Des Zélotes à Daech

La Terreur, jalon sanglant de l’Histoire

Crimes de Daesh (2014)Si grande que soit l'émotion causée par les attentats islamistes, elle ne fait pas du terrorisme une caractéristique de notre époque.

Des zélotes à Ravachol et au Sentier Lumineux, il nous a accompagnés tout au long des deux derniers millénaires.

Nous verrons ci-après que le terrorisme revêt des formes très diverses dont certaines peuvent même se teinter de légitimité. C'est la résistance à l'oppression étrangère et le tyrannicide.

Les autres formes de terrorisme ont en commun le massacre de civils innocents. C'est le terrorisme d'État (arme du fort face au faible) et le terrorisme révolutionnaire (arme du plus faible face au fort).

Le terrorisme sunnite de ce XXIe siècle relève en Europe du terrorisme « révolutionnaire ». Au Moyen-Orient, c'est une arme de guerre contre les chiites.

Dans les deux cas, le terrorisme sunnite se distingue radicalement de ses prédécesseurs par la référence à la religion (islam) et le suicide sacrificiel, ainsi que par les nombreux soutiens dont il bénéficie dans la population de certaines cités.

Aucune autre forme de terrorisme dans l'Histoire ne réunit ces trois composantes !

André Larané, avec le concours de Jean-Pierre Bédéï
« Vous avez dit Terreur ? »

Le mot terreur est employé dans la langue courante pour désigner une crainte violente mais c'est seulement depuis la Révolution française qu'il s'écrit avec une majuscule pour désigner une entreprise politique destinée à désarmer et vaincre les adversaires de l'intérieur. Le 5 septembre 1793, les députés de la Convention mettent « la Terreur à l'ordre du jour » et dès l'année suivante, les partisans de la Terreur sont qualifiés de « terroristes » par leurs adversaires.

De façon succincte, la législation britannique définit aujourd'hui le terrorisme comme « l'usage de la violence à des fins politiques et inclut n'importe quel usage de la violence dans le but de provoquer la peur dans le public ou une fraction quelconque du public »

Cette définition exclut les massacres qui accompagnent tous les conflits depuis la haute Antiquité, dès lors qu'ils visent à l'extermination de l'ennemi (guerres de religion, guerres indiennes, génocides) ou sont dépourvus de finalité autre que le sadisme.

Anonyme, Massacre à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, 2 septembre 1792 – Photo RMN-Grand Palais – T. Le Mage – DR.

Le terrorisme ou la résistance à l'oppression

On détecte les premières formes de terrorisme en Palestine, au 1er siècle de notre ère, quand la secte des zélotes se rebelle contre Rome. En l’an 6, elle organise des émeutes pour dénoncer un recensement de la population par le procureur romain et restaurer le royaume juif dans son indépendance et sa pureté.

La répression est impitoyable. Deux mille zélotes sont crucifiés pour faire un exemple.

La forteresse de Massada, au-dessus de la mer Morte (DR)Engagés dans une guerre de libération contre les Romains et leurs collaborateurs, les zélotes - ou sicaires - vont à leur tour semer la terreur en égorgeant leurs victimes au milieu de la foule, sur les marchés.

Traqués par les légions, ils finiront par se donner eux-mêmes la mort dans le siège de Massada.

Ce conflit constitue le premier cas historiquement attesté de résistance à l'oppression étrangère. L'Histoire nous en a offert depuis lors bien d'autres exemples, de la guérilla des Espagnols contre les armées napoléoniennes à la lutte contre l'occupant nazi, sans oublier la guerre menée par les juifs de Palestine contre l'occupant britannique.

On peut ajouter à cette liste les guerres de type colonial, les Irlandais contre les Anglais, les Macédoniens contre les Ottomans, les Kurdes contre les Turcs, le FLN algérien contre les Français, les Palestiniens contre Israël... À la différence des précédentes, ces guerres incluent des attentats aveugles contre les civils, coupables soit de collaborer avec le camp adverse soit tout simplement d'indifférence à la cause. 

