Religions

Dieu aime-t-il la guerre ?

À l'encontre des lieux communs qui ont cours en Europe, les religions n'ont pas de responsabilité directe dans la plupart des grandes tragédies qui ont ensanglanté la planète jusqu'à l'aube du IIIe millénaire. Les hommes n'ont pas besoin de Dieu pour s'entretuer et nous verrons ci-après en survolant l'Histoire que l'immense majorité des morts violentes ont des causes autres que religieuses.

Les religions n'en jouent pas moins un rôle essentiel dans le fonctionnement des sociétés. Elles « créent du lien social », comme la religion essentiellement civile qui avait cours à Rome ou aujourd'hui aux États-Unis ou au Japon. Elles rapprochent les hommes, par exemple dans la chrétienté médiévale. Elles les consolent aussi dans les temps de malheur, comme les juifs dans l'exil ou la diaspora. La foi peut aussi devenir un ferment de libération comme en Espagne sous l'occupation française ou en Pologne sous la tutelle soviétique. Elle peut enfin être instrumentalisée comme aujourd'hui au Moyen-Orient...

Alban Dignat

La guerre (vers 1894, Henri Rousseau, dit Le douanier Rousseau, musée d'Orsay, Paris)

L'horreur absolue

Le massacre de la Saint-Barthélemy (François Dubois, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne)Les atrocités mises en scène par Daech rappellent d'autres mises en scène dans les guerres de religion, il y a cinq cents ans, les guerres de Vendée, il y a deux cents ans, ou plus près de nous les guerres de Yougoslavie.

Les décapitations et la réduction de jeunes filles en esclavage rivalisent dans l'horreur avec les éviscérations, empalements, bûchers, viols collectifs et scènes de cannibalisme d'autrefois.

Les guerres de religion et plus généralement les guerres civiles dressent en effet les uns contre les autres des gens ordinairement très proches, citoyens du même pays et parfois du même village.

D'où le besoin pour chaque camp de se justifier de ses crimes en déshumanisant l'adversaire et en niant sa qualité d'alter ego. C'est hélas ce qui fait toute la différence avec les guerres conventionnelles qui voient des armées régulières s'affronter sur un champ de bataille.

Les hommes n'ont pas besoin de Dieu pour s'entretuer

Il est temps ici de rappeler un fait statistique essentiel qui va à l'encontre des idées reçues : les conflits proprement religieux (Kerbela, Saint-Barthélemy, guerre de Trente Ans, hindous contre musulmans...) tuent beaucoup moins de gens que les guerres d'État à État, les guerres civiles et les dictatures !

Un acteur simule le martyr de l'imam Hussein à Kerbela (fête chiite de Moubarram), DR La religion a été totalement absente des grands drames du XXe siècle (plus de 100 millions de victimes), exception faite de la scission Inde-Pakistan :

Elle n'a aucune responsabilité dans les guerres mondiales, les répressions nazies et communistes et les génocides (les Juifs, comme les Arméniens et les Tutsis, n'ont pas été exterminés en raison de leur religion mais de leur prétendue « race »).

D'une exceptionnelle ampleur ont été les méfaits commis par les régimes athées à l'oeuvre en Allemagne mais aussi en URSS et au Mexique des années 1910 aux années 1940, plus tard en Chine et au Cambodge. 

Guidés par le désir de faire table rase du passé et en particulier du fait religieux, Lénine, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot... ont massacré des dizaines de millions d'innocents, soit par exemple beaucoup plus que tous les souverains européens depuis l'An Mil et en tout cas beaucoup plus que tous les fanatiques religieux de l'Histoire.

N'oublions pas la rébellion des Taiping, en Chine, au milieu du XIXe siècle, une guerre civile sans doute beaucoup plus meurtrière que la Première Guerre mondiale.

