La Russie des Romanov

De Paul Ier à Nicolas II

Lorsqu’elle aborde le XIXe siècle, la Russie est déjà le plus vaste État du monde. C'est un empire eurasiatique à cheval sur deux continents ; un véritable « Empire du Milieu » qui rassemble des peuples très divers autour d'une majorité russophone, slave et orthodoxe. Les empereurs de la dynastie des Romanov ne s'en montrent pas moins désireux de se rapprocher de l'Europe. Mais l’incapacité du régime à se réformer entraînera son effondrement dans la Grande Guerre...

Julien Colliat

Vue de la place Loubianka (Moscou), vers 1800, Fiodor Alexeïev, Moscou, musée d’État de l’AS Pouchkine. Agrandissement : Perspective Nevski de Saint-Pétersbourg, XIXe siècle, Benjamin Patersen.

1796-1801 : Paul Ier

Fils unique de Catherine II, Paul Ier monte sur le trône de Russie à 42 ans. C’est un homme de petite taille, méfiant et ombrageux, qui pour mieux marquer la rupture avec le règne de sa mère s’empresse de renvoyer ses collaborateurs et de gracier ceux qu’elle avait condamnés.

Paul Ier en tenue de couronnement, Vladimir Borovikovski, 1800, musée de Novgorod. Agrandissement : Portrait d'Alexandre Souvorov, anonyme, XIXe siècle.Le tsar a une aversion profonde pour la Révolution française et accorde l’asile à de nombreux émigrés royalistes dont le comte de Provence, futur Louis XVIII, qui s'installe à Mitau (Lettonie).

Son hostilité à la France le pousse à rejoindre en 1798 la deuxième coalition avec l’Angleterre et l’Autriche. Une armée austro-russe, commandée par le feld-maréchal Souvorov, envahit l'Italie et occupe Milan.

La mésentente entre Russes et Autrichiens et le retour de Bonaparte d’Égypte conduira à la défaite des Coalisés. Couvert de gloire durant la campagne d’Italie (au point de rendre jaloux le tsar lui-même !), Souvorov mourra, à son retour, avec le rarissime privilège de n’avoir jamais connu la défaite.

Pyotr Alexeevich Palen, anonyme, XIXe siècle, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage. Agrandissement : Mort de Paul Ier.Le règne de Paul Ier va sombrer dans la tyrannie. Pour soustraire son empire de toute influence étrangère, le tsar fait censurer les livres et ferme les frontières. Il étend aussi le servage dans les territoires ukrainiens fraichement annexés et réprime avec brutalité les révoltes paysannes. Il se met enfin à dos la noblesse en réduisant ses privilèges.

Un complot se forme, menée par le comte Pahlen, gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, pour déposer le tsar. Dans la nuit du 23 au 24 mars 1801, les conjurés envahissent la chambre à coucher de Paul Ier, au château Saint-Michel, pour le contraindre à signer son abdication. Durant la bagarre, le tsar est étranglé.

Son fils et successeur Alexandre Ier est soupçonné de complicité dans le meurtre ! On attribue à Mme de Staël le mot : « La Russie est une tyrannie tempérée par l’assassinat ».

De ce court règne ne restera qu’une réforme notable : la nouvelle règle de succession au trône qui instaure la primogéniture masculine au lieu de laisser au souverain la liberté de désigner son héritier. Elle fait du fils ainé de Paul Ier, Alexandre, le nouveau tsar de Russie.

Illuminations place Sobornaya (Moscou) à l'occasion du couronnement d'Alexandre Ier, Fiodor Alekseïev, 1802.

1801-1825 : Alexandre Ier, le vainqueur de Napoléon

Âgé de 23 ans, Alexandre Ier est un homme grand, de belle allure, et profondément mystique. Sa grand-mère, Catherine II, désirait faire de lui son héritier et lui avait prodigué une instruction imprégné de l’esprit des Lumières. Ses idées libérales se limiteront toutefois à peu de chose : la création d’un Comité des ministres et celle d’un Conseil de l’Empire, sans autonomie réelle.

