Droite française

Familles recomposées

Pour la première fois sous la Vème République, la droite est absente du second tour de l’élection présidentielle, qui s’est tenue le 7 mai 2017. Elle va s’efforcer de prendre sa revanche lors du scrutin législatif des 11 et 18 juin. Après la victoire d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême, la montée relative du Front national et l’effondrement du Parti socialiste, une recomposition du paysage politique devrait intervenir.

Quelle place la droite va-t-elle occuper dans cette nouvelle configuration ? Ne risque-t-elle pas d’éclater ou de faire émerger de nouveaux clivages en son sein ? Ces questions renvoient à une histoire des droites car, comme la gauche, la droite est plurielle et ses frontières internes sujettes à des altérations.

Depuis deux siècles et demi, l’Histoire l’a modelée et remodelée dans des courants qui se sont enchevêtrés lors de glissements de terrains politiques qui ont souvent brouillé les cartes. Plus que la gauche, elle a su renouveler ses structures.

Jean-Pierre Bédéï

« Le sacre de Charles X », François Gérard, 1827, musée des beaux-arts de Chartres.

Des monarchistes aux républicains modérés

Lors de sa naissance en 1789, la droite se situe surtout par rapport à la gauche. Et vice versa, pourrait-on dire, à une époque où il n’existe pas de partis organisés. Ce couple turbulent se forme lorsque l’Assemblée nationale constituante débat de la question du veto royal. Les partisans d’une telle prérogative se placent à la droite du bureau du président, les opposants à gauche. Une forme de bipolarité de la vie politique est née qui sera renforcée durablement par les institutions de la Vème République.

Joseph de Maistre, Peinture de Karl Vogel von Vogelstein, vers 1810, Musée d'Art et d'Histoire de Chambéry.Jusqu’à la fin de la Restauration, le débat se cristallise autour de l’alternative entre monarchie absolue et monarchie constitutionnelle. Ceux que l’on appellera les « légitimistes » sont favorables à la première ; ils constituent la droite des « ultras » qu’incarnent Charles X, une noblesse de province et une partie des émigrés. À des degrés divers en fonction des époques, elle continuera à irriguer le courant le plus réactionnaire de la droite, notamment à travers un certain nombre de ses valeurs.

Symbole du trône et de l’autel, elle est animée par une haine de la révolution et inspirée par les œuvres de Joseph de Maistre, chantre d’un « ordre naturel » emporté par la vague révolutionnaire et qui repose sur le catholicisme, la tradition, enfin un ordre social immuable, celui de l’Ancien Régime.

Cette droite légitimiste traversera la Monarchie de Juillet, la Deuxième République et le Second Empire sans exercer le pouvoir, mais ses représentants restent accrochés à leurs vieilles convictions. « Depuis 1815, le vocable a changé ; le programme point. Trois révolutions et quarante années n’ont pu que renforcer leur certitude : elles les ont confirmées dans leur conviction de la fragilité de tout autre régime que monarchique et de l’impossibilité de fonder une société sur les principes de 1789 que l’expérience leur semble avoir définitivement condamnés », écrit René Rémond.

Louis-Philippe, duc d’Orléans, François-Xavier Dupré, musée d’Art et d’Histoire Marcel Dessal, Dreux.Face aux légitimistes, « l’orléanisme, attaché à la monarchie constitutionnelle constitue donc une gauche jusqu’à la révolution de Juillet. Gauche qui passe après 1830 à droite car, dès lors, le débat sur la nature du régime se fera entre monarchie constitutionnelle et République », écrit Jean-François Sirinelli.

Ce courant se caractérisera par une trajectoire plus diluée au sein de l’histoire de la droite. La révolution de Juillet amène au pouvoir Louis-Philippe d’Orléans qui libéralise le régime et s’affiche en « roi des Français »

Cette droite « orléaniste » assure la domination de la haute bourgeoisie, des élites et défend une monarchie constitutionnelle assumée. Il s’agit d’une droite libérale qu’illustre François Guizot, principal ministre de 1840 à 1848 et qui avait été sous la Restauration, la figure de proue des « doctrinaires ». Guizot ne rejette pas les apports de la Révolution mais veut un régime politique stable.