Il n'y a sans doute que les Mongols de Gengis Khan et Tamerlan qui peuvent rivaliser avec le triste record du XXe siècle avec à leur actif la disparition de près d'un quart de l'humanité (environ 50 millions de victimes). Qu'ils fussent chamanistes, chrétiens nestoriens, bouddhistes ou musulmans, ce n'est pas au nom d'une religion ou d'une idéologie quelconque qu'ils ont tué mais seulement « pour le plaisir ».

Exécution en 1927, au Jalisco, du père Francisco Vera, coupable d'avoir célébré la messe

Si nous remontons dans le temps, les préoccupations religieuses sont absentes des guerres de l'Antiquité, tant dans la sphère méditerranéenne que dans le reste du monde. Les cités grecques vénéraient les mêmes divinités mais s'affrontaient avec une extrême sauvagerie et n'hésitaient jamais à passer par le fil de l'épée les populations vaincues. Même chose en Afrique jusqu'à l'aube des temps modernes : Chaka a pu fonder l'État zoulou au début du XIXe siècle par des méthodes qui n'ont rien à envier à Staline et Pol Pot.

Au Moyen Âge, notons que les croisades apparaissent comme des guerres défensives bien plus que des guerres de religion ou des guerres saintes. Leur objectif premier était de restaurer la sécurité des pèlerinages en Terre sainte, mise à mal par l'irruption des nomades turcs. Si les croisés ont combattu avec la brutalité habituelle de l'époque, ils ne se sont pas pour autant souciés de convertir les infidèles musulmans, encore moins de les exterminer. 

Plus près de nous, la guerre d'Irlande, le conflit israélo-palestinien et également la guerre d'Algérie sont assimilables à des conflits coloniaux entre occupants plus ou moins anciens d'une même terre. Les guerres plus récentes, avant l'éruption islamiste, ont opposé des gens de même religion (Darfour, Congo, Irak-Iran...) au nom de préjugés raciaux ou nationaux.

Quant à l'intégrisme islamiste d'al-Qaida et Daech, qui cristallise aujourd'hui notre attention, il tue principalement des musulmans par centaines de milliers (Algérie, Syrie, Irak...) et n'a encore fait « que » 4 000 morts parmi les Occidentaux. Cette idéologie nauséeuse instrumentalise la religion mais se nourrit principalement des frustrations du monde arabe, en peine de s'adapter à la modernité.

Cela signifierait-il que Dieu n'a rien à voir avec les guerres ? Que nenni... mais pas toujours de la façon dont on l'imagine.

Dieu rapproche !

Rappelons pour la forme le sens originel du mot religion, dérivé du latin religere,  « relier ». La religion est ce qui lie normalement les hommes et les rapproche, comme un pont rapproche les deux rives d'un fleuve. C'est si vrai que, chez les Romains, l'organisation des fêtes religieuses était confiée au magistrat également en charge de l'entretien des ponts, le pontife. Son lointain héritier est le Souverain Pontife, le pape François.

Les Égyptiens, à l'abri du monde extérieur et pénétrés d'un amour profond de la vie, ont pu pendant près de 3 000 ans cultiver une religion souriante destinée à apprivoiser la mort.

Aruspice romainBeaucoup plus impliqués dans les conflits guerriers, les Romains ont développé une religion civile qui avait l'avantage de souder le corps social autour de rituels publics et privés soigneusement codifiés.

Ses précoccupations étaient essentiellement utilitaires : prendre de bonnes décisions grâce à la divination et aux aruspices (devins) ; obtenir des dieux la guérison en cas de maladie... Rien de mystique là-dedans et les poètes et penseurs latins se souciaient d'ailleurs très peu de religion. Aucun Romain n'aurait eu non plus l'idée de mourir en martyr au nom de Zeus ou Héra.

On retrouve une religion civile de cette sorte en Chine, autour du confucianisme, et plus près de nous aux États-Unis, où les nombreuses confessions chrétiennes qui se sont développées depuis le XVIIIe siècle privilégient les vertus civiques plutôt que l'introspection spirituelle (mais cela est peut-être en train de changer avec la progression des Églises évangéliques issues du Deep South métissé).