Alexandre Ier en 1812, Franz Krüger, 1837, Galerie militaire, Palais d'Hiver, Saint-Pétersbourg. Agrandissement : Alexandre Ier en 1817, George Dawe, Royal Collection, Buckingham Palace.C’est sur la politique extérieure que se concentre Alexandre Ier. Inquiet de la menace pesée par la France sur l'équilibre européen, le tsar se rapproche des adversaires de Napoléon et rejoint la Troisième Coalition aux côtés de l’Angleterre et l’Autriche. Cela se soldera par une succession de défaites pour les armées russes : Austerlitz, Eylau, Friedland…

Après ce dernier échec, Alexandre fait volte-face et opte pour un rapprochement avec son ennemi d’hier. Le 7 juillet 1807, à Tilsit, les deux empereurs font la paix sur un radeau au milieu du Niémen et concluent une alliance contre l’Angleterre. Conseillé secrètement par Talleyrand, Alexandre va néanmoins s’avérer un partenaire peu fiable pour la France. Le non-respect par la Russie du blocus continental pousse Napoléon à l’envahir, le 24 juin 1812.

Les adieux de Napoléon et d'Alexandre Ier après la paix de Tilsit (9 juillet 1807), Gioacchino Serangeli, 1810, Château de Versailles.

La guerre patriotique

L’invasion française conduit à un véritable sursaut national transcendant toutes les couches de la population. Le pays entier fait bloc derrière le tsar et ses troupes. Face à la Grande Armée, les Russes cherchent à éviter le combat frontal pour attirer leurs adversaires au cœur de l’empire. Lors des batailles, leur tactique est toujours la même : engager une brève défense avant de se retirer. Les Français s’épuisent ainsi à les poursuivre.

Napoléon prend facilement Smolensk et continue sa route vers l’est. C’est à une centaine de kilomètres de Moscou que la rencontre décisive a lieu, le 7 septembre 1812, près du village de Borodino. Chacun des camps a aligné 125 000 hommes. Si la bataille de la Moskova tourne à l’avantage des Français qui se voient ouvrir les portes de Moscou, elle n’offre pas à Napoléon la victoire décisive qu’il espérait : l’armée de Koutouzov n’est pas détruite et s’est retirée en bon ordre.

Koutouzov, commandant en chef de l'armée russe (assis à gauche) avec ses généraux décidant de livrer Moscou à Napoléon, Aleksey Kivshenko, 1880, Moscou, Galerie Tretyakov.

Le 14 septembre, les Français entrent dans Moscou, abandonné par l’armée russe. Le soir même, d’immenses incendies, possiblement ordonnés par le comte Rostopchine, ravagent presque entièrement la ville. Privée de quartiers d’hiver, la Grande Armée est contrainte de quitter Moscou, le 18 octobre, après avoir attendu en vain la capitulation du tsar. Elle entame une retraite catastrophique, victime d’un hiver précoce et exceptionnellement rigoureux.

Lorsque le 31 mars 1814, Alexandre Ier fait son entrée à Paris, il apparaît comme le triomphateur de Napoléon et le libérateur du continent européen. Il offre à son pays, pourtant dévasté et ruiné par la guerre, un prestige inégalé. La Russie fait désormais partie du club des grandes puissances sur lesquelles repose la sécurité européenne.

L'entrée des troupes russes à Paris en 1814, gravure anonyme. Agrandissement : l'impératrice Joséphine reçoit à la Malmaison la visite du Tsar Alexandre Ier, Hector Viger, vers 1864, Château de Malmaison.

En contrepartie de la restauration des Bourbons à Paris, Alexandre gagne la Pologne. Le comte de Molé, figure majeure de la Restauration, écrit dans ses Mémoires : « En 1815, la Russie défendait, contre tous, je ne dirai pas les intérêts, mais l’existence même de notre infortunée patrie. Si la France est encore la France, elle le doit à trois hommes dont il ne faut jamais qu’elle oublie les noms : Alexandre et ses deux ministres, Capo d’Istria et Pozzo di Borgo. L’Angleterre, la Prusse et l’Autriche ne songeaient qu’à nous affaiblir. La Russie, au contraire, avait tout intérêt à ce que nous restions une puissance de premier ordre ».

En juin 1815, contre l’avis du pape, le tsar propose une Sainte-Alliance. L’année suivante, il suggère aux grandes puissances européennes une réduction simultanée des forces armées et même la création d’une armée européenne de maintien de la paix ! Mais dès 1821, la Sainte-Alliance et le tsar en reviennent à une conception plus classique des relations internationales sous l’influence de Metternich. Alexandre Ier renonce par ailleurs à introduire une Constitution. Les jeunes officiers, qui ont découvert l’Occident à la faveur des guerres napoléoniennes, vont reprendre à leur compte les velléités démocratiques et sociales du tsar, dans différentes sociétés secrètes.