Les libéraux sont des adeptes du « juste milieu ». Selon eux, la classe moyenne est la clef de voûte de la société, de ses avancées et de sa prospérité. C’est sur ce levier qu’une monarchie constitutionnelle doit s’appuyer. Celle-ci doit être censitaire car les libéraux se méfient du peuple. Selon eux, c’est la raison qui doit gouverner et non une populace inculte et sujette aux émotions ou aux passions. Et ceux qui détiennent cette raison sont les « propriétaires », les possédants. Leur statut social détermine leur influence et leur pouvoir politique… plus que leur niveau intellectuel. Telle est la logique des orléanistes.

Cette droite libérale se montre plus souple, plus ouverte que la droite légitimiste et moins attachée aux rites monarchiques. Progressivement, elle se détachera de la maison d’Orléans et acceptera la République lorsque toute tentative de Restauration sera considérée comme vaine. Au début du XXème siècle, elle composera alors une partie de cette « république des notables », modérée, opportuniste, sous l’étiquette de républicains conservateurs.

«  Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799 », François Bouchot, 1840, château de Versailles.

Le bonapartisme et ses ambiguïtés

Le début du XIXème siècle voit émerger une troisième droite qui naît avec l’épisode napoléonien. Bonaparte prend le pouvoir pour clore la Révolution, en garder l’héritage tout en restaurant l’autorité.

«  Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799 », François Bouchot, 1840, château de Versailles.Cette droite se caractérise par un pouvoir exécutif fort (un Premier Consul puis un Empereur), qui abaisse les corps intermédiaires et réduit les libertés. C’est bien une forme de monarchie qu’instaure Bonaparte, consul à vie puis empereur dont le titre héréditaire crée une dynastie.

Il a cependant l’habileté de faire valider ces deux régimes par des plébiscites relatifs (compte tenu du nombre de votants). Une manière de conserver une fidélité aux valeurs démocratiques de la Révolution. Mais c’est bien la culture du chef que réintroduit Napoléon dans la gouvernance du pays.

« Au-dessus des partis » (Acte I) : Bonaparte

Après la Restauration et la Deuxième République, ce courant autoritaire ressuscitera sous les traits de Napoléon III qui fondera le Second Empire sur la crainte des « Rouges » en s’appuyant lui aussi sur les plébiscites. C’est ce lien direct entre le chef de l’État et le peuple qui caractérise le bonapartisme, régime ambigu qui ne se veut ni de droite ni de gauche afin de forger l’unité du pays, mais qui, dans les faits, est les deux à la fois. « Le bonapartisme est une force politique à deux têtes. Il a une dimension de gauche, populaire, distant vis-à-vis de l’Église, soucieux de la question sociale. Il a une dimension de droite, régime d’ordre, favorable aux notables, conservateur », écrit Michel Winock. Ces deux composantes seront à l’œuvre tout au long du Second Empire, mais le bonapartisme reste principalement une force de droite car il s’est construit contre la République et a restreint le pluralisme politique et la liberté d’expression.

Après la mort de Napoléon III, le bonapartisme survivra lors d’élections partielles à travers quelques fiefs (Corse, Sud-Ouest, Centre) et lors des élections de 1876. La légende de Napoléon Ier et la figure de Napoléon III restent encore vivaces dans une certaine France populaire et rurale. Car le bonapartisme, qui se veut au-dessus des partis, constitue une droite moins réactionnaire que les légitimistes et moins élitiste que les orléanistes.