Si toutes ces formes de violence excluent le sacrifice volontaire (suicide), notons toutefois que les Palestiniens s'y prédisposent en se qualifiant de « fidaiyyun » (ou fedayins, d'un mot arabe qui désigne ceux qui se sacrifient).

La Terreur, arme du faible contre le fort

Au Moyen Âge déjà, les membres de la secte des Assassins se qualifiaient de « fidaiyyun »... De fait, ils n'hésitaient pas à faire le sacrifice de leur vie quand ordre leur avait été donné de poignarder un ennemi.

La secte est la branche armée du mouvement ismaélien, un courant minoritaire de l’islam chiite basé sur le respect de la tradition. Fondée par Hasan (ou Hassan ben Sabbah), elle s'empare en 1090 de la forteresse d'Alamout, dans l'Elbourz (Iran actuel), et dès lors n'a de cesse de préserver son indépendance face aux Turcs seldjoukides qui dominent la région et au milieu d'un monde musulman hostile. 

Faute de pouvoir aligner des armées en nombre suffisant, Hasan emploie la Terreur, arme du faible contre le fort.

Ses méthodes relèvent de l’assassinat politique ciblé, sur les marchés ou dans les mosquées. Ainsi aurait-il commandité en 1092 l'assassinat du très puissant et très prestigieux vizir turc Nizâm al-Mulk... Mais pas question d'attentats aveugles contre des populations civiles. 

Assassinat du vizir seldjoukide Nizam Al-Mulk en 1092 - llustration dans le 1314 Topkapi Palace Museum manuscrit Hazine 1653.

La secte va perdurer pendant un siècle et demi, jusqu'à l'irruption au milieu du XIIIe siècle de guerriers nomades plus terribles qu'elle-même, les Mongols.

Ces cavaliers chassés de la steppe par la sécheresse vont renverser de puissants empires, de la Chine à la Perse, en compensant leur infériorité numérique par la Terreur. L’effet de surprise et l’effroi constituent leurs principaux atouts pour subjuguer de paisibles et prospères populations sédentaires et les dissuader de résister.

À la tête des Mongols, Gengis Khan incarne cette Terreur. Sa stratégie est simplissime : on se présente devant une première ville et si elle ne se rend pas sur le champ, on la livre au pillage et aux flammes après avoir proprement décapité tous ses habitants sans exception et constitué des pyramides de têtes. L'effet est garanti sur les villes suivantes. 

Ainsi Gengis Khan va-t-il bâtir le plus vaste empire qui ait jamais existé au prix de plusieurs millions de morts violentes. Son lointain successeur Tamerlan, au XIVe siècle, va reprendre la même stratégie mais son empire, faute de projet politique, ne va pas lui survivre.

Occupation d’Alamut, 1256 – Jami’au-tawarich de Rashid ad-Din, 13ème ou 14ème s. (miniature mongole)

Pas besoin de Terreur quand le « fort » est lui-même faible !

Notons que de grands empires n'ont pas eu besoin de la Terreur pour s'effondrer. Ainsi l'empire romain d'Occident a-t-il pu succomber aux invasions barbares parce qu'il était déjà en grande faiblesse démographique, économique et sociale. 

Deux ou trois siècles plus tard, les cavaliers surgis de la péninsule arabe à la mort de Mahomet n'ont eu besoin que d'une chiquenaude pour renverser l'empire perse sassanide et mettre la main sur toutes les provinces byzantines d'Orient, dont la très riche Syrie et l'Égypte. 

À l'origine, ces cavaliers arabes n'avaient guère l'intention d'étendre leurs conquêtes, encore moins de convertir les vaincus à leur foi. Ils aspiraient seulement à faire quelques fructueuses razzias. Mais Byzance et la Perse, qui n'en finissaient pas de se faire la guerre et étaient rongés de l'intérieur par les querelles religieuses, n'ont pas résisté à leur venue. Les populations du Moyen-Orient ont rendu les armes sans presque combattre et sans qu'il fut besoin de les terroriser...