Sous le règne d’Alexandre Ier, la Russie accroît encore son territoire. À l’issue d’une guerre victorieuse contre la Suède, elle annexe la Finlande, qui devient un grand-duché autonome au sein de l'Empire russe. Elle obtient également la tutelle du duché de Varsovie, créé par Napoléon à partir de la Pologne prussienne. ​Alexandre Ier accorde une large autonomie au grand-duché de Finlande et une charte constitutionnelle au duché de Varsovie. Le tsar en fait un test en vue d’une extension de la démocratie à l’ensemble de l’empire. De la même façon, il abolit le servage en Livonie, Estonie et Courlande. 

Mort d'Alexandre Ier à Taganrogg, gravure anonyme, XIXe siècle.Une énième guerre contre l’empire ottoman permet à la Russie de mettre la main sur la Bessarabie (actuelle Moldavie) et contrôler l'embouchure du Dniestr. En 1813, une victoire sur la Perse intègre à l’Empire russe la Géorgie, le Daghestan et l’Azerbaïdjan.

Enfin, la Russie poursuit la colonisation de la côte du nord-ouest de l'Amérique et atteint même la Californie du Nord ! Le traité signé en 1825 avec l’Angleterre fixe les frontières de l’Alaska.

La même année, Alexandre Ier meurt brutalement lors d’un voyage en Crimée. Les circonstances mystérieuses de sa mort donneront lieu à quantité de spéculations.

1825-1855 : Nicolas Ier, « gendarme de l'Europe »

La mort prématurée d’Alexandre Ier plonge l’empire dans un imbroglio. Le défunt n’a pas d’enfants mais deux frères. Le plus âgé, Constantin, a renoncé, deux ans plus tôt à la succession, au profit de Nicolas, lequel refuse le trône qu’il estime revenir à son frère !

À Saint-Pétersbourg, un groupe de 200 à 300 officiers entend tirer parti de cet interrègne un peu chaotique pour imposer le régime constitutionnel promis par Alexandre.  Le 26 décembre 1825, ils rassemblent 3 régiments sur la place du Sénat et tentent de soulever la population. Mais leur mouvement est très mal préparé et les revendications peu comprises de la troupe. Abandonnés par leurs chefs, les soldats conjurés restent sur place sans agir. Ils seront finalement dispersés par les canons.

L’opération tourne au fiasco. Les « Décembristes » passent devant une Haute Cour. Sur 137 prévenus, cinq sont condamnés à mort et les autres déportés en Sibérie. Une nouvelle fois, comme après chaque crise politique, l’Empire se replie sur lui-même.

Attaque du carré des décembristes par le régiment des gardes à cheval le 14 décembre 1825, Vasily Timm, vers 1853, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.

La tentative de coup d’État finit de convaincre Nicolas d’accepter le trône. Le nouveau tsar est un homme rigide et inflexible qui aime l’ordre et la discipline. Contrairement à son prédécesseur, il est un partisan de l’autocratie.

Portrait de Nicolas Ier par Franz Krüger, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage. Agrandissement : Portrait de Nicolas Ier par Egor Botman, 1856.Il est résolu à intervenir partout contre les séditions et, jusqu'à la fin de son règne, se fait assister en cela par son ministre des Affaires étrangères Charles de Nesselrode. Nicolas Ier y gagne le surnom de « gendarme de l'Europe ». En 1829, Nicolas Ier se rend à Varsovie pour être couronné roi de Pologne. L'année suivante, il renonce toutefois à envoyer son armée en France et en Belgique lors des révolutions de 1830.

Comme la Pologne s’agite, il assiste en mai et juin 1830 aux sessions de la Diète. En novembre 1830, un régiment d’infanterie polonaise se révolte contre l’autoritarisme russe. Le 3 décembre se constitue un gouvernement provisoire. Le 25 janvier 1831, la Diète polonaise proclame un gouvernement national présidé par le prince Adam Czartoryski. Le 8 septembre, Varsovie capitule devant les menaces du maréchal Paskievitch. Celui-ci, promu vice-roi de Pologne, exile 7 000 à 8 000 Polonais, dissout l’armée nationale, ferment les établissements d’enseignement supérieur, etc.  Suite à cela, la charte du royaume sera supprimée.

