5 février 2026. Le philosophe Jean-Claude Michéa se réclame tout à la fois de Karl Marx et de George Orwell. Exilé volontaire dans un village des Landes, il a publié deux livres d'entretiens, Conversations américaines (Albin Michel, 2025) et Extension du domaine du capital (Albin Michel, 2023), sur l'alliance paradoxale de l'extrême-gauche wokiste et écologiste avec le grand capital. Elle permet à celui-ci d'abattre les traditions qui lui font encore obstacle et d'investir les sphères les plus intimes de l'existence humaine. Un tourbillon d'intelligence et d'ironie qui donne à réfléchir sur le « sens de l'Histoire »...
Dans sa critique du capitalisme, un mode de production et d'échange né il y a près de trois siècles en Occident, Jean-Claude Michéa ne fait pas de différence entre les entrepreneurs des débuts, à l'origine de la révolution industrielle, et ceux d'aujourd'hui, qui s'appliquent plutôt à désindustrialiser et dont la démarche tient en un mot : néolibéralisme (dico).
Les premiers comme les seconds s'inscrivent dans la même logique : « La première raison qui pousse ainsi le capitalisme à devoir détruire méthodiquement toutes les formes de vie autonome et d'autosubsistance, c'est que l'économie capitaliste ne repose plus, comme dans les sociétés de classe antérieures, sur l'esclavage ou le servage, mais sur le travail salarié. Pour pouvoir se développer, elle a donc besoin en permanence de voir affluer vers elle une main-d'oeuvre officiellement "libre", c'est-à-dire constituée, pour l'essentiel, d'individus qu'il a fallu préalablement déposséder de cette autonomie minimale que leur garantissaient, même sous la féodalité, leurs communautés d'origine » (Conversations américaines, page 89).
Et le philosophe de rappeler que Marx lui-même notait de façon surprenante que la commune rurale avait été « pendant tout le Moyen Âge, le seul foyer de liberté et de culture populaire » (lettre à Vera Zassoulitch, mars 1881).
On peut voir tout de même aussi une différence entre les capitalistes de la première période et ceux de la seconde :
• Les premiers rassemblaient des capitaux autour d'une innovation technique prometteuse en vue de la développer pour le bien commun et pour leur bien propre (dico).
• Les seconds font face à une société en voie de sclérose (effondrement de la fécondité, pénurie de travailleurs qualifiés, saturation des besoins vitaux) et choisissent en conséquence de dégager des profits d'une part avec la compression des coûts salariaux (délocalisation des usines vers les pays pauvres), d'autre part avec la concentration horizontale par absorption des petites entreprises (note), enfin avec la création de nouveaux besoins, en particulier dans l'univers dématérialisé d'internet où les coûts de production sont minimes et les profits maximums.
Dans la première période, la société était encore très majoritairement constituée de travailleurs indépendants et de petits patrons. Ce n'est plus le cas dans la seconde où tout le monde, y compris les autoentrepreneurs et les paysans, dépend de structures anonymes et impersonnelles. Le basculement d'une période à l'autre, à la fin du XXe siècle, pourrait expliquer la fin de la démocratie représentative...
Élargissant son analyse, Jean-Claude Michéa développe une réflexion stimulante sur le néolibéralisme en lequel il voit la version aboutie du capitalisme.
Le néolibéralisme permet au capitalisme de « s'accroître et se développer, faute de quoi il serait condamné à périr » (Engels, 1892). Cela le conduit à envahir toutes les sphères de l'existence humaine, y compris, comme on le voit aujourd'hui, celles qui relevaient jusqu'ici de l'intime et de la vie privée... Ainsi se comprend le titre du premier essai (2023) : Extension du domaine du capital !
Révolutionnaire, le capitalisme !
Le « libéralisme réellement existant », celui de Margaret Thatcher, de Justin Trudeau ou encore d'Emmanuel Macron, exige des êtres humains de tout faire pour « rester dans la course » et s'adapter au sens du « Progrès ». Tant pis pour les losers, les provinciaux, les ouvriers et les adeptes du foie gras et de la corrida (note).
Porté à vouloir remodeler en permanence l'être humain, le capitalisme se rapproche en cela de la gauche révolutionnnaire.
Le capitalisme lui-même est révolutionnaire par sa capacité à faire feu de tout bois et récupérer toutes les idées, même celles qui lui sont hostiles.
• Ainsi de la fumeuse « théorie du genre » : elle a été récupérée par le capitalisme pour développer un marché fructueux, celui du (pseudo-)changement de sexe par lequel les troubles pubertaires des adolescent(e)s sont convertis en une dépendance à vie à la chirurgie et à la chimiothérapie.