La Terreur d'État

 La France, nous l'avons vu, invente la « terreur d'État » dans les années 1793-1794 en suspendant toutes les garanties judiciaires, « préfigurant une pratique qui va se développer considérablement au XXe siècle avec l’avènement des totalitarismes et de la violence à grande échelle », écrivent Gérard Chaliand et Arnaud Blin (Histoire du terrorisme, Fayard, 2015).

Paradoxalement, cette Terreur qui frappe à l’aveugle, sans rationalité et au gré de ses exécutants, notamment en province, est mise en oeuvre et revendiquée par un régime qui prône l’égalité et la fraternité. Elle est « légitimée » par les menaces d'invasion et l'urgence d'écraser les traîtres.

Exécution capitale sur la place de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde (tableau de Pierre-Antoine Demachy, musée Carnavalet, Paris, photo : Bertrand Runtz, copyright Herodote.net)

Un siècle plus tard, quand éclate la Révolution russe, Lénine puis Staline installent un nouveau terrorisme d’État plus brutal et plus durable que le précédent. Son bras armé est la Tchéka, police politique chargée de combattre les agents de la contre-révolution, bien évidemment aux ordres de l'étranger. 

« Dès l’instauration du régime de terreur en septembre 1918, on trouve déjà la plupart des éléments qui vont caractériser non seulement la terreur pratiquée par Lénine –puis avec une tout autre intensité par Staline -, mais celle que vont pratiquer d’autres régimes politiques se revendiquant héritiers du marxisme-léninisme dont la Chine de Mao Zedong, le Cambodge de Pol Pot ou plus récemment la Corée du nord » écrivent Gérard Chaliand et Arnaud Blin  (note).

Affiche de propagande stalinienne dénonçant les crimes de TrotskiCette « terreur rouge » à grande échelle les amène à un constat : « Le terrorisme d’État, c’est-à-dire du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort ont de nombreux points communs ».

À commencer par la propagation « d’un sentiment d’insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n’importe qui, n’importe quand (…). C’est cette psychose généralisée que cherche le terroriste, qu’il soit au pouvoir ou qu’il le combatte. Seule différence : le terrorisme contre l’État cherche à déstabiliser le pouvoir, alors que le terrorisme d’État cherche au contraire à le stabiliser (tout en déstabilisant la population) » (note).

Le terrorisme d'État se retrouve dans tous les régimes totalitaires du XXe siècle avec son corollaire, l'arbitraire et la disparition des garanties judiciaires. Les dictatures latino-américaines comme la République islamique d'Iran vont y avoir recours sans autre but que l'éradiquation des opposants.

La Terreur comme arme de guerre du fort contre le faible

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les « bombardements stratégiques », c’est-à-dire ciblés sur les civils, ont visé à semer la terreur dans les populations afin de les effrayer et les démoraliser pour qu’elles poussent leurs gouvernements à capituler. 

Champignon atomique de Nagasaki (9 août 1945)Ces bombardements, Hiroshima et Nagasaki compris, furent le fait des Anglo-Saxons au moins autant que des Allemands. Notons qu'ils se sont tous révélés contre-productifs en ressoudant au contraire les populations autour de leurs dirigeants. 

Les deux bombardements atomiques eux-mêmes n'ont en rien précipité la défaite du Japon (l'état-major, deux semaines avant la destruction d'Hiroshima, avait fait une offre de reddition à la seule condition que l'Empereur ne soit pas mis en cause...) mais ils ont convaincu l'URSS d'accélérer ses recherches sur la bombe atomique et débouché sur la « guerre froide ».

La violence révolutionnaire

En Occident, au XIXe siècle, le déclin de la religion et de l'absolutisme s'accompagne de la libération de l'individu et de l'espérance en un monde meilleur. Il s'ensuit de nombreux courants de pensée dont certains, comme le nihilisme et le populisme, vont alimenter le terrorisme russe face au régime tsariste. Ces activistes mettent au point une véritable organisation et se singularisent par la forte participation des femmes.