Le creuset de la République

Par un paradoxe dont l’Histoire a le secret, quelques mois après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, les élections de février 1871 envoient une majorité écrasante de députés monarchistes à l’Assemblée. Les trois droites, légitimiste, orléaniste, bonapartiste sont au nombre de 400 sur 650 élus. Elles peuvent entrevoir une restauration royaliste.

Albert de Broglie, fondateur de l’« Ordre moral », portrait satirique de Georges Lafosse, 1873, Le Trombinoscope.Elles congédient Thiers en 1873 et portent Mac Mahon à la présidence de la République. L’heure d’une nouvelle Restauration a-t-elle sonné derrière le comte de Chambord ? Le manque de clairvoyance politique de celui-ci et son irréductible attachement à une monarchie dépassée font échouer ce dessein. «  S’ouvre alors le règne des royalistes sans roi qu’on appellera Ordre moral », constate Michel Winock.

Après la démission de Mac-Mahon en 1879, l’enracinement de la République devient irréversible et les droites s’y rallient pour représenter son aile conservatrice et nationaliste.

Au début du XXème siècle, au sein de cette république désormais ancrée dans le pays, elles sont en voie de disparition, laissant la place à trois partis républicains modérés. « L’Action libérale populaire, la Fédération républicaine et l’Alliance républicaine démocratique rassemblaient désormais la grande majorité des électeurs de droite dont les plus âgés avaient autrefois voté pour les monarchistes, les bonapartistes ou les opportunistes. », écrit Gilles Richard.

La première, fondée en 1901, réunissait les catholiques partisans d’une « République ouverte ». La Fédération républicaine, elle, fondée en 1903, « se situa sur-le-champ entre l’Alliance républicaine et l’Action libérale et se donna pour tâche de réunifier les modérés en arrachant la première au « Bloc » (des gauches) et la seconde à l’attraction monarchiste. »

Très ouverte aux catholiques, elle était hostile à l’alliance des républicains avec les socialistes. L’alliance républicaine démocratique, plus laïque, rassemblait des républicains modérés et d’anciens orléanistes. Enfin, «  une nouvelle famille politique, la démocratie-chrétienne prenait discrètement son envol sans qu’on la distinguât encore aisément de l’Action libérale », note Gilles Richard. Elle commença à exister dans l’Ouest avec le soutien du quotidien L’Ouest-Eclair.

Georges Bidault, membre du conseil national du PDP en 1934, fondateur du MRP en 1944, Grand Croix de la Légion d'Honneur,  Compagnon de la Libération - décret du 27 août 1944, Dutch National Archives (ANEFO), La Hague, Pays-Bas.Mais c’est à partir de 1924, lorsqu’Édouard Herriot annonce qu’il entend abolir le Concordat en Alsace-Moselle, supprimer l’ambassade au Vatican et appliquer rigoureusement la loi sur les Congrégations que la réaction des catholiques se fait virulente par la voix des cardinaux, des archevêques et de diverses associations.

Le gouvernement recule. La démocratie-chrétienne se dote alors d’un parti : le parti démocrate populaire (PDP), l’ancêtre du Mouvement républicain populaire (MRP) qui jouera un rôle important sous la IVème République.

Si de 1880 à 1914, la France avait été gouvernée par la gauche et le centre, c’est au lendemain de la Première guerre mondiale que les droites retrouvent le chemin du pouvoir. En 1919, le Bloc national, coalition composée des droites traditionnelles, des centristes et des radicaux, remporte les élections, avec comme figures de proue Raymond Poincaré et Paul Deschanel qui deviendront présidents de la République.

En ce début de XXème siècle, ces droites s’appuient sur quatre caractéristiques selon Gilles Richard : « leur indéniable influence » puisque l’écart entre elles et la gauche n’est que de 200 000 voix aux élections de 1902, « la place prépondérante des catholiques dans leur électorat » qui perdurera jusque dans les années 1970, une capacité aussi forte que les gauches à mobiliser ses partisans, et enfin, on l’a vu, leur « division » en plusieurs partis.