Cette religiosité tranquille convient aux empires qui ne souffrent d'aucune menace. Quel peuple fut moins mystique que les Britanniques au temps de leur splendeur, au XIXe siècle ?... (note).

C'est aussi une forme d'islam tranquille que l'on observe dans l'empire arabo-persan de Bagdad et l'empire ottoman de Constantinople à leur apogée.

Cette histoire-là a commencé au VIIe siècle, quand les cavaliers arabes ont quitté leur péninsule désertique en vue de s'emparer des richesses de leurs voisins bien plus que convertir les âmes. Ils y ont réussi sans trop de difficultés du fait de l'état de décomposition avancée des grands empires antiques. 

Mais après avoir soumis le monde de l'Atlantique à l'Indus, ils se sont vus au siècle suivant ravalés au second rang par les Persans.

C'est ainsi qu'à Bagdad s'est épanouie une culture éclectique fécondée par l'Inde, la Perse et la Grèce. À la cour du calife de Bagdad, le poète Abou Nouwas (757-809) chantait mieux que quiconque l'amour de la vie et des femmes, des garçons et du vin :
« Le vin m'est présenté par un jeune échanson
de sexe féminin, mais vêtu en garçon... »

Le vin et l'échanson prennent possession de la nuit, illustration du Magamat d'Abu Muhammad al-Qasin ibn al-Hariri, 1237

Il serait intéressant d'interpeller les salafistes et djihadistes du XXIe siècle sur ces musulmans qui ont porté l'islam plus haut qu'ils ne le porteront jamais.

Dieu protège !

Cette joie de vivre s'effondre aux alentours de l'An Mil. À Jérusalem, le calife fatimide du Caire détruit le Saint Sépulcre en 1009 dans un accès de fanatisme. Les nomades turcs installent le chaos au Moyen-Orient et vont jusqu'à menacer l'empire byzantin. Ils interrompent également les pacifiques pèlerinages des chrétiens d'Occident, ce qui provoque l'intervention des croisés comme on l'a vu plus haut. 

Dans le même temps, faut-il s'en étonner ? la religion devient le refuge des âmes inquiètes. En l'an 1019, le calife de Bagdad Al Qadir fait lire au palais et dans les mosquées une épître dite « épître de Qadir » par laquelle il interdit toute exégèse nouvelle et ferme la porte à l'effort de recherche personnel des musulmans (l'ijithad). Cette décision va tuer l'esprit critique et favoriser l'imitation servile (le taqlid).

Après le passage des Turcs Seldjoukides puis des Mongols, les sociétés islamiques vont retrouver un développement autonome plus ou moins paisible et créatif. Ainsi en Andalousie et au Maroc, qui a fièrement conservé son indépendance des origines à nos jours (exception faite du bref épisode du protectorat) ; ainsi en Iran (Perse) et dans le sultanat de Delhi. Toutes ces sociétés incluent au Moyen Âge d'importantes communautés non-musulmanes, parfois ultra-majoritaires comme aux Indes. Les gouvernants ne cherchent pas à les convertir. Ils préfèrent les pressurer d'impôts. 

À la fin du Moyen Âge, les Ottomans vont plonger l'islam méditerranéen et proche-oriental dans une longue torpeur dont il ne sortira qu'au XIXe siècle, sous les coups des Occidentaux et en premier lieu de Bonaparte.

Remontons le temps. Nous observons la même quête d'un dieu protecteur chez les peuples souffrants, à commencer par le peuple hébreu.

David tenant la tête de Goliath, par Caravage (1606, huile sur bois, musée historique, Vienne)

Les douze tribus d'Abraham établies sur la Terre promise connaissent une succession d'épreuves au 1er millénaire avant notre ère, de l'invasion des Assyriens en 721 av. J.-C. à l'exil de Babylone en 597 av. J.-C. Ils sont libérés en 539 par les bonnes grâces du Grand Roi des Perses Cyrus II mais c'est pour passer plus tard sous la tutelle d'Alexandre le Grand et de ses successeurs (en grec, « diadoques »).

