous la IVe République, avant l'affaire algérienne.

Ce clivage, né de la Révolution française s'est diffusé à toutes les démocraties de la planète. Aujourd'hui, après deux siècles d'existence, il est peut-être en train de rendre l'âme, en France et en Europe, bousculé par les enjeux européens et néolibéraux qui fracturent en profondeur les partis traditionnels.

Joseph Savès

Une invention française

La « droite » et la « gauche » apparaîssent en France, très précisément le 11 septembre 1789. Ce jour-là, les députés de l'Assemblée constituante, réunis pour délibérer sur le droit de veto accordé au roi Louis XVI, se répartissent spontanément de part et d'autre du président : à droite, aux places d'honneur, les « monarchiens » désireux d'accorder au roi un droit de veto absolu ; à gauche, les opposants qui veulent limiter dans la durée son droit de s'opposer aux lois. 

De cette répartition des députés par affinités datent les clivages entre une droite (réputée réactionnaire ou conservatrice) et une gauche (réputée révolutionnaire ou réformiste) qui rythment aujourd'hui encore la vie politique dans toutes les démocraties.

Dès les débuts de la Révolution, donc, on voit se dessiner le fil conducteur de cet affrontement entre des hommes désireux les uns comme les autres d'assurer le bien-être de leurs concitoyens et la prospérité du pays : d'un côté ceux qui souhaitent améliorer les institutions existantes avec pragmatisme, en s'appuyant sur la tradition, la religion et les lois coutumières ; de l'autre ceux qui appellent à faire table rase du passé et construire un monde nouveau. Ces derniers, qui représentent la gauche, ont pour guide spirituel sous la Révolution Jean-Jacques Rousseau, mort peu avant, en 1778. Robespierre en est un fervent disciple.

Après l'échec de sa fuite à Varennes (21 juin 1791), le roi forme un gouvernement de droite avec des ministres issus du club des Feuillants, partisans d'une monarchie constitutionnelle (comme Lafayette, Barnave, Le Chapelier, La Rochefoucauld-Liancourt...). Mais le 23 mars 1792, il remplace ces modérés par des députés de gauche issus du groupe des Girondins, parce que ces derniers souhaitent comme lui, mais pour des raisons opposées, engager la guerre contre les puissances européennes.

Au sein de la gauche, les Girondins s'opposent à la Montagne et à leur chef Robespierre, qui refuse la guerre et se montre même hostile à la peine de mort. Mais quand le pays sera envahi et la Révolution menacée, Robespierre n'hésitera pas à promulguer la Terreur et la levée en masse.

Gravure révolutionnaire à la gloire de Jean-Jacques Rousseau (musée Carnavalet, Paris, photo : Bertrand Runtz)

Une lente gestation

Les clivages politiques réapparaissent timidement à la chute de Napoléon 1er, tempérés par un suffrage censitaire qui réserve le droit de vote aux contribuables aisés, une centaine de milliers en tout et pour tout. À la Chambre des députés s'opposent trois tendances, toutes droitières : les ultraroyalistes ou « ultras », les « constitutionnels », proches du roi Louis XVIII, et les « indépendants », plutôt libéraux.

Sous le règne du « roi-bourgeois » Louis-Philippe 1er, on voit apparaître aussi des courants bonapartistes et républicains. Tous ces courants vont s'épanouir avec la révolution de février 1848 qui chasse le roi et instaure la IIe République. Mais l'introduction du suffrage universel change la donne : réfractaires aux idées républicaines et sensibles aux discours de leurs notables, les paysans envoient une écrasante majorité de monarchistes à l'assemblée.

Aux élections législatives du 13 mai 1849, on retrouve pour de bon une opposition droite-gauche :
- d'un côté le « Parti de l'Ordre » (450 sièges sur 715), qui réunit tous les conservateurs (royalistes légitimistes et royalistes orléanistes, bonapartistes...) autour d'un slogan : Ordre, Propriété, Religion,
- de l'autre, la gauche républicaine qui a emprunté aux révolutionnaires d'antan le nom de « Montagne », de quoi effrayer les modérés !

Les excès et les maladresses des uns et des autres conduisent au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte.