« L’entrée du général Boulanger au Parlement », lithographie « Les Nouvelles chansons boulangistes », vers 1888, Mucem, Marseille.

Droite populiste et nationaliste

Parce qu’elles sont insuffisamment structurées, ces droites n’empêchent pas la montée du populisme, du nationalisme et des ligues d’extrême droite.

« Chants du soldat », Paul Déroulède (« La ligue des Patriotes »), « Le Petit Journal », Supplément illustré, dimanche 26 novembre 1899. Ces chants ont rendu Déroulède célèbre, notamment le fameux « Clairon », qui fut longtemps dans les programmes scolaires.En 1889, la crise économique et l’antiparlementarisme provoqué par la fragilité des majorités gouvernementales nourrissent un mouvement populiste incarné par le général Boulanger soutenu par des radicaux, des socialistes, des royalistes, des bonapartistes et la ligue des Patriotes de Paul Déroulède, les uns et les autres espérant capter ce mouvement populaire à leur profit.

Élu député à Paris lors d’un scrutin partiel, le général s’appuie sur un vaste mouvement populaire. « La victoire de Boulanger, c’est l’adhésion des masses à l’homme providentiel, c’est le rejet des élites parlementaires assimilées à des corrompus », écrit Michel Winock. Mais cet épisode s’éteint quelques mois plus tard lors des élections générales quand les boulangistes ne remportent que 44 sièges et que leur leader s’exile.

L’ « Affaire Dreyfus » dans «  La Libre Parole » du 10 septembre 1899,  journal antisémite fondé par Édouard Drumond en 1892.À l’occasion de l’affaire Dreyfus, la droite contre-révolutionnaire réapparaît pour s’inscrire dans le paysage politique pendant près d’un demi-siècle sous la bannière de l’Action française dont la figure marquante sera Charles Maurras. Nationalisme et royalisme sont les deux mamelles de l’Action française qui lutte contre la « Gueuse », la « décadence » provoquée selon elle par la démocratie, les supposés agents de « l’Anti-France » (les immigrés, les juifs, les protestants, et les francs-maçons) selon le mécanisme de la recherche de boucs émissaires désignés comme responsable de tous les maux du pays.

Elle compose les gros bataillons des anti-dreyfusards dont les rangs sont aussi constitués d’anciens monarchistes, des bonapartistes, des boulangistes ainsi que des républicains hostiles aux accusations contre l’armée. Cette droite contre-révolutionnaire « puise aussi sa puissance de nostalgie dans le monde préindustriel à mesure que se développe l’économie nouvelle qui déstructure la famille, le village, les traditions », écrit Michel Winock.

Les fêtes de Jeanne d'Arc,  place Saint-Augustin à Paris, 1927, agence de presse Meurisse, BnF Paris. Sont présents les militants de « L’Action française ». Au premier plan en partant de la gauche, Bernard de Vesins (militant), Léon Daudet et Charles Maurras à ses côtés.

Même si l’Action française ne constitue pas une réplique totale de la droite la plus conservatrice de la Restauration, « elle épouse les lignes maîtresses du système politique et social des ultras », constate René Rémond.

Dans l’entre-deux-guerres, les ligues prennent une grande place dans la vie politique. L’Action française fait preuve d’un rayonnement intellectuel important avec notamment Charles Maurras et le polémiste Léon Daudet, mais elle mène aussi des actions de rue. La Ligue de la patrie française, fondée en 1899, plutôt d’essence bourgeoise et intellectuelle, prêche un nationalisme teinté d’antisémitisme, et l’antiparlementarisme.

Affiche éditée entre 1934 et 1936 à la suite des manifestations du 6 février 1934.Dans les années 1920 sont lancés la Ligue des jeunesses patriotes, qui se veut l’héritière de la ligue de Déroulède, puis les « Croix-de-feu » du colonel de la Rocque. Un courant de droite qui rejette le cadre institutionnel pour se manifester dans la rue en jouant sur les passions et les peurs par le truchement de la propagande la plus primaire. Il s’imposera avec violence dans les années 1930 en s’attaquant aux socialistes et aux communistes ainsi qu’au Front populaire.

