2 mai 1808

Les Espagnols contre Napoléon

Le 2 mai 1808, les habitants de Madrid se soulèvent contre l'occupant français. C'est le début d'une impitoyable guerre d'usure dont témoignent les chef-d'oeuvre de Goya. Selon la propre expression de Napoléon Ier, l'Espagne aura été pour lui comme un « ulcère » jamais guéri.

André Larané

Intrigues de caniveau à la Cour d'Espagne

Manuel de Godoy, par Goya (1801, détail, Museo de la Real Academia de San Fernando, Madrid)La tragédie a commencé quelques semaines plus tôt, lorsqu'à Aranjuez, au sud de Madrid, une émeute populaire a ruiné l'alliance franco-espagnole forgée par le Premier ministre Manuel de Godoy.

Cet intrigant issu de la petite noblesse, garde du corps à la cour, était devenu en 1788, à 21 ans, l'amant de la reine Marie-Louise de Parme, épouse de Charles IV, un roi faible et imbécile, de la famille des Bourbons !

Cette faveur lui avait permis d'accéder à la fonction de Premier ministre dès novembre 1792, à 25 ans !

Godoy associe l'Espagne à la première coalition européenne contre la France révolutionnaire mais, dès le 22 juillet 1795, par le traité de Bâle, il fait la paix avec celle-ci et dès lors ne quitte plus l'alliance française.

Il y gagne le surnom de « Prince de la Paix » !

Il est brièvement écarté du sommet de l'État en 1798 mais y revient plus fort que jamais dès 1801 malgré la haine que lui voue Ferdinand, prince des Asturies, fils du couple royal et héritier de la couronne.

La reine Marie-Louise de Parme (Parme, 9 décembre 1751 ; Rome, 2 janvier 1819), par Goya (musée du Prado, Madrid)Son alliance avec la France de la Révolution et du Consulat rencontre l'approbation massive et enthousiaste d'une grande partie des élites.

Ces Espagnols enthousiasmés par les « Lumières », la chute de la féodalité et les Droits de l'Homme sont surnommés par dérision les « afrancesados » (francisés). Le peintre de cour Francisco de Goya, l'un des plus grands artistes espagnols, figure parmi eux.

Mais de cette alliance ne résultent bientôt que des malheurs. L'Espagne perd sa flotte à Trafalgar. Ses colonies d'Amérique du Sud s'émancipent. Enfin, elle-même doit subir la présence de l'armée française.

Au vu de ces piètres résultats, Godoy basculerait volontiers dans le camp anti-français mais il en est retenu par la crainte de la « Grande Armée », qui vient encore de vaincre la Prusse à Iéna.

À titre de compensation, par le traité de Fontainebleau du 22 avril 1807, il s'accorde avec Napoléon pour occuper le Portugal, allié des Anglais, et annexer quelques provinces de ce pays.

En octobre, une armée franco-espagnole marche sur Lisbonne sous la conduite du maréchal Junot. Elle est acclamée sur son passage par les foules espagnoles. On ne sait pas encore qu'elle va porter le poids des premières défaites de l'Empire napoléonien.

Théâtre de boulevard à la Cour
La famille royale d'Espagne, détail (Marie-Louise de Parme et Charles IV ; le futur Ferdinand VII est à gauche, au premier plan), par Goya (musée du Prado, Madrid)

Au même moment, un scandale éclate à la cour de Madrid où Charles IV semble près de rendre l'âme. L'héritier veut dénoncer à son père les turpitudes de la reine et du favori mais ceux-ci le prennent de vitesse. Ils convainquent Charles IV que son fils Ferdinand projette contre lui un « attentat affreux ». L'héritier du trône est déchu de ses droits et jeté dans une forteresse par son naïf de père !

Ferdinand réclame la protection de Napoléon et le peuple espagnol, sensible à ses malheurs, appelle de ses voeux l'armée française. Là-dessus, nouveau coup de théâtre : le père et le fils se réconcilient et Charles IV demande pour Ferdinand la main d'une princesse de la famille des Bonaparte. On est dans la comédie de boulevard à l'échelle continentale !