En ce milieu du XIXe siècle émerge la question sociale, de pair avec la révolution industrielle et la multiplication de grandes usines. L'historien et député Alexis de Tocqueville l'a entrevue et s'en émeut dans un discours à la Chambre le 27 janvier 1848 : « Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles ; (...) mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? »

La même année, Karl Marx publie un vibrant pamphlet révolutionnaire : le Manifeste du Parti communiste. Le philosophe allemand va devenir dès la IIe République une nouvelle référence idéologique de la gauche et des députés se réclamant du socialisme.

Momentanément éteint avec l'instauration du Second Empire, le débat politique renaît de ses cendres à la faveur de la libéralisation du régime avant de s'épanouir sous la IIIe République. Les monarchistes de tous bords quittent peu à peu la scène. La Chambre, toute entière républicaine, se divise désormais entre conservateurs, socialistes et radicaux, avec d'infinies nuances.

Des valeurs très flexibles

En France comme dans les autres démocraties européennes, le clivage droite-gauche prend tout son sens dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais comme on l'a vu dès la Révolution, ce clivage se double de divergences profondes à l'intérieur de chaque camp. Qui plus est, d'une génération à la suivante, au gré des circonstances, droite et gauche évoluent d'une position à son contraire. Bien malin qui pourrait donner une définition intangible des « valeurs » de l'une et de l'autre.

La droite, on l'a vu, est née de la fidélité à la tradition et au souverain. À l'image du roi, elle affiche une bienveillance paternelle ou paternaliste à l'égard des classes populaires. Sous le règne de Louis-Philippe, le Président du Conseil Casimir Perier déclare à la Chambre des députés : « Il faut que les ouvriers sachent qu'il n'y a de remède pour eux que la patience et la résignation ».

- 1830 : la droite contre la peine de mort

Attachés, cela va de soi, aux valeurs chrétiennes, les conservateurs se montrent pionniers en matière d'éducation. C'est au protestant François Guizot que l'on doit en 1833, toujours sous le règne de Louis-Philippe, la création d'un enseignement primaire public. Le même personnage participe à la première campagne en faveur de l'abolition de la peine de mort, avec le jeune Victor Hugo qui est à l'époque un fervent monarchiste. Le débat ne sera relancé que beaucoup plus tard, dans les années 1970, pour aboutir en 1981

Notons que la monarchie s'honore d'avoir toujours répugné à faire tirer sur le peuple. Louis XVI a désarmé ses gardes suisses lors de l'assaut des Tuileries le 10 août 1792, quitte à ce qu'ils soient massacrés par la populace. Louis-Philippe a dû plusieurs fois réprimer des soulèvements mais il a préféré abdiquer plutôt que de faire tirer sur les manifestants les 22-24 février 1848.

Les gouvernants républicains, forts de leur légitimité électorale et de leurs certitudes, n'ont pas eu les mêmes scrupules dans le massacre des ouvriers rebelles en juin 1848 et le massacre des communards en mai 1871. À chaque fois des milliers de morts.

La droite est par nature décentralisatrice et fait confiance aux collectivités locales pour gérer les conflits d'intérêts. C'est l'héritage de l'Ancien Régime : le roi, y compris même Louis XIV, devait composer avec des corps intermédiaires et des contre-pouvoirs légitimés par leur ancienneté (Parlements, Église...) ; il avait somme toute moins de pouvoirs que le président François Hollande, lequel peut tout se permettre du fait d'une majorité parlementaire tétanisée par la crainte d'une dissolution. 

- 1871/1940 : la droite pacifique et résistante

Conservatrice, la droite attire à elle les possédants qui ne tiennent pas à perdre leur bien dans une quelconque aventure, qu'il s'agisse des paysans propriétaires ou des milieux d'affaires. Ces milieux d'affaires sont pour la même raison naturellement pacifistes. En 1871, leur porte-parole Adolphe Thiers s'accommode du traité de Francfort qui clôt la guerre franco-prussienne. En 1911-1914, Joseph Caillaux tente en vain d'arrêter la marche à la guerre et s'oppose au revanchard Raymond Poincaré.