Alors que les tensions s’accroissent à l’Assemblée nationale, ces ligues manifestent le 6 février 1934 contre le gouvernement et la gauche au cours d’une journée d’émeutes qui se solde par 15 morts et 1 435 blessés. Mais leur faiblesse réside dans leur division en groupuscules qui ne parviendront jamais à s’unifier.

Après la dissolution des Croix-de-feu, le colonel de la Rocque fonde le parti social français (PSF) qui opte pour l’intégration à la vie parlementaire. « Tout laisse supposer que le PSF est devenu de 1936 à 1939 le premier parti de la droite. Non plus un parti de cadres comme l’était l’Alliance démocratique ou la Fédération républicaine, mais un parti de masse dont les militants peuvent défiler en force », écrit Michel Winock.

Affiche de propagande en faveur de la « Révoluion nationale », CDJC, Mémorial de la Shoah, DR.

La « Révolution nationale », la filiation ultra

Les valeurs des « ultras », ces légitimistes du XIXème siècle, se retrouvent dans la « Révolution nationale » du maréchal Pétain, chef de « l’État français », dont le gouvernement s’installe à Vichy le 29 juin 1940 après la défaite des armées françaises face à l’Allemagne. « Le vainqueur de Verdun » obtient les pleins pouvoirs des parlementaires, le 10 juillet, afin de préparer une nouvelle Constitution.

L’avènement de Pétain marque la disparition de la République. En juillet 1941, le vieux maréchal définit le régime qu’il incarne : « La Révolution nationale marque la résolution ardente de rassembler tous les éléments du passé et du présent qui sont sains et de bonne volonté pour faire un État fort, de recomposer l’âme nationale dissoute par la discorde des partis et de lui rendre la confiance aiguë et lucide des grandes générations privilégiées de notre histoire, qui furent souvent des générations du lendemain de guerres civiles ou de guerres étrangères. »

Michel Winock analyse : « Quelles sont les sources de la doctrine ? Les écrivains des lendemains de guerre et de défaite : les ultras de 1815 et les défenseurs de l’Ordre moral de 1871. » Teintée également de maurrassisme, la « Révolution nationale » exècre la Troisième République, responsable, selon elle, de la défaite contre l’Allemagne, à travers ses hommes, ses partis, le parlementarisme et bien sûr le Front populaire.

Cette droite contre-révolutionnaire, traditionaliste, xénophobe et maréchaliste poursuivra de sa vindicte le général de Gaulle à la Libération. Ses héritiers constitueront la première strate du Front national de Jean-Marie Le Pen au début des années 1970.

IVème République : de nouveaux partis de droite

Sous la IVème République, de nouveaux partis de droite apparaissent. Si le MRP, présidé par Robert Schumann et qui représente la démocratie chrétienne, peut être situé au centre droit, la droite se reconstitue dans le parti républicain de la liberté, avec notamment Joseph Laniel. Ses responsables issus de la Résistance sont hostiles au tripartisme (alliance des socialistes, des communistes et du MRP) qui se met en place en 1946.

Robert Schuman, 1929, agence de presse Meurisse, BnF Paris.Le MRP, héritier de l'Alliance démocratique sous la IIIème République, s'enracine dans l'électorat catholique et obtient une audience électorale très importante lors des élections législatives de 1945-1946. S'il gouverne avec les socialistes et les communistes, c'est pour les tempérer et empêcher l'émergence d'un nouveau Front populaire. Telle est sa stratégie. C'est en cela qu'il peut être classé à droite. De 1947 à 1951, il fait alliance avec les radicaux et les socialistes dans le cadre de la Troisième force hostile aux communistes et aux gaullistes.