Ces Hébreux, qui vivent alors sur l'une des terres les plus riches du monde, connaissent une démographie très dynamique. Ils sont sans doute plus d'un million rien qu'en Palestine et leur diaspora autour de la Méditerranée est sans doute aussi nombreuse. C'est au total un dixième peut-être de la population de la région. 

Leurs épreuves les conduisent à renforcer leur identité à travers le lien ancestral qui les rattache à leur dieu. C'est ainsi qu'entre l'an 500 et l'an 150 av. J.-C., des scribes ou des érudits juifs compilent les archives et les textes anciens de leur communauté au sein de ce qui sera la Bible. À travers cette compilation, ils s'appliquent à témoigner de leur alliance avec un Dieu unique qui s'est manifesté en leur faveur à travers toutes sortes de signes et d'événements.

De fait, les communautés israélites, même dispersées sur toute la surface de la planète, vont résister jusqu'à nos jours à toutes les persécutions, y compris les pires qui soient, sans jamais perdre la foi.

C'est aussi le malheur des temps, la défection des élites et les incursions barbares qui vont aux IIIe et IVe siècles pousser les habitants de l'empire romain vers le dieu protecteur des juifs. Ils vont l'adopter dans sa version chrétienne, un Messie envoyé pour sauver les hommes et les conduire à la vie éternelle.

Ce Dieu va se montrer d'abord consolateur pendant le long et pénible épisode des invasions barbares. Puis il va devenir très protecteur puisque, à partir de l'An Mil, la chrétienté occidentale ne va plus connaître d'invasions d'aucune sorte jusqu'à nos jours... Une exception dans l'Histoire universelle !

Durablement stabilisées du fait de l'absence de menace extérieure, les sociétés européennes vont peu à peu se pacifier sous l'impulsion du clergé et donner naissance à des États de droit, fondement indispensable du progrès. 

Ces sociétés, soudées par la foi en un même Dieu et la soumission à une même autorité ecclésiastique, vont aussi se montrer impitoyables envers les ferments de division. Ainsi les Cathares seront-ils combattus par les armes et par l'Inquisition, plus brutalement que les musulmans du Proche-Orient.  

Au XVIe siècle, les États européens et leurs habitants sont suffisamment assurés de leur force pour n'avoir plus besoin de la protection quelque peu envahissante de l'Église de Rome. Voici la Réforme de Luther et bientôt les guerres de religion.

À l'issue de celles-ci, les Européens vont avancer à tâtons vers un compromis qui concilierait l'athéisme militant, l'indifférence agnostique et une religiosité tranquille « à l'américaine ». Ils s'attirent en 2000 cette remarque désabusée du pape Jean-Paul II :  « Pour la première fois de l'histoire de l'humanité, il y a un homme qui vit comme si Dieu n'existait pas, c'est l'homme européen ».

Dieu libère !

Justement, en 1978, quelle n'a pas été la surprise des Européens devant la ferveur religieuse qu'a suscitée l'élection de ce même pape dans son pays natal, la Pologne communiste ! Les Polonais ont pu résister à quarante années d'oppressions nazies et soviétiques grâce à leur foi catholique et au dévouement de leur clergé. 

L'élection de l'archevêque de Cracovie Karol Wojtyla à la tête de l'Église catholique va relancer leur ardeur comme jamais et, le 31 août 1980, à l'issue des accords de Gdansk qui consacrent le triomphe du syndicat libre Solidarnosc, le très catholique leader syndicaliste Lech Walesa brandit devant ses camarades le stylo avec lequel il a signé les accords. C'est un gadget comme on en voit dans les boutiques de souvenirs du Vatican, avec le portrait du pape polonais. Lech Walesa veut par là signifier que le Souverain Pontife a guidé son bras et inspiré les accords !