La Russie, désormais isolée en Europe, devient le mouton noir de l’opinion libérale. Le marquis de Custine, légitimiste, rentre bouleversé de son voyage en Russie. Il publie La Russie en 1839 : « [Avant de partir pour la Russie] je ne savais pas encore ce que c’est que la rencontre d’un gouvernement absolu et d’une nation d’esclaves ».

Nesselrode, qui pilote la diplomatie jusqu’en 1855, apporte en avril 1849 un coup de main à François-Joseph, aux prises avec une sédition hongroise. Lors du Printemps des peuples, les troupes russes interviennent en Roumanie et en Hongrie pour mater les insurrections, conformément au traité de la Sainte-Alliance. Face aux contestations qui touchent l’Europe entière, la Russie se referme et se fige. Les voyages à l’étranger sont interdits et le nombre d’étudiants admis dans les universités réduit.

Nicolas Ier, Franz Krüger, collection privée. Agrandissement : Nicolas Ier avec l'héritier du trône Alexandre II dans l'atelier de Bogdan Willewalde à Saint-Pétersbourg en 1854, Moscou, musée d'État russe.La censure et la surveillance se renforcent. Créée juste après le coup d’État raté des Décembristes, la Troisième section de la Chancellerie impériale se mue en police politique, embryon de la future et sinistre Okhrana.

Cette période autoritaire est pourtant aussi celle où la littérature russe connaît un premier apogée avec Pouchkine et Gogol, et la parution des premières œuvres de Dostoïevski et Tolstoï.

La Russie repousse ses frontières aux dépens de ses rivaux. Victorieuse d’une nouvelle guerre contre la Perse, elle annexe en 1828 l’Arménie et dispose du droit exclusif de naviguer dans la mer Caspienne. L’année suivante, elle arrache le delta du Danube à l’Empire ottoman, surnommé par Nicolas Ier : « l’Homme malade de l’Europe ».

Nicolas Ier déteste par ailleurs les Grecs, malgré les affinités religieuses. Par un protocole bilatéral avec Londres, le 4 avril 1826, il fait en sorte que la Grèce, qui s’est soulevée contre la Sublime Porte, obtienne un minimum d’autonomie mais demeure sous l’autorité ottomane. En septembre 1829, une courte offensive contre les Turcs lui permet d’obtenir par le traité d’Andrinople que les Détroits soient ouverts à la marine russe. Par la même occasion, il obtient du sultan qu’il reconnaisse l’autonomie de la Serbie et des provinces danubiennes.

L’influence de la Russie sur l’empire ottoman ne cesse de croître. En 1832, le pacha d’Égypte Méhémet Ali se révolte et le sultan appelle le tsar à l’aide ! Grâce à quoi, par le traité d’Unkiar-Skelessi, la mer Noire devient un « lac russe » selon le mot de Guizot.

En février 1828, la Russie entre en conflit avec la Perse, un empire mitoyen. Par le traité de Turkmantchaï, elle s’installe au cœur du Caucase. Mais celui-ci est difficile à soumettre. Dans les régions montagneuses du Daghestan et de Tchétchénie, les Russes ont affaire à la résistance des peuples musulmans des montagnes menés par l’imam Chamil. Il faudra presque 30 ans aux armées du tsar pour venir à bout de la révolte.

Bataille de Sinope, le 18 novembre 1853, lors de la guerre de Crimée, Ivan Aïvazovski, Saint-Pétersbourg, musée central de la Marine de Guerre. Agrandissement : Charge de la Brigade légère, bataille de Balaklava, le 25 octobre 1854, entre l'armée russe et une coalition franco-britanno-turque, 25 octobre 1854, Richard Caton Woodville, 1897.

La guerre de Crimée

L’expansionnisme russe, tous azimuts, ne manque pas d’inquiéter les autres Européens. Ils imposent en 1841 une nouvelle convention internationale des Détroits, moins avantageuse pour Moscou. Enfin, en 1856, survient la guerre de Crimée…

En 1852, l’Empire ottoman se range du côté de la France dans le conflit qui l’oppose à la Russie à propos des chrétiens d’Orient. En représailles, les Russes occupent les principautés de Moldavie et de Valachie, vassales du sultan. Les Turcs considèrent qu’il s’agit d’un casus belli et déclarent la guerre à la Russie en octobre 1853. Après l’écrasement de la flotte ottomane à la bataille de Sinope, la France et le Royaume-Uni entrent en guerre contre Nicolas Ier pour sauver Constantinople.