Manque de chance, la seule Bonaparte disponible est une petite Charlotte, fille de Lucien, le frère avec lequel Napoléon s'est irrémédiablement fâché à cause de son mariage avec une divorcée.

Changement de dynastie

Au moment de combattre au Portugal et à nouveau contre l'Autriche, Napoléon tient à consolider l'alliance espagnole. Il envisage de remplacer la pitoyable famille royale par un souverain qui lui soit proche et se dit que cela lui sera facile vu le discrédit des Bourbons et le bon accueil que les Espagnols ont réservé aux Français.

Le maréchal Joachim Murat, qui représente à Madrid l'empereur des Français, le renforce dans cette conviction. D'ailleurs, devançant les voeux de Napoléon, la famille royale et le favori s'apprêtent à faire leurs bagages pour le Mexique. Mais voilà que le 17 mars 1808, une émeute éclate à Aranjuez, entre Madrid et Tolède. La foule ne supporte pas de se voir abandonnée par le prince héritier !

Godoy est contraint de lâcher le pouvoir et Charles IV, craignant une révolution, abdique deux jours plus tard en faveur de son fils avant de se raviser presque aussitôt. Ferdinand, qui se voyait déjà sur le trône, prend très mal la chose. Murat exulte : il conseille au père et au fils de recourir à l'arbitrage de Napoléon Ier et, pourquoi pas, de le rencontrer en territoire français, à Bayonne.

Ferdinand, qui a hérité de son père la sottise et de sa mère l'absence de sens moral, s'empresse d'accepter. En franchissant la frontière et en s'éloignant de son peuple qui l'adule (bien à tort), il tombe à la merci de l'Empereur. Là-dessus, Charles IV accourt à son tour à Bayonne...

Une affaire d'amour-propre

Dos de Mayo ou La lucha contra los mamelucos (détail), par Francisco Goya (1814, musée du Prado, Madrid) Si les Espagnols ne tiennent pas en grande estime leurs souverains, ils ne supportent pas pour autant de les voir humiliés.

C'est ainsi que le 2 mai 1808, une foule de madrilènes s'en prennent aux troupes françaises et tentent d'empêcher les jeunes enfants de la famille royale de partir à leur tour pour l'exil. En dépit d'une grande infériorité numérique et d'un armement dérisoire, composé de bâtons, de pierres et de couteaux de cuisine, ils mettent en difficulté la garnison de la capitale.

Enfreignant les ordres, deux officiers espagnols se rangent du côté des émeutiers. Il s'agit des capitaines d'artillerie Luis Daoíz et Pedro Velarde. Accompagnés de 33 soldats, ils convainquent les Français de leur confier la garde du parc d'artillerie de Monteleón, au nord de la Puerta del Sol. Mais aussitôt dans la place, ils distribuent les armes aux émeutiers. Les Français reviennent en force et attaquent au canon la caserne. Ses défenseurs périssent dans l'assaut.

Murat réagit avec une extrême brutalité. La répression, dès le lendemain, est impitoyable. Exécutions sommaires, têtes coupées au vol par les mamelouks de la Garde lancés au galop sur la foule...

Goya témoignera de la violence de cette répression dans un tableau d'un stupéfiant réalisme (« Tres de Mayo »). Un autre tableau (« Dos de Mayo », ou « La lucha contra los mamelucos ») illustre le soulèvement populaire de la veille.
NB : les deux toiles ont été réalisées en 1814 seulement, soit après la chute de Napoléon ; on ne saurait être plus prudent !

Somme toute, le nombre de victimes dans la population madrilène ne dépasse pas quelques centaines. En dépit de sa relative modicité, le soulèvement n'en a pas moins un très vif impact en Espagne et dans toute l'Europe.

Dans un premier temps, l'émeute a pour effet paradoxal de rapprocher les bourgeois madrilènes des Français. Effrayés par la perspective du désordre, ils envoient une délégation à Bayonne, auprès de l'Empereur, pour lui demander un nouveau roi. Cela confirme Napoléon dans la conviction qu'il n'y a plus rien à espérer des Bourbons d'Espagne, cette « race d'ânes héréditaires » !

