Jean-Claude Michéa

« Le wokisme est un néolibéralisme culturel »

Jean-Claude Michéa, professeur de philosophie, né en 1950 à Guéret5 février 2026. Le philosophe Jean-Claude Michéa se réclame tout à la fois de Karl Marx et de George Orwell. Exilé volontaire dans un village des Landes, il a publié deux livres d'entretiens, Conversations américaines (Albin Michel, 2025) et Extension du domaine du capital (Albin Michel, 2023), sur l'alliance paradoxale de l'extrême-gauche wokiste et écologiste avec le grand capital. Elle permet à celui-ci d'abattre les traditions qui lui font encore obstacle et d'investir les sphères les plus intimes de l'existence humaine. Un tourbillon d'intelligence et d'ironie qui donne à réfléchir sur le « sens de l'Histoire »...

Dans sa critique du capitalisme, un mode de production et d'échange né il y a près de trois siècles en Occident, Jean-Claude Michéa ne fait pas de différence entre les entrepreneurs des débuts, à l'origine de la révolution industrielle, et ceux d'aujourd'hui, qui s'appliquent plutôt à désindustrialiser et dont la démarche tient en un mot : néolibéralisme (dico). Je préfère quant à moi faire la différence :
Conversations américaines, Entretiens avec Michael C. Behrent (Jean-Claude Michéa, Albin Michel, 176 pages, 17,90 euros)• Les premiers capitalistes rassemblaient des capitaux autour d'une innovation technique prometteuse en vue de la développer pour le bien commun et pour leur bien propre.
• Les seconds, dans une société en voie de sclérose (effondrement de la fécondité, pénurie de travailleurs qualifiés, saturation des besoins vitaux), préfèrent dégager des profits par la compression des coûts (délocalisation des usines vers les pays pauvres), la concentration horizontale par absorption des petites entreprises (note), enfin la création de nouveaux besoins, en particulier dans l'univers dématérialisé d'internet où les coûts de production sont minimes et les profits maximums.

Pour le reste, le philosophe développe une réflexion stimulante sur le néolibéralisme en lequel il voit la version aboutie du capitalisme.

Le néolibéralisme permet au capitalisme de « s'accroître et se développer, faute de quoi il serait condamné à périr » (Engels, 1892). Cela le conduit à envahir toutes les sphères de l'existence humaine, y compris, comme on le voit aujourd'hui, celles qui relevaient jusqu'ici de l'intime et de la vie privée... Ainsi se comprend le titre du premier essai (2023) : Extension du domaine du capital !

Révolutionnaire, le capitalisme !

Extension du domaine du capital (Jean-Claude Michéa, Albin Michel, 2023)Le « libéralisme réellement existant », celui de Margaret Thatcher, de Justin Trudeau ou encore d'Emmanuel Macron, exige des êtres humains de tout faire pour « rester dans la course » et s'adapter au sens du « Progrès ». Tant pis pour les losers, les provinciaux, les ouvriers et les adeptes du foie gras et de la corrida (note).

Porté à vouloir remodeler en permanence l'être humain, le capitalisme se rapproche en cela de la gauche révolutionnnaire.

Le capitalisme lui-même est révolutionnaire par sa capacité à faire feu de tout bois et récupérer toutes les idées, même celles qui lui sont hostiles.
• Ainsi de la fumeuse « théorie du genre » : elle a été récupérée par le capitalisme pour développer un marché fructueux, celui du (pseudo-)changement de sexe par lequel les troubles pubertaires des adolescent(e)s sont convertis en une dépendance à vie à la chirurgie et à la chimiothérapie.
• Ainsi de la passion pour le « bio » que la grande distribution s'est appropriée en proposant des aliments « sans » bien évidemment plus chers que les aliments « avec » sucres, gluten, huiles végétales, additifs, etc.
• Ainsi encore de la vogue de l'« antispécisme » : en refusant la viande au nom du bien-être animal, il ouvre un boulevard aux industriels et aux laboratoires qui travaillent sur la viande cellulaire et préparent la fin des terroirs et des paysans... Qui s'en plaindra ? Les prairies seront transformées en champs photovoltaïques pour alimenter en électricité nos vidéos et SUV. 