Mais la droite, c'est aussi l'aristocratie, attachée aux valeurs militaires et à la nation dont le souverain était autrefois le représentant. Légitimiste, elle n'est pas portée comme les révolutionnaires de 1792 à des guerres de conquêtes qui violeraient les droits des autres souverains. Mais elle place au-dessus de tout l'indépendance nationale. 

Cet héritage se ressent en 1940, quand le pays est envahi et soumis à l'occupation étrangère : des rejetons de l'ancienne aristocratie, militaires, croyants et modérément républicains, sont parmi les premiers - sinon les premiers - à s'engager dans la  Résistance. Citons Charles de Gaulle bien sûr, Philippe Leclerc de Hauteclocque, Honoré d'Estienne d'Orves. L'indépendance nationale sera aussi le fil conducteur de la politique de De Gaulle à son retour au pouvoir en 1958 : allègement du fardeau colonial, émancipation de la tutelle américaine, dissuasion nucléaire... Philippe Séguin revendiquera son héritage en dénonçant les abandons de souveraineté nés du traité de Maastricht et de la monnaie unique.

Par pacifisme et désir de ne pas ajouter la guerre à la guerre, le malheur au malheur, des socialistes, anciens socialistes ou communistes ont par contre rejoint dans la Collaboration le maréchal Pétain, un militaire républicain et laïc issu de la paysannerie. Citons Pierre Laval, Marcel Déat, agrégé de philosophie et ancien député socialiste, les communistes René Belin, Ludovic-Oscar Frossard, Jacques Doriot... Mais fort heureusement, il se trouve aussi des gens de gauche comme Jean Moulin qui ont rejoint la Résistance en nombre croissant à mesure de l'avancement de la guerre. 

- 1884 : la gauche puritaine et sexiste

Le divorce, aboli à la Restauration en 1816, est rétabli par la loi Naquet du 27 juillet 1884. Il est autorisé en cas de condamnation infamante de l'un des conjoints, de coups et blessures,  ou encore d'adultère !

En faisant de l'adultère un motif de divorce et donc de la fidélité un impératif conjugal, les républicains laïcs s'immiscent dans la vie intime des individus et se conduisent en puritains qui s'ignorent. Ils sautent un pas que l'Église catholique n'a jamais franchi. Celle-ci, en effet, considère l'adultère seulement comme un péché que l'on se doit de pardonner pour ne pas détruire la famille et compromettre l'éducation des enfants !

Ce n'est pas le seul cas de puritanisme de gauche : les progressistes, à la fin du XIXe siècle, condamnent aussi l'homosexualité, considérée comme une maladie ou une tare, alors que l'Église, à l'exception de quelques illuminés, l'a toujours considérée comme un simple péché, assimilant les homosexuels à des avares qui gaspillent leur semence au lieu de la consacrer à la procréation. Les mouvements révolutionnaires se montrent eux-mêmes de moeurs austères, dans le souci de se rallier les masses attachées à un modèle familial traditionnel.

Il faut dire que la société française, à l'image de la société britannique, est partagée entre une classe supérieure libertine qui, dans la discrétion, fréquente les maisons closes et ne s'indigne pas des pratiques homosexuelles, et des classes moyennes et populaires, adeptes de moeurs dites victoriennes, austères et pudibondes. Les partis de masse, à gauche comme à droite, se gardent de contrevenir à ces moeurs.  

Il faudra attendre les années 1970 pour que la gauche occidentale bascule, sous l'effet de la libération des moeurs mais aussi du recul des mouvements ouvriers. L'échec du socialisme révolutionnaire la conduit en effet à chercher d'autres horizons de progrès... et d'autres clientèles. Elle va les dénicher dans la libération sexuelle, à la grande satisfaction des libertins qui n'ont plus besoin de se cacher et en arrivent à présenter la pédophilie comme un outil de libération des enfants ! En 1990 encore, l'écrivain Gabriel Matzneff revendique son goût pour les moins de seize ans (garçons et filles) sur le plateau d'Apostrophes. Les pratiques assumées du jeune Daniel Cohn-Bendit ou encore du photographe David Hamilton ne font alors aucun scandale. Adieu le grand soir social ! Vive la grande coucherie bourgeoise !    