- Le tyrannicide :

Au moins à ses débuts, le terme de tyrannicide serait plus approprié concernant cette violence révolutionnaire dirigée contre les gouvernants et leurs agents. Ainsi le tsar Alexandre II est-il assassiné en 1881 et après lui nombre de princes, bourgeois et ministres russes, jusqu'à Stolypine en 1911.

Pétris de principes et de religion, les anarchistes russes ne manquent pas de s'interroger sur la nécessité de la violence et ses limites. Ainsi, le 2 février 1905, Ivan Kaliayev se dispose à lancer une bombe sur le grand-prince Serge quand il voit à ses côtés ses deux jeunes enfants. Soucieux de les épargner, il laisse à sa victime un sursis de deux jours, la tuera enfin et finira lui-même à la potence.

Les Russes n'ont pas le monopole du tyrannicide, loin s'en faut. Le concept a été théorisé par les Grecs avant d'être expérimenté sur la personne de Jules César. Il est repris en Occident à la fin du XVe siècle, quand les guerres religieuses attisent les haines. Quelques grands personnages en font les frais : Guillaume le Taciturne, Henri III, Henri IV...  Mais c'est à la fin du XIXe siècle et à la « Belle Époque » qu'il va connaître son Âge d'Or. La série commence avec Lincoln (1865) et se poursuit avec Alexandre II, Sadi Carnot (1894), Humbert 1er (1900), McKinley (1901) etc etc.

- Les attentats contre la population civile :

La violence révolutionnaire ne se cantonne pas à ces assassinats ciblés. Lancées sans excès de précaution, les bombes atteignent aussi des civils dépourvus de toute fonction de responsabilité ou de commandement.

En France, les attentats sont plutôt le fait d'individus isolés qui se revendiquent de l'anarchisme. De 1892 à 1894, « la population française vécut dans une véritable psychose de l’attentat » à tel point que les journaux de l’époque créèrent une rubrique permanente "La dynamite" » (note).

Les attentats de Ravachol, d’Auguste Vaillant au Palais-Bourbon et de leurs émules plongent le pays dans une vague terroriste sans précédent en période de paix civile.

Des journaux anarchistes vont jusqu’à produire des guides pratiques de fabrication d’engins explosifs.

Émile Henry, jeune intellectuel de 21 ans, se justifie d'un attentat en clamant qu'« il n'y aurait pas de victimes innocentes dans une maison habitée que par des bourgeois ». Honnis par la population, ces terroristes sont rapidement éliminés.

Le catéchisme révolutionnaire de Sergueï Netchaïev

En 1869, le russe Sergueï Netchaïev exposait les principes par lesquels le révolutionnaire doit être guidé. Dans l’extrait ci-après de son « catéchisme révolutionnaire », il suffit de remplacer le mot « révolutionnaire » par celui de « terroriste » pour comprendre la mentalité et le fonctionnement de tout fanatique semant la mort, quelle que soit la cause qu’il incarne et quelle que soit l’époque, y compris celle que nous vivons :