Le 5 mai 1808, à Bayonne, au cours d'une mémorable entrevue, le père et le fils se déchirent sous ses yeux et, pour finir, Charles IV signe un acte d'abdication par lequel il remet ses droits sur l'Espagne et ses colonies à « son grand ami Napoléon » en échange de 7,5 millions de francs et de la jouissance des châteaux de Chambord et Compiègne. Il revient à Godoy de rédiger cet acte d'abdication. Ce sera son dernier acte public avant l'exil définitif dans les fourgons de la famille royale, toujours aux côtés de Marie-Louise.

Napoléon Ier désigne faute de mieux son frère Joseph, un parfait incapable, pour succéder à Charles Quint et à quelques autres prestigieux souverains sur le trône d'Espagne. Joseph est pour l'heure roi de Naples. Qu'importe ! Son trône est offert à Murat, lequel eut quand même préféré Madrid.

L'Empereur des Français fait par ailleurs appel à Talleyrand, alors en semi-disgrâce, pour retenir et amuser Ferdinand et son jeune frère dans son château de Valençay, dans la vallée de la Loire. Le 10 mai, Ferdinand renonce à ses droits au trône et gagne Valençay où il demeurera jusqu'en 1814.

L'empereur croit l'affaire d'Espagne close. Il prépare les fêtes qui consacreront l'apogée de son règne, à Erfurt, en Allemagne, au milieu d'un « parterre de rois » (septembre 1808). Il n'en profitera pas longtemps.

L'insurrection fait tache d'huile

Malgré les exécutions sommaires, les pillages et les viols, la révolte populaire s'étend à tout le pays à l'appel du clergé et de la noblesse. Des juntes insurrectionnelles se forment dans toutes les grandes villes et engagent une « guerre de l'indépendance » d'un genre inconnu jusqu'alors ; la plus terrible guerre qu'aient jamais eu à livrer les Espagnols, nobles, prêtres et paysans réunis, femmes à l'égal des hommes.

Les Français isolés sont partout attaqués et massacrés mais une victoire du général Bessières à Medina del Rio Seco permet au nouveau roi, Joseph Ier Bonaparte, de faire son entrée à Madrid. Il n'y restera que quelques jours !

La première guerilla

L'expression guerilla (en espagnol, petite guerre) est née de l'insurrection soudaine du peuple espagnol contre les troupes françaises d'occupation.

On l'a inventée pour qualifier les attaques surprises des combattants de l'ombre, sans uniforme et sans code d'honneur, qui ne laissent aucune chance aux groupes de soldats isolés. D'exceptionnelle, elle est devenue pour ainsi dire la règle en notre XXIe siècle.

Le goût amer des premières défaites

Le 22 juillet 1808, survient un cataclysme. À Baylen (Bailèn), en Andalousie, à l'entrée des défilés de la Sierra Morena, le général Dupont et ses 18 000 hommes, mourant de faim et de soif, se laissent malencontreusement encercler par une armée d'insurgés.

Renonçant à combattre, le général capitule. Il obtient des conditions honorables et la promesse d'un rapatriement. Au lieu de cela, la junte de Séville fait interner les Français dans une île pénitencier, dans des conditions épouvantables !

Reddition de Bailen (José Casado del Alisal, musée du Prado, Madrid)

Napoléon prend la mesure de l'immense portée psychologique de ce médiocre fait d'armes. L'émotion est énorme dans toute l'Europe : c'est le premier échec militaire de l'Empire français jusqu'alors invincible. L'insurrection espagnole redouble de vigueur et, partout dans l'Europe occupée, on se prend à espérer une prochaine libération.