• Ainsi de la passion pour le « bio » que la grande distribution s'est appropriée en proposant des aliments « sans » bien évidemment plus chers que les aliments « avec » sucres, gluten, huiles végétales, additifs, etc.
• Ainsi encore de la vogue de l'« antispécisme » : en refusant la viande au nom du bien-être animal, il ouvre un boulevard aux industriels et aux laboratoires qui travaillent sur la viande cellulaire et préparent la fin des terroirs et des paysans... Qui s'en plaindra ? Les prairies seront transformées en champs photovoltaïques pour alimenter en électricité nos vidéos et SUV.
Les réseaux virtuels présentés comme des espaces de liberté font les choux gras des multimilliardaires de la Silicon Valley. Pour illustrer la remarque du philosophe, nous pensons bien évidemment à la lanceuse d'alerte Frances Haugen qui a dénoncé devant le Congrès américain, en octobre 2021, le cynisme de Facebook : ce réseau virtuel favorise sciemment les échanges transgressifs et complotistes par le fait que ces échanges génèrent davantage de pages vues et donc davantage de recettes publicitaires !
Les entrepreneurs à la Mark Zuckerberg ont de ce point de vue un comportement identique à celui des trafiquants de cocaïne : les uns et les autres tirent leur fortune de l'exploitation des faiblesses humaines... Faut-il s'étonner dans ces conditions que l'Union européenne ait intégré le trafic de drogue dans le calcul des PIB nationaux (la richesse nationale) ?
Ce cynisme est-il une constante du capitalisme ? C'est ce que pense le philosophe. Cependant, son avis mérite d'être nuancé. Le premier théoricien de l'économie libérale, l'Écossais Adam Smith, honnête homme s'il en fut, considérait en effet les humains tels qu'ils sont. Il croyait que le capitalisme devait servir leurs besoins réels comme en témoignent ses Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations (1776). Mais ses convictions étaient fondées sur le fait qu'il vivait dans un État fort et dans une société respectueuse de la loi commune. La loi et la morale pouvaient donc contenir le capitalisme dans les limites de la décence.
Nous savons, nous, que les sociétés sont autrement plus diverses. Le marché lui-même est vertueux dans une société vertueuse et mafieux dans une société mafieuse. Chaque individu agit selon ses capacités dans le sens le plus favorable que lui indique la société : dans un État fort et respecté, l'individu talentueux se tourne vers la création d'une entreprise avec pignon sur rue ; dans un État délétère, il cherche fortune dans le crime.
Ne nous étonnons donc pas que le néolibéralisme et ses excès aient émergé dans les années 1970, au moment où l'État-nation, accusé de tous les maux, était renversé de son piédestal.
Le paradoxe est que les pourfendeurs de l'État national sont généralement issus de la haute fonction publique ou de l'ENA (comme le président Macron). Ils n'ont de cesse d'engraisser l'administration au prétexte de libéraliser les échanges (plus de mille pages pour le traité de libre-échange CETA avec le Canada). Ils multiplient également les aides sociales pour compenser vaille que vaille les conséquences de ce libre-échange (fermeture des usines, déficit commercial, endettement public, déliquescence des services publics).
Une idéologie devenue folle
Loin de s'opposer, le néolibéralisme et le wokisme, que Jean-Claude Michéa qualifie de « néolibéralisme culturel », communient dans un même objectif : ramener l'humanité à un ensemble de monades avec leur identité particulière et sans identité collective : il n'y a plus de citoyens mais des individus, l'un transgenre, un autre racisé, un autre blanc, etc. C'est une idéologie rendue folle par ses contradictions et dont on voit les effets dans la déculturation de la jeunesse occidentale annoncée il y a déjà plus de cinquante ans par Guy Debord (La Société du spectacle, 1967).
Qui eut alors imaginé qu'une université (Lille) pourrait confier des cours d'économie à une personne professant que les économistes Ricardo et Malthus ont été inspirés par L'Origine des espèces de Darwin, un ouvrage paru en 1859, longtemps après leur mort ? Qui eut pensé que cette personne (Sandrine Rousseau) serait un jour élue de la République et ferait la leçon à la terre entière sur les plateaux télé ? Qui eut pensé que le syndicat étudiant de gauche UNEF pourrait justifier un jour l'interdiction à la Sorbonne de la représentation d'une pièce d'Eschyle, Les Suppliantes ? Pour Jean-Claude Michéa, ces dérives orwelliennes entrent dans la logique néolibérale : elles préparent les individus au seul statut qui vaille, celui de consommateur de biens marchands (Netflix, Uber, etc.).
Mêmes conclusions pour le philosophe Marcel Gauchet : « Le néolibéralisme s’est légitimé sous un visage libertaire avant de montrer son aspect économiquement libéral. Il y a une gauche néolibérale qui proteste contre les conséquences de la loi des marchés sans voir que son libertarisme sociétal vient à l’appui de la doctrine économique qu'elle réprouve.