« Le révolutionnaire est un homme condamné. Il n’a pas d’intérêts propres, pas de liaisons, pas de sentiments, pas d’attaches, pas de biens et pas de nom. Tout en lui est absorbé par un seul et unique intérêt, une seule pensée, une seule passion : la révolution (…) Il a rompu tout lien avec l’ordre établi et le monde cultivé dans son ensemble, avec ses lois, ses propriétés, ses conventions sociales et ses principes éthiques. Il est un ennemi implacable de ce monde, et s’il continue d’y vivre, c’est pour mieux le détruire (…) Le révolutionnaire exècre les doctrines et a rejeté les sciences ordinaires, il ne connaît qu’une seule science, la science de la destruction. À cette fin, et à cette fin seule, il étudiera la mécanique, la physique, la chimie et peut-être la médecine. À cette fin, il étudiera jour et nuit la science vivante : le peuple, ses caractéristiques, son fonctionnement et tout ce qui constitue le présent ordre social à tous les niveaux. Son seul et unique objectif est la destruction immédiate de cet ordre ignoble (…) Le révolutionnaire est un homme dévoué, impitoyable envers l’Etat et l’ensemble de la société éduquée et privilégiée ; il ne doit pas attendre d’elle la moindre pitié. Entre elle et lui existe, qu’elle soit déclarée ou non déclarée, une guerre incessante et sans fin. Il doit se préparer à supporter la torture. Dur envers lui-même, il doit être dur envers les autres. Toutes les émotions tendres ou efféminées de connivence, d’amitié, d’amour, de gratitude et même d’honneur doivent être refoulées en lui par une passion froide et entêtée pour la cause révolutionnaire (…). Jour et nuit, il ne doit avoir qu’une seule pensée, un seul but : la destruction sans merci. Dans sa poursuite froide et infatigable de ce but, il doit être prêt à mourir lui-même et à détruire de ses propres mains tout ce qui pourrait l’en empêcher. »

Exécution de l’ensemble des conjurés ayant participé à l’assassinat du tsar Alexandre II le 13 mars 1881.

Les « années de plomb »

À la fin du XXe siècle, à l'issue de la reconstruction d'après-guerre et des  « Trente Glorieuses », voilà qu'émerge une extrême-gauche révolutionnaire dans la jeunesse intellectuelle d'Europe. Elle se nourrit de la révolte étudiante contre l'intervention américaine au Vietnam et du mythe de la « révolution permanente » exporté par Fidel Castro, Che Guevara et Mao.

Aldo Moro otage des Brigades Rouges (1978)L’Italie est victime des Brigades rouges qui enlèvent et assassinent de nombreuses personnalités dont le leader politique Aldo Moro en 1978.

L’extrême-droite réplique par des attentats aveugles avec l'intention de déstabiliser l'État. Le groupe néofasciste Ordine nero dépose une bombe dans un train le 5 août 1974, tuant 12 personnes et en blessant 48.

Ces « années de plomb » se terminent plus ou moins avec l'attentat de la gare de Bologne le 2 août 1980 par un autre groupe d'extrême-droite (85 morts). 

En Allemagne, dans le même temps, sévit la Fraction Armée rouge ou Bande à Baader. Elle attaque des bases américaines en 1972 en tuant plusieurs personnes.

Logo RAF (Rote Armee Fraktion). Organisation dite Fraction armée rouge surnommée bande à Badeer ou groupe Baader-Meinhof.Elle enlève et assassine aussi des personnalités comme le dirigeant patronal Hanns-Martin Schleyer en 1977. L'extrême-droite n'est pas en reste avec un attentat aveugle pendant l'Oktoberfest de Munich, le 26 septembre 1980 (13 morts et 215 blessés). 

Accordons une place à l'Armée rouge japonaise, un groupuscule qui trouve moyen de tuer 26 personnes et d'en blesser 80 sur l'aéroport de Lod, en Israël, le 30 mai 1972. En France, le groupuscule Action directe se manifeste avec retard en assassinant le général René Audran en 1985 et le président de Renault Georges Besse en 1986. 

Logo des Brigades rouges (Italie). Isolés, sans enracinement populaire ni soutien extérieur, ces organisations extrémistes s'épuisent d'elles-mêmes dans les années 1980. 

L'historien et démographe Jean-Claude Chesnais en a parfaitement saisi le non-sens : « On ne peut ranger indistinctement, sous la même appellation, les combattants de la liberté et les nostalgiques du totalitarisme. Il n'y a rien de commun entre les insurgés de Budapest ou les héros de la Résistance contre les nazis et les membres de la Fraction Armée rouge allemande ou des Brigades rouges italiennes. Dans un cas, il s'agit de restaurer la liberté en luttant contre l'oppression d'un pouvoir tyrannique ; dans l'autre, il s'agit, au contraire, de l'écraser en détruisant des démocraties dites "bourgeoises" (qui ne sont autres - on a fini par s'en apercevoir - que les seules démocraties réelles). C'est précisément parce qu'elles sont de véritables démocraties qu'elles présentent une certaine fragilité et que les nostalgiques d'un ordre totalitaire peuvent facilement les ébranler » (Histoire de la violence, 1981). 

