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Polémologie

JC Guillebaud : Le tourment de la guerre


Dans Le tourment de la guerre, un essai pétri d'humanité et adossé à une solide érudition, Jean-Claude Guillebaud répond à la question que chacun se pose aujourd'hui : « Comment se peut-il que des jeunes gens nés dans nos sociétés d'opulence aillent tuer ou se faire tuer en Syrie ou au Bataclan ? ».

Il y réfléchit à partir de son aventure familiale et professionnelle (voir son entretien avec Herodote.net).

Né en 1944, il appartient à la génération soixante-huitarde qui a cru de bonne foi à l'avènement d'un monde sans guerre.

Mais en tant que fils et petit-fils d'officiers, il a aussi découvert « cette fascination pour la guerre qui peut, à tout moment, nous envahir » (page 42). Il l'a lui-même observée sur tous les théâtres d'opération qu'il a couverts pendant vingt-cinq ans en qualité de grand reporter.

Cette fascination transparaît à toutes les époques dans les mémoires des anciens combattants, parmi lesquels de remarquables écrivains comme Ernst Jünger (Orages d'acier) et Maurice Genevoix (Ceux de 14).

Joseph de Maistre la traduit en une formule appelée à faire date : « La guerre est divine » (Soirées de Saint-Petersbourg, 1821).

Jean-Claude Guillebaud nous remet aussi en mémoire les travaux trop vite oubliés d'un penseur de l'après-guerre, Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur de la polémologie (« étude scientifique de la guerre »). Il « eut l'audace d'écrire que les guerres comportaient toujours, de tout temps et en tous lieux, une dimension de fête suprême, d'orgie sacrée » (page 33).

Il le cite à propos des uniformes : « Les plus beaux atours qu'aient créés les hommes dans toutes les civilisations, écrit Bouthoul, l'ont été pour la parure du combattant » (La Guerre, 1953).

L'auteur en tire un enseignement pour l'époque actuelle : « À quoi bon échafauder des théories farfelues sur la "radicalité" et la "déradicalisation" si l'on refuse de réfléchir au caractère distrayant de la guerre évoqué par des centaines d'écrivains ? » (page 47).

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975), DR

Nostalgie de la « guerre des princes »

Faut-il l'avouer ? À la lecture du Tourment de la guerre, nous en arrivons à nourrir une nostalgie pour les guerres d'Ancien Régime, qui voyaient les souverains européens se disputer quelques arpents de terres.

Ces « guerres des princes » ou « guerres en dentelles » étaient relativement économes en vies humaines car elles mobilisaient des soldats professionnels dont la formation coûtait cher. Les officiers faisaient donc en sorte de les épargner. Ces officiers, issus de la noblesse, se battaient pour la gloire. Ils recrutaient leurs hommes parmi les vagabonds et les marginaux et accomplissaient œuvre utile en en débarrassant la société civile. Malgré leurs effets collatéraux, pillages et viols, ces guerres affectaient assez peu les non-combattants.

De temps en temps toutefois, une guerre civile parfois teintée de religion amenait une violence extrême et généralisée pendant une durée relativement brève, de quelques années à trois décennies (guerres de religion, guerre de Trente Ans, Fronde...).

Tout change à la fin du XVIIIe siècle avec l'arrivée de la « guerre des peuples ». Comme beaucoup d'inventions de ce temps-là, c'est à la France qu'on la doit et plus précisément à nos révolutionnaires de l'An II.

Jean-Claude Guillebaud a identifié le théoricien de cette nouvelle forme de guerre, qui va se traduire par des massacres à grande échelle de combattants et aussi de non-combattants. Il a nom Hippolyte de Guibert. En 1772, à 29 ans, ce surdoué encensé par Voltaire publie à Londres Essai général de tactique.

Il entrevoit très clairement et avec inquiétude le moment où la noblesse perdra le monopole de la guerre au profit de la nation toute entière : « Quand les nations elles-mêmes prendront part à la guerre, tout changera de face ; les habitants d'un pays devenant soldats, on les traitera comme ennemis, la crainte de les avoir contre soi, l'inquiétude de les laisser derrière soi, les fera détruire... » (Hippolyte de Guibert, 1790).

De fait, avec la levée en masse en 1793 puis la conscription obligatoire en 1798, la République française peut compter sur des ressources humaines mal formées mais motivées et renouvelables à volonté.

Le basculement s'opère selon Jean-Claude Guillebaud à l'occasion de la campagne de Russie, en 1812. Elle commence en « guerre des princes », à la loyale, et finit en « guerre des peuples » avec tueries en veux-tu en voilà, à Borodino, sur la Moskova, le 7 septembre 1812, où 300 000 hommes s'affrontent sans règles ni limites pendant une dizaine d'heures (...).


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Publié ou mis à jour le : 2016-10-30 15:35:20

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