Les Alliés concentrent leur attaque sur le port de Sébastopol, base de la flotte russe en mer Noire. En septembre 1854, 60 000 soldats anglais, français, turcs, et italiens, débarquent à Eupatoria et entament le siège de la ville.  Les bombardements continus font de Sébastopol un véritable champ de ruines. C’est au cours du siège que meurt Nicolas Ier, le 2 mars 1855, sans doute d’un suicide. Il laisse le trône à son fils, Alexandre II.

Tandis que le nouveau tsar cherche une issue au conflit, les Alliés donnent l’assaut final en septembre 1855 avec la prise de la butte de Malakoff par Mac Mahon. Contraints d’évacuer Sébastopol, les Russes signent l’année suivante le traité de Paris qui met fin à la guerre de Crimée. La Russie n’a plus le droit d'entretenir une flotte en mer Noire et perd la Bessarabie méridionale et les bouches du Danube. Cette amputation territoriale, la première depuis les Romanov, est vécue comme une humiliation.

Après le traité de Paris, qui clôt la guerre de Crimée, Nesselrode cède la place au prince Alexandre Gortchakov à la tête de la diplomatie russe.

Entrée d'Alexandre II à Ploiesti (Roumanie), le 15 juin 1877, Nikolaï Dmitriev-Orenbourgski. Agrandissement : Alexandre II dans un traîneau traverse un village sous la neige, Mihaly von Zichy, XIXe siècle.

1855-1881 : Alexandre II, de l’espoir à la tragédie

Quand Alexandre II monte sur le trône, la Russie compte 67 millions de sujets dont 45% de serfs et 40% de paysans d’État, 3% de nobles et 15% de négociants et d’artisans. Le pays compte à peine 1000 kilomètres de voie ferrée.

Portraits d'Alexandre II par Nikolai Andrejewitsch Lawrow et Ivan Tyurin, Moscou, musée russe.La défaite russe de la guerre de Crimée a été perçue par le tsar comme un signal d'alarme du retard politico-économique de son pays et de la nécessité d'y remédier.

Pour Alexandre II, il est devenu urgent d’abolir le servage. D’abord pour des raisons morales. Dans les années 1850 la publication des Récits d'un chasseur, d’Ivan Tourgueniev, a sensibilisé les élites russes aux tristes conditions des serfs et à l’injustice du système sur lequel il repose. Le livre jouera en Russie le même rôle que La Case de l'oncle Tom aux États- Unis. Ensuite, parce que le travail servile s’avère peu productif et constitue un frein à la modernisation économique.

L’entreprise est d’autant plus périlleuse que 90% des paysans sont encore la propriété d’un maître ou de l’État, soit près de 50 millions de personnes. Les affranchir sans leur octroyer une parcelle de terre, entraînerait la constitution d’un immense et dangereux sous-prolétariat.

Alexandre II, 1856, Georg Bottman, Moscou, musée russe. Agrandissement : Alexandre II vers 1880, anonyme.Après des années de réflexion, Alexandre II abolit le servage le 3 mars 1861. Les propriétaires reçoivent de l'État une indemnité d’un milliard de roubles tandis que les terres sont revendues aux communautés villageoises, les mirs. Les paysans restent sous la tutelle du mir, la « commune paysanne », laquelle redistribue périodiquement les terres et délivre aux paysans les autorisations de quitter leur village.

Parallèlement, le tsar met en œuvre une politique de décentralisation, sur le modèle prussien, en créant des zemstvos, des assemblées provinciales élues au suffrage censitaire où tous les groupes de la population sont représentés.

Alexandre II modernise l’appareil judiciaire totalement défaillant. Les procédures cessent d’être secrètes, des jurys sont créés, et surtout, les accusés peuvent bénéficier de l'aide d'un avocat.

Dernière réforme importante : celle de l’armée. Les écoles militaires sont désormais ouvertes aux roturiers. En 1874, le comte Dimitri Milioutine, ministre de la Guerre, instaure un service militaire obligatoire de 6 ans, tout en interdisant les peines corporelles.

Chèque utilisé par le gouvernement des États-Unis pour l'achat de l'Alaska.