Faisons une place à part aux organisations d'inspiration maoïste, castriste, trotskiste ou d'extrême-droite qui émergent dans les années 1970 et 1980 en Amérique latine. Leurs dirigeants sont issus de la petite bourgeoisie blanche et intellectuelle.

Beaucoup plus meurtrières que leurs consoeurs européennes, elles exercent une forme dégradée de terrorisme d'État sur les populations paysannes qui tombent sous leur joug. Elles conjuguent aussi le terrrorisme révolutionnaire avec le trafic de la drogue et les enlèvements contre rançon.

Les Tupamaros en Uruguay, les zapatistes du « sous-commandant Marcos » au Mexique, les sandinistes au Nicaragua, le Sentier Lumineux au Pérou, les Montoneros en Argentine, les FARC en Colombie... Autant d'organisations terroristes qui vont attiser les tensions sociales en Amérique latine et susciter de violentes réactions en marge de la loi : groupes paramilitaires, justice expéditive par les « escadrons de la mort » policiers.

Notons que quelques terroristes charismatiques ont réussi à accéder à la respectabilité, comme Daniel Ortega, président du Nicaragua depuis 2007, et José Mujica, président de l'Uruguay en 2010. Ils ont suivi la voie ouverte par l'Israélien Menahem Begin et le Palestinien Yasser Arafat. Ce dernier a même reçu le Prix Nobel de la Paix tout comme l'Irlandais Seán MacBride, ancien chef d'état-major de l'IRA.

Arrestation de terroristes présumés de Sentier Lumineux vers 1990 (Ayacucho, Pérou), DR

Le terrorisme moyen-oriental, de l'Irgoun à Daech

Tandis que l'extrême-gauche européenne affûtait ses armes, un terrorisme protéiforme prenait racine au Moyen-Orient. Ce terrorisme est d'abord le fait des pionniers sionistes et plus précisément d'une organisation militaire clandestine, l'Irgoun...

- Résistance à l'oppression :

Le 22 juillet 1946, elle fait sauter l'hôtel du Roi David, à Jérusalem, quartier général des troupes britanniques qui occupent la Palestine en vertu d'un mandat international. Cet attentat meurtrier (91 morts) est présenté par ses auteurs comme une forme de résistance à l'oppression, comme en Europe dans les années précédentes face aux nazis. 

Plus près de nous, dans les années 1970, les Palestiniens en lutte contre Israël recourent à leur tour au terrorisme. Leur combat relève aussi de la guerre de décolonisation ou de la résistance à l'oppression. Il s'inscrit dans une perspective laïque. D'ailleurs, les premières actions terroristes sont mises en oeuvre par un chrétien, Georges Habache. Son rival Yasser Arafat, chef de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine), ne tarde pas à marcher sur ses brisées.

Munich, 1972 : un terroriste surpris par le photographe dans la résidence des athlètes israéliens (DR)La tragique prise d'otages des sportifs israéliens aux Jeux Olympiques de Munich, en 1972, fait prendre conscience au monde entier de la cause palestinienne. Mais celle-ci ne va guère progresser dans le demi-siècle suivant. La multiplication des violences (Intifada ou « guerre des pierres », attaques au poignard...) n'aura d'autre effet que de renforcer la détermination israélienne.

Israël va à son tour réemprunter les voies du terrorisme, sous sa forme la plus odieuse : le massacre indiscriminé de civils. Il est le fait de Baruch Goldstein, un médecin de 38 ans né à Brooklyn (New-York), disciple du rabbin ultra-nationaliste Meir Kahane. Dans le but de bloquer le processus de paix israélo-palestinien, il pénètre le 25 février 1994 dans le caveau des Patriarches, à Hébron, massacre à l'arme automatique 29 fidèles et en blesse 125 autres avant d'être neutralisé et tué. Cet attentat restera heureusement exceptionnel.