Lech Walesa brandit le stylo à l'effigie du pape avec lequel il vient de signer les accords de Gdansk (1980)

Ainsi Dieu a-t-il pu contribuer à libérer les Polonais et autres Européens de l'oppression communiste... La suite est plus amère. Sitôt qu'ils ont rejoint l'Occident démocratique, les Polonais ou du moins la plupart d'entre eux se sont abandonnés aux délices païens du consumérisme, avec en prime une natalité en berne.

Même phénomène de l'autre côté de l'Atlantique, où les Français de la Nouvelle-France (Québec) ont pu conserver pendant deux siècles leur identité sous tutelle anglaise grâce à leur foi catholique et à leur clergé. Mais à la fin du XXe siècle, les désillusions indépendantistes et l'humeur fôlatre ont eu raison de leur résistance. Aujourd'hui, le Québec se distingue en Amérique du Nord par son indifférence religieuse et sa très faible natalité tandis que l'identité francophone ne mobilise plus les foules même si elle demeure heureusement très vivante.

Tres de Mayo (1814, Francisco de Goya, musée du Prado, Madrid)Revenons en Europe : c'est en invoquant Dieu que le peuple espagnol s'est dressé contre l'occupant français, il y a deux siècles.

Pendant que les paysans et les moines se livraient à une guerilla sans merci contre les troupes athées ou anticléricales de Napoléon, la bourgeoisie madrilène, sensible aux « Lumières » venues de France, se complaisait dans la collaboration avec l'occupant.

Le peintre Goya est l'un de ces « afrancesados ». Il a pu se racheter une conscience après la libération de son pays en livrant ses sublimes dessins et peintures évoquant les heures héroïques.

Il n'a pas manqué de montrer le supplicié du Tres de Mayo dans une attitude christique, les bras en croix, dans une référence évidente à la dimension religieuse du combat.

C'est aussi à des résistants mûs par leur foi chrétienne que se sont heurtés en Russie les soldats de Napoléon. Bien plus tard, en 1941, Staline s'est souvenu de la force mobilisatrice de la foi religieuse. Face à l'invasion allemande, il a promptement oublié ses diatribes athéistes, remisé son projet de société sans Dieu et appelé son peuple à défendre la Sainte Russie.

Dans le monde musulman, c'est au nom d'Allah que l'émir Abd el-Kader se soulève en 1839 contre les Français qui ont occupé Alger et le littoral de son pays. Il est défait huit ans plus tard et honorablement traité par ses vainqueurs. Napoléon III envisagera même de le restaurer comme vice-roi de l'Algérie mais sera renversé par les républicains avant d'avoir pu mener son projet à terme.

Abd el-Kader va faire un émule, un demi-siècle plus tard, en la personne du Mahdi (le   « Guide » en arabe). Ce Soudanais proclame la jihad (« guerre juste ») contre les Anglais et leurs alliés égyptiens. Il s'empare de Khartoum, défendue par le général Gordon, mais ses troupes, après sa mort, finiront par être écrasées sous la puissance de feu des mitrailleuses Maxim de l'armée anglaise.

Néanmoins, quand survient la Première Guerre mondiale, les appels du sultan de Constantinople à la guerre sainte contre les Anglais et les Français tombent à plat dans le monde musulman. Il est vrai que les Turcs sont alliés aux Allemands et aux Austro-Hongrois, eux-mêmes chrétiens...

Jusqu'au milieu du XXe siècle, personne ne parie plus sur les vertus émancipatrices de la religion musulmane. La confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928, désespère elle-même d'instaurer en Égypte et dans les autres États arabes des régimes théocratiques fondés sur le Coran et la shari'a (la loi islamique), avec le mot d'ordre : « Le Coran est notre Constitution ; l'islam comme mode de vie » !

Le réveil manqué de l'islam

Après la Seconde Guerre mondiale, les États arabes du Moyen-Orient apparaissent  plus divisés que jamais mais refont leur unité dans la guerre contre Israël. Et très tôt les élites s'interrogent sur le modèle de société qui leur permettra de se moderniser enfin.