En matière géopolitique, Alexandre II, rebuté par l'échec de Crimée, se rabat dans un premier temps sur l'Orient et l’Extrême-Orient. Le traité d’Aïgoun (1858) et la Convention de Pékin (1860) repousse la frontière avec la Chine aux fleuves Amour et Oussouri. La Russie annexe la Mandchourie extérieure et fonde le port de Vladivostok, clé de l'Orient. Elle acquiert aussi la presqu'île de Sakhaline. Enfin, jugeant l’Alaska trop difficile à défendre et à coloniser, le tsar préfère vendre le territoire aux États-Unis pour 7 millions de dollars en 1867.

En 1864, les Russes achèvent la conquête du Caucase en annexant la Circassie après plus d’un siècle de guerre. Celle-ci va s’entacher d’un nettoyage ethnique des populations musulmanes qui par milliers sont expulsées dans l’empire ottoman, pour laisser place nette aux colons.

Cependant, un soulèvement polonais en 1861-1863 aigrit une nouvelle fois les relations  entre Russes et Occidentaux. En juin 1862, le grand-duc Constantin, frère du tsar et vice-roi de Pologne, échappe à un attentat. En janvier 1863, les Polonais se soulèvent et revendiquent leur indépendance. Une fois encore, l’armée du tsar écrase violemment le mouvement. S’ensuit une répression impitoyable en août 1864. On recense 400 exécutions, 2 500 condamnations aux travaux forcés et 20 000 déportations. Moscou engage qui plus est la russification du pays. Celui-ci perd son autonomie et jusqu’à son nom. Il devient le « territoire de la Vistule ».

En octobre 1870, suite à la défaite de la France face à la Prusse, Gortchakov déclare ne plus être lié par le traité de Paris concernant la démilitarisation de la mer Noire. Bismarck réintègre alors la Russie dans le concert européen en l’associant en 1873 à un système d’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Mais en 1876, les paysans de Bosnie-Herzégovine se révoltent contre leurs seigneurs musulmans. En Bulgarie, d’autres révoltes de paysans chrétiens sont réprimées par des irréguliers, les « Bachi-Bouzouks ».

Le tsar, bien que pacifique, est poussé à intervenir par une opinion publique acquise au panslavisme. Il déclare la guerre à la Turquie le 24 avril 1877. Le jour même, la Moldavie et la Valachie proclament leur indépendance. Les Ottomans sont bousculés par 300 000 soldats russes dans les Balkans et 200 000 dans le Caucase. Le 29 janvier 1878, les Russes entrent à Andrinople. Ils croient tenir enfin « Tsarigrad » (Constantinople) ! Le conflit tourne à l’avantage des Russes qui s’emparent d’Andrinople.

Le traité de San Stefano de mars 1878 donne l’indépendance à la Roumanie, la Serbie et au Monténégro tandis que Saint-Pétersbourg récupère la Bessarabie méridionale et une partie de l’Arménie turque. Mais l'accord suscite l’opposition des Occidentaux. Ces derniers ne veulent pas d’une « Grande Bulgarie » vassale de la Russie. Finalement, un compromis sera trouvé trois mois plus tard par le congrès de Berlin, sous l'égide de Bismarck, avec l'Autriche-Hongrie et l’Angleterre. Cet épisode met fin à l’éphémère Entente des trois empereurs.

Le tsar Alexandre II lisant l’acte d’affranchissement des serfs en 1861 », lithographie, XIXᵉ siècle in Le grand siècle russe, d’Alexandre Iᵉʳ à Nicolas II, Wladimir Berelowitch, collection Découvertes Gallimard / Histoire (n° 474), 2005.

Sanglant malentendu entre le tsar et le peuple

L'assassinat d'Alexandre II en 1881, Gustav Broling.Les réformes entreprises par Alexandre II sont loin de contenter les pourfendeurs du régime.

En 1868, le nihiliste Serge Netchaïev a publié le « Catéchisme du révolutionnaire » dans lequel il préconise la création d’un corps de professionnels de la révolution (l'idée sera reprise par Lénine). Suivant son idée, le mouvement populiste des Narodniks (« Ceux qui veulent aller au peuple ») prône la révolution et sa frange la plus radicale bascule en 1879 dans l’action terroriste en créant l’organisation Narodnaïa Volia (« La Volonté du peuple »). Celle-ci fait de l’assassinat du tsar son objectif prioritaire et se livre à une série d’attentats audacieux. Le 5 février 1880, ses membres font exploser une bombe dans la salle à manger du palais d'Hiver, tuant 11 personnes.