En attendant, la cause palestinienne s'est marginalisée dès la fin de la décennie 1970 cependant qu'éclatait en Iran la révolution islamique, de façon aussi brutale qu'inattendue.

- La Terreur comme arme de guerre :

Très vite épuisé par ses excès, le régime khomeiniste a recours au terrorisme d'État comme les conventionnels français de 1793. Il doit aussi faire face en 1980 à une agression de l'Irak voisin, dirigé d'une poigne de fer par le dictateur laïc Saddam Hussein, mascotte des Occidentaux. N'ayant pour seul allié que l'État d'Israël, l'Iran va employer contre ses ennemis extérieurs la Terreur, arme du faible contre le fort.

Attentat de la rue Copernic (Paris, 3 octobre 1980), DRLa France de François Mitterrand, très engagée aux côtés de l'Irak avec ses contrats d'armement, est ainsi meurtrie par une vague d'attentats auxquels sont probablement associés les services secrets iraniens : assassinat de l'ambassadeur Delamare et explosion de l'immeuble « Drakkar » à Beyrouth; attentats de la rue Copernic, du magasin Tati, de la rue des Rosiers à Paris, sans parler de l'assassinat du général René Audran, vraisemblablement commandité par les Iraniens.

Une fois l'Irak hors-jeu, la République islamique d'Iran se retourne contre Israël avec ses alliés chiites du sud du Liban. n'aura plus recours à la Terreur.

Les services secrets iraniens frappent des institutions israéliennes en Argentine pour « punir » cette dernière d'avoir suspendu le transfert de technologies nucléaires : un attentat à la voiture piégée contre l'ambassade d'Israël à Buenos Aires fait 29 morts le 17 mars 1992, un autre 84 morts le 18 juillet 1994.

Le 18 juillet 2012, en Bulgarie, un car de touristes israéliens est encore frappé par un attentat-suicide (6 morts). Il est revendiqué par le Hezbollah, mouvement chiite libanais soutenu par Téhéran. L'année suivante, le modéré Hassan Rohani succède à l'extrémiste Mahmoud Ahmanidejad à la présidence de la République. Depuis cette date, l'Iran en quête de respectabilité semble avoir renoncé au terrorisme d'État.

- Terrorisme islamo-révolutionnaire :

Entre temps, la révolution religieuse iranienne a résonné dans tout le monde musulman et en particulier dans le Proche-Orient arabo-sunnite, dont la jeunesse n'en finit pas de ruminer l'échec des révolutions nassériennes (Égypte) et baasistes (Syrie, Irak) à tonalité laïque, sociale et nationale.

Elle va résonner aussi chez beaucoup de jeunes musulmans d'Europe qui peinent à s'intégrer à leur pays d'accueil et à ses valeurs (sacralisation du travail et de l'étude, égalité des sexes, liberté de pensée).  

Dépitée par la modernité occidentale, cette jeunesse proche-orientale et islamo-européenne va donc chercher un idéal de rechange dans le salafisme, la forme la plus archaïque de la religion musulmane, prônée par les Frères musulmans et les wahhabites au pouvoir en Arabie séoudite et au Quatar.

Sont très majoritairement concernés par ce phénomène les Arabes sunnites du Moyen-Orient. Sont par contre épargnés les Turcs, Kurdes et autres sunnites, ainsi que bien sûr les chiites. C'est que les premiers souffrent d'avoir été éjectés de l'Histoire il y a déjà plus de mille ans par les Persans puis les Turcs. Rétifs à la culture (note), ils ne se voient aucune perspective de modernisation à l'instar des autres peuples d'Asie et du Moyen-Orient. Cela se ressent dans leur extraordinaire retard culturel que constatent et déplorent les intellectuels arabes eux-mêmes (note).

Le ressentiment arabe à l'égard de l'Occident et de la modernité est né dans les montagnes d'Afghanistan, à la faveur de la guerre contre les Soviétiques.