Mais le grand parti de la droite conservatrice et libérale sous la IVème République est le Centre national des Indépendants. En 1951, il devient incontournable pour constituer une majorité. L'année suivante, dans cette IVème République mouvante, Antoine Pinay, l'un de ses élus, est investi président du Conseil.

En 1954, le CNIP devient la première force au Parlement. Il défend le principe des aides de l'Etat aux écoles privées. Il représente cette droite modérée, partisane du libéralisme économique, mais se divise sur la question européenne.

Droite gaulliste et droite libérale giscardienne

En revenant aux affaires en 1958, après l'échec du RPF (1947-1953), le général de Gaulle remet à l'ordre du jour une forme de bonapartisme en raison de son hostilité envers les partis, de sa méfiance envers les assemblées parlementaires, des prérogatives fortes accordées au chef de l'Etat, de l'usage du référendum et de son attachement farouche à l'État-nation.

Passation des pouvoirs à l'Élysée entre René Coty et Charles de Gaulle, 8 janvier 1959, DR.

« Au-dessus des partis » (Acte II) : De Gaulle

L'élection du président de la République au suffrage universel approuvée par référendum en 1962 consacre ce lien direct entre le chef de l'Etat et le peuple avant de devenir le leitmotiv et la justification (plus ou moins sérieuse) de tous les candidats à l'Elysée sous la Vème République. Mais il convient de tempérer cette filiation bonapartiste car de Gaulle n'a pas envisagé de fonder une dynastie et il a accepté la République. L'historien Gilles Richard pousse l'observation des différences plus loin encore : « Le gaullisme naquit d'une défaite (...) à l'inverse du bonapartisme qui, lui, sombra à Waterloo puis à Sedan. » Aux plébiscites « antidémocratiques » organisés par Napoléon Ier et Napoléon III, Gilles Richard oppose des référendums gaullistes « démocratiques », le Général tirant même les conséquences du dernier, perdu en 1969, en quittant le pouvoir. « Succomber sur un champ de bataille ou succomber dans les urnes, n'est-ce pas là au fond, l'irréductible différence entre bonapartisme et gaullisme ? », conclut Gilles Richard

De Gaulle se définissait comme n’étant ni de droite ni de gauche et se plaçait au-dessus des partis afin d’entraîner la nation derrière lui dans une unité qu’il n’a finalement jamais réalisée, surtout après la guerre d’Algérie. Mais il a été soutenu au pouvoir par un parti ancré à droite, l’Union pour la nouvelle république (UNR).

Si l’aura du général de Gaulle et son rôle historique dépassent largement le cadre du parti qui l’a appuyé, il restera néanmoins de lui l’image d’un homme qui a dirigé le pays avec l’appui de la droite. C’est bien elle qui viendra à sa rescousse en mai 68 en organisant une grande manifestation pour répondre aux journées de contestation qui ont bloqué tout le pays.

Cette droite gaulliste sera en rivalité avec la droite libérale giscardienne dans les années 1970. Mais dans la France post-soixante-huitarde, il est à remarquer que ni l’une ni l’autre ne se revendiquent de la droite, la première se réclamant du gaullisme et la seconde du centre.

L’une et l’autre créeront deux formations politiques qui s’affronteront dans la perspective de la présidentielle de 1981, le Rassemblement pour la République (RPR) dirigé par Jacques Chirac en 1976, et l’Union pour la démocratie française (UDF) regroupant des formations du centre et de la droite non-gaulliste, au service de Giscard d’Estaing, en 1978.

Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République en 1974, est considéré comme le représentant de cette droite libérale, héritière de l’orléanisme, qui a réalisé des avancées sur le plan sociétal (droit de vote à 18 ans, loi sur l’interruption volontaire de grossesse).

Il voulait rassembler « deux Français sur trois » et être le Président des classes moyennes. Il affectait un style plus proche des Français, une sorte de «  Président citoyen » comme Louis-Philippe avait été un « Roi citoyen », au risque de tomber dans la démagogie ou les opérations de communication, notamment lorsqu’il s’invitait à dîner chez des Français.