- 1885 : la gauche universaliste et colonialiste

La gauche, dès la Révolution, a été pénétrée de la foi en un progrès indéfini de l'humanité. Elle tire de Rousseau la conviction que l'on réparera les injustices passées en conférant au Peuple les attributs du Souverain, autrement dit en instaurant une démocratie pleine et entière.

Elle est aussi universaliste et convaincue d'une égalité absolue entre tous les hommes dans le droit fil de l'enseignement chrétien (« Il n'y a ni hommes ni femmes, ni Juifs ni Grecs, ni hommes libres ni esclaves », saint Paul, épître aux Galates). Cette double approche universaliste et patriote transparaît dans la Déclaration des Droits de l'Homme [l'humanité] et du Citoyen [le Peuple]. En foi de quoi les révolutionnaires ont accordé volontiers la citoyenneté à quelques éminentes personnalités qui partagent leurs valeurs, comme le Prussien Anacharsis Cloots ou l'Américain Thomas Paine.

La gauche dénie aussi aux souverains toute forme de légitimité et s'autorise à libérer les autres peuples de leur oppression. Le 19 novembre 1792, l'assemblée révolutionnaire vote un décret qui énonce : « La Convention nationale déclare au nom de la nation française qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront reconquérir leur liberté ». C'est la voie ouverte à la guerre révolutionnaire.

Sous la IIIe République, toujours au nom de l'universalisme et du progrès, la gauche républicaine s'engage activement dans la colonisation de l'Afrique en vue de « civiliser les races inférieures », selon le mot célèbre de Jules Ferry (1885). Il n'est pas question pour autant de fondre la nation (*) dans une communauté universelle : on crée un statut de l'indigénat subordonné aux citoyens français. C'est un changement radical par rapport à la période romantique, quand les peintres et les poètes s'énamouraient de l'Orient sans nuance de mépris ni envie de « civiliser » leurs habitants. 

À l'exception notable de Georges Clemenceau, la gauche va rester fidèle à sa politique coloniale jusqu'à la fin des années 1950. Elle bascule dans l'anticolonialisme après la chute du gouvernement Guy Mollet, qui a engagé l'expédition de Suez et donné les pleins pouvoirs au général Massu pour pacifier Alger.

Représentée par des bourgeois pétris de culture classique, la gauche révolutionnaire rêve d'une société de petits propriétaires, paysans et artisans, et va la réaliser grâce à la vente des biens nationaux enlevés au clergé. Elle ne se soucie pas des ouvriers, lesquels sont encore ultra-minoritaires, et réprime sans état d'âme, en 1797, la « Conjuration des Égaux » de Gracchus Babeuf, des communistes avant la lettre.

Tout change, on l'a vu, au milieu du XIXe siècle, avec la multiplication des sites industriels et l'émergence d'une classe ouvrière opprimée et revendicative. Ces prolétaires trouvent une oreille attentive chez des bourgeois éclairés comme les Allemands Karl Marx et Ferdinand Lassalle. En France, c'est paradoxalement sous le Second Empire qu'elle est écoutée : Napoléon III lui accorde le droit de grève tandis que les écrivains et les peintres se penchent avec compassion sur son sort : Les Misérables (1862). 

Avec l'écrasement de la Commune, la IIIe République évacue le problème ouvrier. Le jeune et fougueux Léon Gambetta déclare au Havre, en 1872 : « Il n'y a pas de question sociale. La réforme politique contient en germe les réformes sociales ». Il précise sa pensée un peu plus tard à Grenoble en appelant la petite bourgeoisie et les paysans propriétaires à soutenir la République, sans souci des prolétaires.

Il faudra attendre le règlement du conflit entre la République et l'Église pour que la gauche se saisisse des enjeux sociaux.

- 1910 : la gauche se rapproche du monde ouvrier et condamne l'immigration

Les républicains de gauche commencent à se pencher sur la condition ouvrière à la veille de la Première Guerre mondiale. En 1910, Léon Bourgeois instaure les Retraites Ouvrières et Paysannes, première grande réforme sociale.

En 1936, le Front populaire tente à marches forcées de rattraper le retard en matière de législation sociale. Après la Libération, la montée en puissance du Parti communiste et des organisations ouvrières, de pair avec l'expansion industrielle du pays, vont enfin placer la classe ouvrière au cœur de la gauche.