Joseph s'enfuit dare-dare, écrivant à son frère : « Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit attaché à ma cause ». Le Portugal à son tour s'insurge et Junot, qui n'a que 13 000 hommes à opposer au corps expéditionnaire de 28 000 hommes de sir Arthur Wellesley, futur duc de Wellington, signe à son tour, le 30 août, une capitulation à Cintra, à côté de Lisbonne. Plus chanceux que Dupont, il est rapatrié le 5 septembre avec ses hommes par la flotte britannique.

Napoléon reprend les choses en main. Il passe lui-même les Pyrénées à la tête de 150 000 hommes.

Le 30 novembre 1808, il remporte une victoire à Somosierra, dans la sierra (« montagne » en espagnol) de Guadarrama, grâce à ses chevau-légers polonais. Cette victoire lui ouvre la route de Madrid.

Sans attendre, il prend des décrets pour réformer la société espagnole (suppression des justices seigneuriales, de l'Inquisition, de la plupart des couvents....) dans l'espoir de se concilier les masses.

Mais bientôt, il apprend que son homologue autrichien l'empereur François II s'apprête à reprendre les hostilités. Il lui faut quitter l'Espagne à bride abattue. Les hostilités vont continuer sans lui...

Saragosse, tenue par un officier patriote, Palafox, résiste ainsi pendant deux mois, du 20 décembre 1808 au 21 février 1809, à l'assaut de 40 000 hommes guidés par Moncey puis Lannes. Ce siège héroïque reste l'un des hauts faits d'armes de cette guerre interminable.

Saragosse puis Gérone, enfin Séville un an plus tard, tombent aux mains des Français. Le 28 juin 1811, Tarragone se rend après deux mois de siège au général Suchet, qui sera fait dans la foulée Maréchal d'Empire. Malgré cela, la combativité des Espagnols ne faiblit pas. Elle est stimulée par le comportement des généraux français qui, à l'exception précisément de Suchet, multiplient pillages et exactions.

Vers la libération

Les juntes ou assemblées provinciales qui mènent la lutte délèguent dès le 25 septembre 1808 leur autorité à une Junte Centrale ou Junte de Séville, composée de 33 députés, Grands d'Espagne et archidiacres principalement, sous la présidence du comte de Floridablanca ! Elle déclare très officiellement la guerre à la France et récupère la mystique de la France révolutionnaire en éditant un journal, El Robespierre español (sic), avec des instructions en 18 articles pour « causer tous les dommages possibles aux Français » et aux afrancesados !

La Junte convoque en 1810 à Cadix, au sud de l'Espagne, des Cortes. C'est rien moins qu'une Assemblée nationale constituante. Composée d'intellectuels et de bourgeois libéraux, elle se donne le 18 mars 1812 une Constitution monarchique inspirée de... la première Constitution française, qui a mis en place en 1791 une Assemblée législative.

Pendant ce temps, le général anglais Arthur Wellesley a repris du service au Portugal dont il a chassé les Français. Il entre en Espagne et, pratiquant la stratégie de la terre brûlée, achève de ruiner le pays. Il bat l'armée française du maréchal Marmont aux Arapiles, près de Salamanque, en juillet 1812. La route de Madrid lui est ouverte. Ces succès lui valent d'être fait comte puis marquis de Wellington. L'année suivante, pendant que Napoléon se débat en Allemagne, il reprend l'offensive et par sa victoire de Vitoria, dans le pays basque, le 21 juin 1813, oblige enfin les derniers Français à repasser les Pyrénées.

L'année suivante, libéré par les Français, Ferdinand VII (30 ans) monte enfin sur le trône. Mais, violant ses promesses, il abolit aussitôt la Constitution de 1812 et restaure l'absolutisme. Le gouvernement tombe sous la coupe des courtisans.

Les colonies d'Amérique en profitent pour s'émanciper et devenir indépendantes. Le pays tombe dans un déclin profond, aggravé par la rancoeur de tous ceux qui se sont battus avec héroïsme contre les envahisseurs français, portant au revers de leur chemise un ruban rouge avec cette devise : « Vencer o morir por la patria y por Fernando Septimo ».

Publié ou mis à jour le : 2020-03-28 17:47:53

 
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