Les tours du World Trade Center frappées par les avions des terroristes (11 septembre 2001)Il s'est traduit par des attentats à la voiture piégée dès la fin du XIXe siècle : en 1993 contre le World Trade Center de New York et en 1998 contre les ambassades américaines de Dar es Saalam et Nairobi, en Afrique. On peut également ranger dans cette catégorie les attentats de Madrid (2004) et de Londres (2005), avec des bombes déposées dans des trains ou des autobus.

Mais le tournant fut le triple ou quadruple attentat du 11 septembre 2001 car, pour la première fois, il se traduisit par le sacrifice assumé des terroristes.

Les spécificités du terrorisme islamo-européen

Quinze ans après les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, les attentats-suicides à la ceinture d'explosifs, à la voiture piégée et à la kalachnikov sont devenus affaire de routine au Moyen-Orient et en Europe :

- Au Liban ou en Irak, ces attentats-suicides sont le fait de jeunes Arabes sunnites qui s'en prennent à leurs voisins chiites. La Terreur est là employée comme arme de guerre contre l'ennemi séculaire.

- En Europe, à Paris, Londres, Bruxelles, Nice ou Saint-Étienne-de-Rouvray, nous avons affaire à une problématique tout à fait différente, même si les médias, les dirigeants occidentaux et les auteurs de ces crimes eux-mêmes font l'amalgame avec les précédents.

Ces attentats-suicides ne relèvent pas en effet d'une guerre conventionnelle avec un objectif de conquête ou de prise de pouvoir. Ils sont le fait de jeunes islamo-Européens qui haïssent et souhaitent détruire la société occidentale pour n'avoir pas été capables de s'y épanouir par l'étude, le travail et l'amabilité. 

Ces gens plus ou moins dérangés cherchent dans l'idéologie islamiste (hier al-Qaida, aujourd'hui Daech, demain autre chose) un habillage à leur mal-être et une légitimation morale de leurs pulsions meurtrières et suicidaires.

Nous pouvons leur trouver quelques similitudes avec le « terrorisme révolutionnaire » à la façon de la bande à Baader ou du Sentier Lumineux. Mais ils en diffèrent par leur acceptation du sacrifice et plus gravement par le fait qu'ils bénéficient dans leurs quartiers d'un vrai vivier populaire selon les mots du philosophe Yves Michaud (note).

Au-delà de leurs différences (arme de guerre au Moyen-Orient ; actes de désespérance en Europe), le point commun de tous les attentats islamistes tient à l'intention sacrificielle de leurs auteurs et à ce qu'ils n'épargnent pas plus les enfants que les adultes.

C'est du jamais vu dans l'histoire du terrorisme... sauf le bref épisode des Assassins d'Alamout, aux XIIe et XIIIe siècles, sauf également les zélotes du 1er siècle et Baruch Goldstein.

Les auteurs d'attentats-suicides sont les seuls terroristes à se référer à la religion et à la promesse du paradis pour justifier leurs actes. Notons aussi que ce sont tous des musulmans (mis à part les zélotes et Baruch Goldstein) : ismaéliens ou chiites autrefois à Alamout, sunnites aujourd'hui.

Quelques commentateurs croient voir dans leurs actes la légitime réaction à une introuvable violence « islamophobe », manière de reporter la responsabilité du terrorisme islamiste sur ses victimes ! Au lieu de cela, on observe une remarquable résilience chez les citoyens français et européens. Ils demeurent magnifiquement unis face aux attentats terroristes et (sauf rarissimes exceptions) maîtrisent leurs nerfs.

Quoi qu'il advienne, l'actuelle vague terroriste s'épuisera un jour ou l'autre comme les précédentes... Il est possible qu'elle ébranle nos sociétés mais Yves Michaud n'exclut pas aussi que les attentats contribuent in fine à renforcer les liens entre les Européens de toutes origines (note).


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• 2 mai 73 : chute de Massada
Publié ou mis à jour le : 2019-02-19 10:27:04

 
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