La population ouvrière, à l'égal de l'ensemble des classes populaires, se montre en général bienveillante à l'égard des travailleurs immigrés que le patronat a fait venir des pays limitrophes et de Pologne à partir du milieu du XIXe siècle. Les dirigeants de la gauche ne tardent pas toutefois à s'en inquiéter. Jules Guesde, député marxiste et révolutionnaire, écrit le 10 février 1886 : « Ils sont 800 000 ouvriers étrangers qui, travaillant à tout prix, font outrageusement baisser les salaires, quand ils ne les suppriment pas complètement pour nos ouvriers expulsés des usines ».

Cette dénonciation du dumping social se retrouve dans la bouche des dirigeants communistes jusque dans les années 1970. Elle s'exprime aussi de façon plus civile chez Michel Rocard, Premier ministre de François Mitterrand. Il déclare le 18 novembre 1989, devant la Cimade, association d'aide aux migrants : « N'y a-t-il pas aujourd'hui un certain détournement du droit d'asile qui, s'il n'y est pas porté remède, finira par menacer l'existence de ce droit lui-même ? (...) Il s'agit d'accueillir les personnes persécutées pour leur opinion et leurs engagements, notamment politiques, et elles seulement ». Le 3 décembre 1989, il précise sur TF1 : « Nous ne pouvons pas héberger en France toute la misère du monde... La France doit rester une terre d'asile mais pas plus ».

Et maintenant ?

Les points de vue ci-dessus ne manqueront pas de surprendre le lecteur de 2016 parce qu'ils reflètent une droite et une gauche éloignées de celles que nous connaissons. Depuis les années 1970, en effet, les clivages se sont brouillés. On a assisté à un superbe tête-à-queue tel qu'aujourd'hui la gauche et la droite adorent ce qu'elles ont autrefois abhorré et vice-versa.

On peut en voir l'origine dans les transformations des années 1970 : arrivée du microprocesseur avec ses incidences sur la robotisation, l'informatique et à plus long terme internet ; chute de la fécondité dans les pays industrialisés ; crise environnementale et remise en question de la croissance à tout va ; chocs pétroliers, fin des « Trente Glorieuses » et explosion du chômage ; crise du communisme européen.

Affiche de la campagne présidentielle de 1965Ces facteurs font que chancellent la base électorale de la gauche : les ouvriers pointent au chômage et la bourgeoisie libérale ne croit plus au progrès indéfini des techniques et de l'industrie. Le Parti communiste se racornit après son succès d'estime aux présidentielles de 1969 cependant que le Parti socialiste est refondé par François Mitterrand au congrès d'Épinay-sur-Seine de 1971 après le fiasco de son candidat Gaston Defferre aux mêmes présidentielles.

À droite, Valéry Giscard d'Estaing emporte la présidence de la République à la hussarde en 1974. Le jeune président (48 ans) et son Premier ministre Jacques Chirac (42 ans) pressentent le changement d'ère politique.

Ils s'engagent résolument dans des réformes sociétales hardies (avortement, divorce, droit de vote...) avec l'espoir qu'elles rallieront les nouveaux citoyens à leur camp. Peine perdue. La droite traditionnelle se rebelle. Jacques Chirac est renvoyé. Retour aux fondamentaux de la droite.

Affiche de la campagne présidentielle de 1981C'est finalement François Mitterrand et la gauche qui emportent la mise en 1981. Mais c'est au prix d'un changement total de paradigme que laisse pressentir la simple comparaison des deux affiches de campagne du candidat Mitterrand en 1965 (ci-dessus) et en 1981 (ci-contre) : sur la première, un paysage industriel polluant à souhait ; sur la seconde, un paysage bucolique.

Jusque dans les années 1970 en effet, la protection de la nature et la dénonciation des méfaits de l'industrialisation étaient le propre des conservateurs. Le basculement intervient avec la marée noire du Torrey Canyon (1967) et la candidature de l'écologiste René Dumont aux présidentielles de 1974. 