Les réseaux virtuels présentés comme des espaces de liberté font les choux gras des multimilliardaires de la Silicon Valley. Pour illustrer la remarque du philosophe, nous pensons bien évidemment à la lanceuse d'alerte Frances Haugen qui a dénoncé devant le Congrès américain, en octobre 2021, le cynisme de Facebook : ce réseau virtuel favorise sciemment les échanges transgressifs et complotistes par le fait que ces échanges génèrent davantage de pages vues et donc davantage de recettes publicitaires !

Les entrepreneurs à la Mark Zuckerberg ont de ce point de vue un comportement identique à celui des trafiquants de cocaïne : les uns et les autres tirent leur fortune de l'exploitation des faiblesses humaines... Faut-il s'étonner dans ces conditions que l'Union européenne ait intégré le trafic de drogue dans le calcul des PIB nationaux (la richesse nationale) ?

Ce cynisme est-il une constante du capitalisme ? C'est ce que pense le philosophe. Cependant, son avis mérite d'être nuancé. Le premier théoricien de l'économie libérale, l'Écossais Adam Smith, honnête homme s'il en fut, considérait en effet les humains tels qu'ils sont. Il croyait que le capitalisme devait servir leurs besoins réels comme en témoignent ses Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations (1776). Mais ses convictions étaient fondées sur le fait qu'il vivait dans un État fort et dans une société respectueuse de la loi commune. La loi et la morale pouvaient donc contenir le capitalisme dans les limites de la décence.

Nous savons, nous, que les sociétés sont autrement plus diverses. Le marché lui-même est vertueux dans une société vertueuse et mafieux dans une société mafieuse. Chaque individu agit selon ses capacités dans le sens le plus favorable que lui indique la société : dans un État fort et respecté, l'individu talentueux  se tourne vers la création d'une entreprise avec pignon sur rue ; dans un État délétère, il cherche fortune dans le crime.

Ne nous étonnons donc pas que le néolibéralisme et ses excès aient émergé dans les années 1970, au moment où l'État-nation, accusé de tous les maux, était renversé de son piédestal.

Le paradoxe est que les pourfendeurs de l'État national sont généralement issus de la haute fonction publique ou de l'ENA (comme le président Macron). Ils n'ont de cesse d'engraisser l'administration au prétexte de libéraliser les échanges (plus de mille pages pour le traité de libre-échange CETA avec le Canada). Ils multiplient également les aides sociales pour compenser vaille que vaille les conséquences de ce libre-échange (fermeture des usines, déficit commercial, endettement public, déliquescence des services publics). 

Une idéologie devenue folle

Loin de s'opposer, le néolibéralisme et le wokisme, que Jean-Claude Michéa qualifie de « néolibéralisme culturel », communient dans un même objectif : ramener l'humanité à un ensemble de monades avec leur identité particulière et sans identité collective : il n'y a plus de citoyens mais des individus, l'un transgenre, un autre racisé, un autre blanc, etc. C'est une idéologie rendue folle par ses contradictions et dont on voit les effets dans la déculturation de la jeunesse occidentale annoncée il y a déjà plus de cinquante ans par Guy Debord (La Société du spectacle, 1967).

Qui eut alors  imaginé qu'une université (Lille) pourrait confier des cours d'économie à une personne professant que les économistes Ricardo et Malthus ont été inspirés par L'Origine des espèces de Darwin, un ouvrage paru en 1859, longtemps après leur mort ? Qui eut pensé que cette personne (Sandrine Rousseau) serait un jour élue de la République et ferait la leçon à la terre entière sur les plateaux télé ? Qui eut pensé que le syndicat étudiant de gauche UNEF pourrait justifier un jour l'interdiction à la Sorbonne de la représentation d'une pièce d'Eschyle, Les Suppliantes ? Pour Jean-Claude Michéa, ces dérives orwelliennes entrent dans la logique néolibérale : elles préparent les individus au seul statut qui vaille, celui de consommateur de biens marchands (Netflix, Uber, etc.). 