L’ancrage sociologique du néolibéralisme, c’est la vague individualiste qui a bouleversé le fonctionnement social, mais aussi le fonctionnement des institutions, en mettant en avant les droits de l’homme, autrement dit les droits individuels. L’État de droit, d'une certaine manière, est le contrefort institutionnel du néolibéralisme de gauche, tandis que le libre jeu des marchés est le pilier du néolibéralisme de droite. » (Marianne, 9 février 2026).
En rejetant les « dimensions implicites » et les « évidences partagées » qui donnent sens à la culture (Olivier Roy, L'aplatissement du monde, 2022), le wokisme ouvre un boulevard au néolibéralisme et lui offre un marché libéré de toutes les entraves. Aussi Jean-Claude Michéa juge-t-il contradictoire de contester le wokisme tout en se réclamant du néolibéralisme et de l'Europe mondialisée comme le font les journalistes des médias de droite (Le Figaro, CNews, Valeurs actuelles, etc.).
Le philosophe reprend à satiété les analyses de Christophe Guilluy sur l'opposition irrévocable entre une France périphériphérique, populaire et marginalisée et une France métropolitaine, mondialisée et dominante. Combien significative est la désignation comme tête de liste socialiste aux élections européennes de Raphaël Glucksmann, qui confessait sur le plateau de « 28 minutes » en octobre 2018 : « Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement que quand je me rends en Picardie. Et c’est bien ça, le problème. »
Le découplage de la gauche d'avec la réalité transparaît dans le slogan : « Mon corps, mon choix, mon droit ! ». Pour Michéa, on ne saurait formuler de façon philosophiquement plus exacte l'essence même de la conception bourgeoise et libérale de l'être humain commme « individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé » (Marx, La Question juive, 1843).
Mais ce découplage transparaît aussi de façon encore plus brûlante dans le soutien de la gauche à l'immigration de masse, de concert avec la classe patronale, ravie de disposer d'une « armée de réserve » corvéable à merci, qui la dispense d'efforts sur les salaires et la formation.
En opposition frontale avec les propos de Jean-Luc Mélenchon sur la « Nouvelle France », le philosophe s'inquiète aussi d'une immigration de peuplement qui remplace peu à peu l'immigration de travail et « se montre de moins en moins disposée à accepter la culture et l'histoire du pays d'accueil (un peu à la manière, en somme, de ces Européens du XIXe siècle dont le "rêve américain" n'était certainement pas, dans leur grande majorité, de devenir des Apaches, des Cheyennes ou des Sioux à part entière)... » (Conversations américaines, page 112).
Plus que jamais sonnent vrais les avertissements du prêtre et écologiste Ivan Illich dans les années 1970 sur les illusions du consumérisme (on parlait à l'époque de « société de consommation »). Jean-Claude Michéa ne doute pas qu'Illich aurait été révolté par la dérive foncièrement élitiste et hyper-urbaine de la mouvance écologiste actuelle (Pierre Hurmic, Grégory Doucet, Alice Coffin, etc.) qui veut éradiquer sous couleur d'une « stricte protection de la nature » tout ce qui s'apparente encore, de près ou de loin, à une pratique, une tradition ou un sentiment populaire. Non sans ironie, il attend le moment où ces écologistes métropolitains s'en prendront à l'accordéon, la pelote basque, la pétanque, les sonneries dominicales, la chasse au sanglier, etc.













Vos réactions à cet article
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orace369 (07-02-2026 12:04:30)
Merci. J'apprécie cette analyse et le fond du sujet.
On pourrait faire des petites mascottes à piquer d'épingles pour être dans le ton du sujet de la dite.
yuki (06-02-2026 11:37:30)
Cher Alban, Ni Reagan ni Thatcher ne se réclamaient du "néolibéralisme" : ils parlaient plutôt de libéralisme, de libre marché ou de conservatisme économique. Dans les années 70, le mot de nÃ... Lire la suite
Bernard (06-02-2026 11:34:23)
Que le Capitalisme récupère tout (idéologies, fantasmes, liberté, haine, nationalisme, guerre) est une évidence. Qu'une des idéologies qu'il récupère, l'ultralibéralisme dont le dogme est la ... Lire la suite
Bernard (06-02-2026 11:23:18)
Le Capitalisme est à l'Économie de marché ce que le Cancer est à la Vie. Une perversion d'un dynamisme au détriment de ce dynamisme : une fraction détourne à son profit exclusif les ressources ... Lire la suite
Robert V (06-02-2026 07:07:03)
analyse qui a dû demander beaucoup de travail .J'attends avec impatience le prochain livre avec les solutions pour l'humanité .