Mais c’est le parti gaulliste (RPR) qui continuera à dominer la droite car il devient une formation politique très structurée sachant se muer en machine électorale avec une base militante soumise à la culture du chef, alors que l’UDF est davantage un agrégat de petits partis constitués surtout d’élus et de notables.

Sous Jacques Chirac, le gaullisme a pris ses distances avec son fondateur et s’est droitisé au fil du temps, perdant une grande partie de l’électorat populaire et ouvrier qu’avait attirée la figure du Général de Gaulle. Ses partisans revendiquent des valeurs conservatrices et une partie d’entre eux se rapproche des thèses défendues par le Front national sur la sécurité et l’immigration.

Dès 1984, 45% des sympathisants approuvent les idées de Jean-Marie Le Pen sur l’immigration, contre 32% chez ceux de l’UDF. Le RPR s’éloigne aussi de De Gaulle sur l’Europe lorsque Chirac appelle à voter oui au traité de Maastricht en 1991.

À l’issue de sa victoire en 2002 sur Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle, Jacques Chirac impulse le processus visant à rassembler la droite dans une seule formation, qui aboutira à la naissance de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) et englobera le RPR, démocratie libérale (DL) d’Alain Madelin, une partie de l’UDF emmenée par Pierre Méhaignerie et Philippe Douste-Blazy.

D’autres partis comme Forum de Christine Boutin et le parti radical valoisien étant associés mais autonomes seront intégrés, alors que l’UDF de François Bayrou se garde bien de s’affilier à cette nouvelle formation politique que dirige Alain Juppé.

Mais dans la principale famille, celle issue du gaullisme, on garde la culture du chef. Après Chirac, Nicolas Sarkozy la perpétue dans son style agité. Mais il incarne aussi une droitisation du parti qui lui permet de reconquérir cette frange d’électeurs « apostats » qui avait rejoint le FN lors de son élection à la présidence de la République en 2007.

Nicolas Sarkozy, Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Jean-Louis Debré, le 1er mars 2010, à Paris au Conseil constitutionnel, Charles Platiau, DR.

Il la perd en 2012 au terme d’un mandat durant lequel il est confronté à la crise financière de 2008, mais qui est aussi marqué par des résultats décevants aussi bien sur le plan du chômage qu’en matière de sécurité. Éléments qui doivent être d’autant plus portés à son passif qu’ils sont en contradiction avec le volontarisme affiché et les coups de menton d’un Président dont l’image s’est rapidement dégradée à cause de la trivialité et de son manque de « présidentialité », réduite à des postures.

En 2012, lors de la présidentielle, Sarkozy ne parvient pas à ramener dans le giron de la droite l’électorat qui a cédé aux sirènes du Front national et il est battu par François Hollande. Son retour en politique en 2014 est marqué par une nouvelle mue de son parti qui, pour effacer notamment le scandale de l’affaire Bygmalion concernant le financement de sa campagne électorale, prend un nouveau nom, Les Républicains, qu’il dirige jusqu’à la primaire de la droite remportée par François Fillon en novembre 2016.

En matière de politique économique, les héritiers de De Gaulle ont oscillé entre libéralisme et pragmatisme. Enfin, sur le plan institutionnel, en acceptant deux cohabitations en 1986 et 1993, ils ont totalement tourné le dos aux conceptions du fondateur de la Vème République tout comme en effectuant la réintégration de la France dans le commandement militaire de l’Otan en 2009.

Droite nationaliste et droite libérale

Mais la principale innovation depuis 1981 qui empoisonne la vie de la droite et explique en partie sa défaite à la présidentielle de 2017, c’est la montée quasi-continue du Front national. Qu’on en juge par les chiffres !