Le 13 mars 1881, alors qu’Alexandre II revient d'une revue de sa garde, sur le quai du canal Catherine à Saint-Pétersbourg, des terroristes de Narodnaïa Volia jettent une bombe dans sa direction. Le tsar ne survivra pas. Il allait signer le jour même un projet de séparation des pouvoirs qui aurait fait de la Russie une monarchie constitutionnelle…

Cet assassinat ébranle le pays. Des nobles se suicident et les juifs, tenus responsables du drame, sont victimes des premiers pogroms à Odessa ou Kiev.

Alexandre II sur son lit de mort, Constantin Makovski, 1881, Moscou, Galerie Tretiakov. Agrandissement : Transfert du corps du défunt du Palais d'Hiver à la cathédrale Pierre-et-Paul de Bose le 7 mars 1881, lithographie de V. Ivanov, 1881.

1881-1894 : Alexandre III

Âgé de 36 ans, le nouveau tsar est un véritable colosse. Non préparé à succéder à son père (son frère aîné est mort prématurément), il a reçu une formation incomplète et s’entoure de conseillers réactionnaires qui rejettent d’un même bloc les idées libérales et révolutionnaires. Les projets entrepris par son père sont aussitôt stoppés et la réaction brutale.

Alexandre III par Nadar, avant 1896 (version colorisée). Agrandissement : Alexandre III par Dmitriev-Orenbourgski, 1896, musée historique d'État de Moscou.La Pologne et la Finlande subissent une politique de russification à outrance et des régions entières de l’empire sont placées sous un régime d'exception. La «  Troisième section » abolie par Alexandre II laisse place à l’Okhrana, une terrible police politique. Réduits à néant, les groupes révolutionnaires vont se réfugier à l’étranger. 

Les juifs font d'autre part l’objet de brimades et persécutions : interdiction de posséder la terre, quotas dans l’administration, progroms...

En 1887, la principauté autonome deBulgarie se donne comme souverain Ferdinand de Saxe-Cobourg, officier austro-hongrois, ce qui ne manque pas d'inquiéter le tsar qui y voit l'influence de l'Allemagne. Dès lors, à l’instigation de son ministre Nicolas de Giers, il va se rapprocher de la République française, elle-même très heureuse de trouver un allié de revers face à l'Allemagne. 

Les premiers emprunts russes sont placés à Paris en octobre 1888. En 1914, les épargnants français ont déjà placé 11,5 milliards de francs en Russie. C’est le quart des investissements français à l’étranger. Ils ont vocation à améliorer le réseau ferré russe, avec un dessein avant tout militaire : faciliter la mobilisation générale en cas de guerre et permettre le déploiement des troupes sur la frontière avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie !

Le 27 août 1891, la France et la Russie signent un traité d’alliance par lequel elles s’engagent à s’apporter une aide mutuelle en cas d'agression étrangère. Une convention militaire secrète à vocation défensive est aussi signée le 17 août 1892,. La flotte française visite Kronstadt, celle des Russes découvre Toulon.

Une maladie des reins emporte le tsar en 1894 sans qu'aucune guerre n'ait été entreprise durant tout son règne. Il a au contraire mis un terme à l'expansion russe en Asie centrale...

La conquête de l’Asie centrale et « Le Grand Jeu »