L'exemple éclatant du Japon et celui, plus mitigé, de la Turquie, les amènent à opter pour une modernisation à marche forcée, sur des bases laïques. De jeunes officiers guidés par Nasser renversent la monarchie en Égypte (1952). Un parti moderniste, laïque et socialiste, le Baas, prend le pouvoir en Syrie (1963) et en Irak (1963).

Les nouveaux-venus se font forts de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l'imitation du modèle occidental. Mais leur « modernisation » débouche sur des inégalités exacerbées et, plus insupportable que tout, une  défaite humiliante  face à Israël en 1967...

Voilà qu'un nouvel acteur entre en scène, l'Arabie séoudite.

Cette monarchie familiale née en 1932 applique avec zèle un islam encore plus archaïque et improbable que celui des Frères musulmans, le wahhabisme, fondé par un prédicateur du XVIIIe siècle dont descend la famille royale. Mais l'administration des villes saintes de La Mecque et Médine lui vaut d'être ménagée par l'ensemble des musulmans. D'autre part, la sécurité de la famille royale est garantie depuis 1945 par une alliance contre nature avec la première démocratie du monde, les États-Unis !

En 1973, le premier choc pétrolier accroît considérablement les royalties versées à l'Arabie séoudite et aux émirats du Golfe comme le Quatar, également wahhabite.

Ces monarchies vont dès lors financer sans limites la construction de mosquées et réislamiser les populations arabes et musulmanes, partout dans le monde, y compris en Europe occidentale. Cette réislamisation prend une forme inédite encore jamais vue dans le monde musulman sauf en quelques endroits reculés (Afghanistan, Hedjaz...), avec la promotion du voile intégral, la séparation stricte des sexes etc.

Les héritiers de l'idéal moderniste et laïc de la Nahda ne vont dès lors cesser de perdre du terrain, y compris dans leurs terres d'élection, le Liban, la Tunisie et, hors du monde arabe, la Turquie...

En 1978, l'URSS ayant envahi l'Afghanistan, les États-Unis, qui n'en sont pas à une aberration près, s'associent aux Séoudiens pour financer et armer les brigades islamistes qui vont combattre l'occupant impie, parmi lesquels un jeune Séoudien du nom d'Oussama ben Laden qui fondera plus tard al-Qaida.

La même année, un autre protégé des Américains, le chah d'Iran, ébloui par le mirage pétrolier, est chassé du pouvoir par une première révolution islamique.

Les États-Unis, humiliés par la prise en otage de leur personnel d'ambassade à Téhéran, encouragent le dictateur baasiste Saddam Hussein à attaquer l'Iran et donner le coup de grâce à la révolution de l'imam Khomeiny. Colossale erreur qui a pour effet de ressouder les Iraniens autour de l'imam Khomeiny et de fragiliser l'Irak, où la majorité chiite et les Kurdes sont tenus en sujétion par la minorité arabo-sunnite.

L'Iran khomeiniste va résister pendant huit ans avec le seul soutien de l'État d'Israël, selon l'éternel principe géostratégique : « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis »  (note).

Le chaos de ce début du XXIe siècle s'ébauche donc dans ces années 1980, qui voient d'une part sombrer le monde sunnite sous l'emprise du salafisme (versions wahhabite ou Frères musulmans), d'autre part rebondir le conflit millénaire entre les Arabes et les Persans et entre les musulmans sunnites et chiites !...

Il en découle qu'on ne saurait assimiler les violences des islamistes aux anciennes guerres de religion entre catholiques et protestants. Ces dernières opposaient des compatriotes au nom de pures divergences théologiques tandis que Daech et al-Qaida revendiquent leur allégeance au sunnisme arabe et mènent un combat contre l'Occident dépravé et les Iraniens mécréants.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-16 18:03:50

 
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