En 1974, Jean-Marie Le Pen, qui avait fondé le FN deux ans plus tôt, obtient à la présidentielle 0,75% des suffrages (191 000 voix), en 2002 il se qualifie pour le deuxième tour avec 16,86% (4 800 000 voix) ! Quant à sa fille, Marine, elle aussi se qualifie pour la finale de la compétition élyséenne en 2017 en battant un nouveau record de son parti : 21, 30% (7 600 000 voix).

Élection présidentielle 2017 : premier tour, BFM TV.Parallèlement, pour la première fois de son histoire, la droite (Les Républicains-UDI) est éliminée au soir du premier tour d’une présidentielle, son candidat François Fillon ne réussissant que 20% des suffrages (7 200 000 voix).

Le rapport de forces s’inverse alors au sein des droites en faveur de sa formation la plus extrême. C’est une étape décisive dans la lutte que se livrent la droite libérale à la droite nationaliste depuis le milieu des années 1980. Aujourd’hui, le FN n’est plus, comme à sa création, ce parti composé de nostalgiques de Vichy ou de l’OAS. Il est devenu une formation politique populaire dont l’électorat est constitué en majorité de jeunes et de catégories sociales modestes qui ont abandonné les partis de droite et de gauche en raison de leurs échecs depuis que l’alternance a fonctionné à partir de 1981.

En jouant sur les peurs et la désespérance sociale, il a conquis ses partisans sur les thèmes de la xénophobie, du nationalisme, du rejet de l’immigration, du communautarisme, des élites et de l’Europe. Après avoir longtemps défendu une idéologie plutôt libérale, il a pris un tournant social afin de séduire les classes populaires. Il y est en grande partie parvenu.

Cette mue du FN s’est opérée dans le cadre de la « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen qui a succédé à son père dont elle s’est efforcée d’effacer les propos antisémites. De 2012 à 2017, lors des élections intermédiaires, ce parti a renforcé son implantation dans les collectivités locales, gagnant du terrain dans les zones rurales. Il étend principalement son influence dans le Nord, l’Est et le Sud-Est.

Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, 29 avril 2017, Geoffroy van der Hasselt, DR.Lors de la présidentielle de 2017, il s’allie avec Debout la France, de Nicolas Dupont-Aignan, petite formation souverainiste qui se revendique du gaullisme, et franchit ainsi une étape supplémentaire dans la banalisation… Pourtant, le FN n’a cessé de dénoncer le général de Gaulle pour avoir « bradé l’Algérie française ».

Lors des élections législatives de juin, le FN devrait considérablement renforcer sa représentation au sein de l’Assemblée nationale. En attendant, depuis plusieurs années, il a exercé une influence d’abord sur l’UMP, puis sur Les Républicains qui ont « droitisé » leur discours pour tenter de reconquérir leurs électeurs ralliés à Marine Le Pen. Des efforts vains jusqu’à présent…

Depuis près de 250 ans, on l’a vu, la droite a été composée de plusieurs courants. « Mais il faut aussi l’admettre, la majorité de ces familles sont aujourd’hui en déclin, certaines même en voie d’extinction définitive (…) En revanche, deux familles de droite sont aujourd’hui plus considérables que jamais : les libéraux, devenus néo-libéraux depuis la fin des années 1930, et les nationalistes. Ne serait-ce que pour cette raison, le pluriel continue donc de s’imposer à droite », conclut Gilles Richard.

À la suite de l’élection présidentielle, une nouvelle recomposition politique pourrait s’opérer à l’occasion ou dans la foulée des législatives, et ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire des droites.

Bibliographie

René Rémond, Les droites en France, Aubier, 1983,
Jean-François Sirinelli, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXème siècle, Puf, 1995,
Michel Winock, La droite racontée en famille, Plon, 2008,
Gilles Richard, Histoire des droites en France, Perrin, 2017,
Michel Winock, La droite hier et aujourd’hui, Perrin, Tempus, 2012.


Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 11:38:32

 
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