20 novembre 1873

Un septennat républicain en attendant Henri V

Le 20 novembre 1873, l'Assemblée nationale proroge pour sept ans le mandat présidentiel du maréchal de Mac-Mahon. Les députés, en majorité partisans d'un retour de la monarchie, veulent ainsi se donner du temps pour lever les obstacles ultimes, qui tiennent à la personnalité du prétendant légitime, le comte de Chambord (Henri V). Faute d'y arriver, ils vont devoir s'accommoder d'un régime républicain. Ce sera la IIIe République. 

André Larané

Drôle de prétendant

Henri, duc de Bordeaux et comte de Chambord (Paris, 29 septembre 1820 - Frohsdorf, Autriche, 24 août 1883)Après la défaite de Napoléon III et l'effondrement du Second Empire, la France doit supporter l'occupation allemande. Des élections générales sont organisées dans la précipitation en février 1871. Elles entraînent la formation d'une Assemblée nationale conservatrice, avec une bonne majorité de députés favorables à une restauration de la monarchie.

La plupart sont légitimistes mais il y a aussi des orléanistes ; ces libéraux manifestent leur préférence pour l'héritier de la branche honnie des Orléans qui a trahi à plusieurs reprises les Bourbons de la branche aînée. 

Le prétendant légitime est le comte de Chambord (53 ans), petit-fils de Charles X et fils posthume du duc de Berry, assassiné sur les marches de l'Opéra.

La Révolution des «Trois Glorieuses» a chassé son grand-père du pouvoir et l'a obligé, dès l'âge de dix ans, à l'exil en Autriche, à Frohsorf, près de Salzbourg, où il a été éduqué dans la haine de la Révolution par Madame Royale, fille de Louis XVI, «l'Orpheline du Temple». Pour ne rien arranger, il a épousé une princesse étrangère dépourvue de sympathie pour la France. Le couple n'a pas eu d'enfant.

L'affaire du drapeau

Le 2 juillet 1871, le comte de Chambord rentre en France avec l'espoir de saisir sa chance. L'Assemblée nationale est prête à la lui donner en le restaurant sans attendre sur le trône.

Mais le prétendant méconnaît la réalité française. Il garde la nostalgie du passé et se berce de l'illusion de restaurer une monarchie de droit divin. Il déçoit ses partisans en exigeant dans un Manifeste du drapeau blanc en date du 6 juillet 1871 que la France renonce au drapeau tricolore bleu-blanc-rouge en préalable à sa restauration sur le trône.

Il écrit notamment : «Je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc. C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale... Il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe... Français ! Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV».

Même les plus farouches monarchistes ne peuvent le suivre dans cette voie, considérant que le drapeau tricolore de la Révolution a acquis sa légitimité du sang de tous les Français qui sont morts pour lui jusqu'aux extrémités de l'Europe.

L'affaire est d'autant plus consternante pour les royalistes que le drapeau blanc auquel se réfère le prétendant au trône ne fut le drapeau officiel de la France que pendant les quinze années de la Restauration (1815-1830). Sous l'Ancien Régime, avant 1789, il n'existait pas, en effet, de drapeau officiel de la Nation !

Sous l'effet de leur déception, les députés décident le 31 août 1871 de se constituer en Assemblée constituante et, dans la foulée, ils votent la première loi constitutionnelle. Celle-ci confère au chef du pouvoir exécutif, Adolphe Thiers, le titre de président de la République.

Adolphe Thiers, vieux chef conservateur et serviteur du roi Louis-Philippe Ier, commence dès lors à se dire qu'il vaut mieux être président de la République que Premier ministre d'un roi, fût-il constitutionnel. Il se détache de ses amis royalistes et se rallie prudemment à l'idée d'une république conservatrice, à même d'éviter aux Français les déchirements du passé.

L'homme qui ne voulut pas être roi

Deux ans plus tard, le 24 mai 1873, les députés retirent leur confiance à Adolphe Thiers, qui doit démissionner. Il est aussitôt remplacé par le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République. Le vaincu de Sedan passe pour un monarchiste légitimiste, susceptible d'ouvrir la voie à une restauration monarchique.