Mêmes conclusions pour le philosophe Marcel Gauchet : « Le néolibéralisme s’est légitimé sous un visage libertaire avant de montrer son aspect économiquement libéral. Il y a une gauche néolibérale qui proteste contre les conséquences de la loi des marchés sans voir que son libertarisme sociétal vient à l’appui de la doctrine économique qu'elle réprouve.
L’ancrage sociologique du néolibéralisme, c’est la vague individualiste qui a bouleversé le fonctionnement social, mais aussi le fonctionnement des institutions, en mettant en avant les droits de l’homme, autrement dit les droits individuels. L’État de droit, d'une certaine manière, est le contrefort institutionnel du néolibéralisme de gauche, tandis que le libre jeu des marchés est le pilier du néolibéralisme de droite. »
(Marianne, 9 février 2026).

En rejetant les « dimensions implicites » et les « évidences partagées » qui donnent sens à la culture (Olivier Roy, L'aplatissement du monde, 2022), le wokisme ouvre un boulevard au néolibéralisme et lui offre un marché libéré de toutes les entraves. Aussi Jean-Claude Michéa juge-t-il contradictoire de contester le wokisme tout en se réclamant du néolibéralisme et de l'Europe mondialisée comme le font les journalistes des médias de droite (Le FigaroCNews, Valeurs actuelles, etc.).

Le philosophe reprend à satiété les analyses de Christophe Guilluy sur l'opposition irrévocable entre une France populaire et marginalisée et une France mondialisée et dominante. Combien significative est la désignation comme tête de liste socialiste aux élections européennes de Raphaël Glucksmann, qui confessait sur le plateau de « 28 minutes » en octobre 2018 : « Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement que quand je me rends en Picardie. Et c’est bien ça, le problème. »

Ce découplage de la gauche d'avec la réalité transparaît dans le slogan : « Mon corps, mon choix, mon droit ! ». Pour Michéa, on ne saurait formuler de façon philosophiquement plus exacte l'essence même de la conception bourgeoise et libérale de l'être humain commme « individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé » (Marx, La Question juive, 1843).

« La première raison qui pousse ainsi le capitalisme à devoir détruire méthodiquement toutes les formes de vie autonome et d'autosubsistance, c'est que l'économie capitaliste ne repose plus, comme dans les sociétés de classe antérieures, sur l'esclavage ou le servage, mais sur le travail salarié. Pour pouvoir se développer, elle a donc besoin en permanence de voir affluer vers elle une main-d'oeuvre officiellement "libre", c'est-à-dire constituée, pour l'essentiel, d'individus qu'il a fallu préalablement déposséder de cette autonomie minimale que leur garantissaient, même sous la féodalité, leurs communautés d'origine » (Conversations américaines, page 89).

Et Michéa de rappeler que Marx lui-même notait de façon surprenante que la commune rurale avait été « pendant tout le Moyen Âge, le seul foyer de liberté et de culture populaire » (lettre à Vera Zassoulitch, mars 1881).

Plus que jamais sonnent vrais les avertissements du prêtre et écologiste Ivan Illich dans les années 1970 sur les illusions du consumérisme (on parlait à l'époque de « société de consommation »). Jean-Claude Michéa ne doute pas qu'Illich aurait été révolté par la dérive foncièrement élitiste et hyper-urbaine de la mouvance écologiste actuelle (Pierre Hurmic, Grégory Doucet, Alice Coffin, etc.) qui veut éradiquer sous couleur d'une « stricte protection de la nature » tout ce qui s'apparente encore, de près ou de loin, à une pratique, une tradition ou un sentiment populaire. Non sans ironie, il attend le moment où ces écologistes métropolitains s'en prendront à l'accordéon, la pelote basque, la pétanque, les sonneries dominicales, la chasse au sanglier, etc. 

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2026-02-20 19:52:58

Voir les 25 commentaires sur cet article

orace369 (07-02-2026 12:04:30)

Merci. J'apprécie cette analyse et le fond du sujet.
On pourrait faire des petites mascottes à piquer d'épingles pour être dans le ton du sujet de la dite.

yuki (06-02-2026 11:37:30)

Cher Alban, Ni Reagan ni Thatcher ne se réclamaient du "néolibéralisme" : ils parlaient plutôt de libéralisme, de libre marché ou de conservatisme économique. Dans les années 70, le mot de nÃ... Lire la suite

Bernard (06-02-2026 11:34:23)

Que le Capitalisme récupère tout (idéologies, fantasmes, liberté, haine, nationalisme, guerre) est une évidence. Qu'une des idéologies qu'il récupère, l'ultralibéralisme dont le dogme est la ... Lire la suite

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