Dans un premier temps, le président socialiste enchaîne les réformes à la volée dans un esprit très progressiste. Puis, en 1983, sous l'effet de la contrainte extérieure (déficits), il s'engage dans une politique néolibérale plus conforme à l'esprit du temps et symbolisé par Margaret Thatcher.

Sous l'empire de la nécessité, le Parti socialiste recompose sa base électorale en s'adjoignant la bourgeoisie libérale représentée par des patrons ouverts sur la mondialisation et de jeunes énarques ambitieux, ainsi que les diplômés menacés par le chômage, les fonctionnaires, enfin les « minorités visibles » ostracisées par le Front national. 

C'est un cocktail qui a fonctionné pendant trois décennies.

La fin de l'affrontement droite-gauche

En ce début du XXIe siècle, il n'en reste plus rien. Les classes populaires se sont détournées d'une gauche devenue, tout autant que la droite libérale, le cheval de Troie de la mondialisation financière. Quant aux « minorités visibles » attachées à des valeurs traditionnelles, elles tiennent rigueur à la gauche de ses réformes de moeurs à destination de la bourgeoisie : mariage pour tous, droit au blasphème etc. Comme les classes populaires, elles s'inquiètent qui plus est d'une amplification brutale de l'immigration qui menace leurs efforts d'intégration.

Les élections présidentielles de 2017 témoignent en France de l'implosion du séculaire affrontement entre la gauche et la droite. Les franges néolibérales de la droite (Alain Juppé) et de la gauche (Manuel Valls) font front commun autour d'Emmanuel Macron, représentant centriste de la modernité urbaine, néolibérale, européiste et immigrationniste.

À la gauche de la gauche et à la droite de la droite s'affirment des courants souverainistes, soucieux de protéger les classes populaires des effets de la mondialisation financière. Seule les sépare l'attitude à l'égard de l'immigration, l'extrême-droite se voyant reprocher d'attiser les haines entre Français de diverses origines, au risque de contrarier l'intégration des immigrés qui ont choisi la France par amour.

Au Parti socialiste comme chez Les Républicains (dénomination actuelle de la droite), les uns et les autres puissent se retrouver sur une plate-forme commune de gouvernement tant leurs divergences sont profondes. On peut imaginer dans un proche avenir la disparition du clivage séculaire droite-gauche et son remplacement par un clivage entre une « alliance souveraine » centrée sur les droits nationaux (souveraineté monétaire, protection des faibles et des classes populaires, intervention de l'État quand les intérêts industriels et agricoles sont menacés...) et une « alliance libérale » qui privilégie l'ouverture sur le monde (capitaux, marchandises, hommes) et la dissolution de la Nation dans l'ensemble européen, avec l'objectif de dynamiser les initiatives et favoriser la mobilité (tant pis pour ceux qui n'y sont pas prêts ou disposés). 

Dans les autres démocraties occidentales, l'affrontement droite-gauche semble tout autant chamboulé par les enjeux européens et néolibéraux. À la différence de la France, les démocraties parlementaires y répondent par de « grandes coalitions » de circonstance, que ce soit en Allemagne, en Espagne, en Italie ou encore en Scandinavie, ces coalitions permettant aux euro-libéraux des deux bords de conserver les manettes du pouvoir face à la montée des extrêmes. 

Publié ou mis à jour le : 2017-06-16 12:04:02

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

Epicure (07-06-201712:59:22)

Bravo pour cet admirable exposé synthétique et percutant. Enfin, l'Histoire reprends ses droits! La cohérence également, avec elle.La versatilité et l'aboulie des Français sont seules responsables de ses Responsables....!

Francis Durner (01-05-201711:42:07)

Merci pour cet article qui montre l'évolution droite /gauche à travers le temps.
Après l'élection 2017 une nouvelle recomposition de la vie politique se fera mais comment ? un vaste sujet pour les historiens de demain car sans aucun doute le 7 mai et les législatives qui suivront feront date dans l'histoire de notre pays et de l'Europe.


Les Amis d'Herodote.net peuvent envoyer un commentaire sur cet article.

Suivez Herodote.net sur twitter
Offrez-vous quelques minutes d'évasion
avec Les Chroniques d'Herodote.net

Adhérez aux Amis d'Herodote.net

À quand remontent les premiers camps de concentration ?

Réponse
Publicité