Comme l'ex-empereur Napoléon III vient de mourir des suites d'une opération à Londres, le 6 janvier 1873, le petit clan des bonapartistes se rallie de mauvais gré aux monarchistes. Ceux-ci sont divisés entre les partisans du comte de Chambord, ou légitimistes, et les partisans du comte de Paris, ou orléanistes.

Les premiers soutiennent la branche capétienne des Bourbons, qui descendent d'Henri IV et dont le comte de Chambord est l'ultime héritier. Les seconds soutiennent la branche cadette d'Orléans dont le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe Ier, est le représentant. Son aïeul, Philippe-Égalité, vota sous la Révolution la mort de son cousin Louis XVI.

Après beaucoup d'hésitations, les monarchistes des deux camps s'accordent sur un plan simple : le comte de Chambord, sans enfant, monte sur le trône, et à sa mort, que chacun espère prochaine, cède le trône au comte de Paris, lequel est jeune et chargé de famille. Avec lui, l'avenir de la monarchie paraît assuré.

Une commission de neuf députés conduite par Charles Chesnelong se rend à Salzbourg, en Autriche, auprès du comte de Chambord. Elle croit comprendre que le prétendant est prêt à un arrangement concernant la couleur du drapeau. À Versailles, l'assemblée approuve sans s'étonner le rapport de Chesnelong et se prépare à une restauration de la monarchie.

Tout se met en place pour le retour du futur roi, le défilé d'intronisation et la cérémonie. On a commandé de magnifiques carrosses au meilleur carrossier du moment, Bender. le carrosse du sacre est déjà exposé dans les vitrines du sellier Hermès, rue du faubourg Saint-Honoré, à Paris. Les ateliers parisiens confectionnent des milliers de cocardes blanches et de drapeaux. On fait même frapper des pièces à l'effigie du futur Henri V. Il ne manque plus qu'un vote de pure forme de l'assemblée. C'est une question d'heures.

Pourtant, le prétendant, malgré les suppliques qui montent vers lui de toutes parts, n'est pas encore revenu sur son manifeste concernant le drapeau. Pour tenter de le convaincre, des journaux monarchistes colportent un propos du député Chesnelong selon lequel, après tout, le prétendant pourrait accepter le drapeau tricolore et en changer après coup, une fois installé sur le trône !

Cette allégation met le comte de Chambord hors de lui et le fait sortir de son silence. Le 23 octobre 1873, il adresse de sa retraite autrichienne une lettre ouverte à Chesnelong où il réitère son refus de tout compromis sur le drapeau. Par son dogmatisme, il prend le contrepied de son glorieux ancêtre, Henri IV, qui considérait que Paris valait bien une messe et ne rechigna pas à abjurer le calvinisme pour accéder au trône.

La République s'installe malgré elle

Dans la consternation, à l'initiative du comte de Broglie, chef des monarchistes, les députés se résignent donc à proroger le mandat du maréchal de Mac-Mahon.

Ils espèrent qu'avant la fin du mandat présidentiel, le comte de Chambord aura cessé de faire obstacle à leur souhait, d'une façon ou d'une autre, et que la France se donnera enfin le régime monarchique qu'elle appelle de ses voeux.

Mais sous la présidence Mac-Mahon, le pays s'accoutume peu à peu à un régime républicain aussi conservateur que pouvait le souhaiter Adolphe Thiers. Il ne songe plus guère à se donner un Henri V... tout en se gardant d'officialiser la République. Ses institutions vont garder un air de provisoire jusqu'aux lois constitutionnelles de 1875.

La mort du septennat

Le septennat, quant à lui, va tenir bon pendant 127 ans. Il disparaît comme il est venu, en catimini, par le référendum qui instaure le quinquennat, le 24 septembre 2000, et aligne la durée du mandat présidentiel (5 ans) sur la durée des législatures (mandats des députés de l'Assemblée nationale).

Publié ou mis à jour le : 2021-02-25 22:38:25

 
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