Alban (05-02-2026 22:48:30)
Cher yuki, le mot néolibéralisme a bien été prononcé en 1938 mais dans un sens exactement opposé à celui sous lequel il est réapparu dans les années 1970. En 1938, en effet, il désignait un ... Lire la suite
Guy (05-02-2026 19:51:40)
Monsieur Michéa critique visiblement le capitalisme. C’est son droit. La critique peut avoir deux buts soit améliorer, soit abolir un système. Dans un cas comme dans l’autre si la critique veut... Lire la suite
yuki (05-02-2026 15:18:05)
Bien des choses à revoir dans cette chronique : 1° Le néolibéralisme n'a pas "émergé dans les années 1970". Il est né lors du colloque Walter Lippmann en 1938 et a trouvé sa première applic... Lire la suite
Hytloday (05-02-2026 13:18:56)
Régis Debré avait déjà écrit :" que vous soyez républicains ou Démocrate .......
rlrt (05-02-2026 11:54:54)
Merci Monsieur Larané pour cet excellent texte. J'ai acheté les "Conversations américaines" de J-C Michéa lors de la parution l'automne dernier. Je rejoins son analyse comme d'ailleurs la vôtre ... Lire la suite
Pablo (05-02-2026 10:59:42)
Ah si on avait continuer de suivre les principes de la bible !
Taïfale (01-02-2024 11:17:49)
J’ai lu tous les livres de JC. Michéa. Certains le classent dans la catégorie des anarchistes conservateurs. Anarchiste, car il fait souvent référence à G. Orwell, PJ. Proudhon, P. Kropotkine, ... Lire la suite
jarrige (19-01-2024 23:38:31)
Je ne pense pas qu'une chaîne TV comme Cnews se réclame du néo-libéralisme et de l'Europe mondialisée.
mcae.fr (10-01-2024 05:59:28)
De mon point de vue la dynamique de l’histoire est une compétition où deux modèles s’affrontent et se remplacent tour à tour : l’accumulation coercitive et la décentralisation fédérative... Lire la suite
Christophe (08-01-2024 11:38:17)
Désolé, la collusion woke-néolibérale ne m’apparaît toujours pas : Que l’ignorance gagne du terrain tous les jours parce que des andouilles rejettent l’effort (la « transpiration » dans ... Lire la suite
Jacques Groleau (08-01-2024 00:32:13)
Eh ben ! Superbe article ! J'avais acheté, et pas terminé, un bouquin de M Michea, ayant eu des membres de ma famille tués par les "héritiers" de ces grands démocrates que sont Lénine, Staline, ... Lire la suite
Fischel (07-01-2024 22:54:53)
Alleluia ! Il reste encore sur cette planète au moins un esprit qui a su rester critique.
Continuez vos rubriques, c'est un bain de fraîcheur.
Cordialement
Michel Bergès (07-01-2024 19:10:49)
L'article de présentation est clair, excellent. Mais l'auteur présenté n'analyse pas la politique. C'est un économisme essentialiste -, mécaniste, qui n'explique pas les conflits, les différence... Lire la suite
Louls (07-01-2024 16:23:10)
Un thème qui fait vendre des livres!
Klakee-Nah (07-01-2024 15:23:24)
"Le marché lui-même est vertueux dans une société vertueuse et mafieux dans une société mafieuse." Le développement néo libéral du capitalisme ne tient pas à la vertu de la société et des ... Lire la suite
FH33 (07-01-2024 13:52:40)
Pour résumer la pensée que Mr Larané répand "ad nauseam" dans cette revue : 1) C'était mieux avant 2) Le capitalisme, le consumérisme, les réseaux, les américains et les milliardaires c'est to... Lire la suite
Varisto (07-01-2024 13:12:01)
Bonjour. Enfin je ne me sens plus seul et je suis rassuré : je ne viens pas d'une autre planète !
Cricri (07-01-2024 12:50:52)
Bon article Monsieur Michea mais rien n'est dit sur l'endettement surtout des États-Unis, qui va finir par exploser et brûler le dollar. Votre avis SVP. Merci. Cricri
HBegon (07-01-2024 11:14:10)
Bonjour Merci pour cet article - commentaire. Je l'ai lu pour en apprendre davantage sur JC Michéa, que je connaissais essentiellement de nom et de halo (Gauche-Pas-Contente). Et je regrette que l'... Lire la suite
Cala vrese (07-01-2024 10:33:17)
Stimulant. Mais a force d''avoir "déconstruit" , ridiculisé les valeurs dites bourgeoises, comme la patrie, l'honneur, la vérité ou du moins la tentative de s'en approcher (Aragon, ne disait-il pa... Lire la suite