Au XVIe siècle, à peine libérée du joug mongol, la Russie s'est lancée à la conquête de l’immense steppe d’Asie centrale, peuplée de cavaliers nomades et d’oasis. En 1557, la Russie a annexé la Bachkirie, entre la Volga et l’Oural, et fondé la ville d’Oufa, son avant-poste en Asie centrale.
À partir de la Bachkirie, les Russes arrivent au début du XVIIIe siècle aux portes du Kazakhstan. La conquête de cette vaste région, interrompue par les guerres en Europe, prendra plus d’un siècle et s’achèvera en 1847. Les steppes kazakhes sont à peine conquises que les Russes lorgnent déjà sur l’Ouzbékistan alors constitué de trois khanats rivaux. De leur côté, les Anglais, maîtres de l’Inde, viennent de s’emparer du Cachemire et avancent vers le nord. Une course pour la domination de la région est alors engagée entre les deux empires. C’est le fameux « Grand Jeu », selon l’expression popularisée par Rudyard Kipling.
Sans perdre de temps, l’empire tsariste se lance à l’assaut du khanat de Kokand. En 1865, les troupes russes s’emparent facilement de Tachkent, centre névralgique de l’Asie centrale. Trois ans plus tard, elles entament la conquête du khanat de Boukhara. Samarcande, ancienne capitale de Tamerlan, se rend le 1er mai 1868. En 1873, le khanat de Khiva est vaincu à son tour. L’Ouzbékistan est entièrement annexé.
Reste un dernier territoire indépendant : le Turkménistan. Les Russes l’envahissent en 1877 mais subissent une sévère défaite, la première de la conquête, et qui ébranle sérieusement le prestige du tsar. Une nouvelle expédition est lancée en 1880 qui se solde par la prise d’Achgabat et la reddition des tribus turkmènes. Quatre ans plus tard, les Russes atteignent les frontières de l’Afghanistan, semi-protectorat britannique.
Alors qu’une guerre entre les deux empires semble inéluctable, Alexandre III ordonne l’arrêt de l’expansion russe en Asie centrale. Pour éviter tout conflit, il propose à Londres un accord délimitant la frontière russo-afghane. À l’été 1887, un traité est conclu établissant officiellement la frontière nord de l’Afghanistan.

Le Dernier combat de Plevna (28 novembre 1877) et le Passage du Danube par les forces russes, Nikolaj Dmitriev-Orenburgskij, 1889, Moscou, musée historique militaire de l'artillerie.

1894-1918 : Nicolas II, le dernier Romanov

Comme son père, Nicolas II n’a nullement l’intention de réformer le système absolutiste. Personnage faible et indécis, il préfère mener une vie bourgeoise, loin du peuple, entouré d’un cercle restreint, dans son palais de Tsarskoïe Selo.

Le nouveau tsar poursuit la politique diplomatique de son père. Reçu à Paris en 1896, il pose la première pierre du pont Alexandre III, symbole de l’alliance franco-russe. Mais Nicolas II rêve avant tout de paix universelle. Il œuvre pour le désarmement des grandes puissances et l’humanisation des procédés de guerre. C’est à son initiative qu’est créée la première Conférence mondiale de la paix à La Haye, en 1899.

Le pays poursuit sa modernisation avec le comte de Witte, ministre des Finances de 1892 à 1903, Premier ministre de 1905 à 1906, puis avec Piotr Stolypine, ministre des Finances de 1906 à 1911. Conduite tambour battant par l’État, l’industrialisation se fait à travers des usines géantes comme les usines Poutilov de Saint-Pétersbourg (Petrograd) (12 000 ouvriers).

Réception solennelle de Nicolas II à Paris, 1896, Georges Becker, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage. Agrandissement : Perspective de l'avenue Nicholas II et du pont Alexandre III, Exposition universelle, 1900, Washington, Library of Congress.

La guerre russo-japonaise

Avec la construction du transsibérien, Nicolas II souhaite accroître l’implantation russe en Extrême-Orient et s’intéresse à la Mandchourie et à la Corée. En 1898, la Chine concède à la Russie pour 25 ans le port de Port­Arthur (actuel Lüshun), donnant sur le Golfe de Corée. Il devient la deuxième base navale russe du Pacifique.

Nicolas II en 1900, Earnest Lipgart, Saint-Pétersbourg, musée d'État de Tsarskoïe Selo. Agrandissement : Nicolas II en 1915 par Boris Koustodiev.La poussée russe dans la région se heurte aux desseins japonais. Dans la nuit du 8 au 9 février 1904, l’armée nippone attaque l'escadre russe de Port-Arthur, sans déclaration de guerre préalable (tactique qui sera reprise pour Pearl Harbor). Sept bâtiments sont coulés.

La Russie n’était pas préparée à la guerre. Ses troupes stationnées en Sibérie sont réduites et surtout très loin de leurs bases. Pour acheminer des renforts, une escadre russe va parcourir le plus long périple militaire de l’histoire : elle quitte la Baltique et rejoint la mer de Chine en contournant l’Afrique et en traversant l’Océan indien.

Après plusieurs mois de siège, Port-Arthur capitule le 2 janvier 1905. Le 28 mai, la quasi-totalité de la flotte russe est détruite par la marine japonaise à la bataille de Tsushima, obligeant le gouvernement russe à entamer des négociations. Pour la première fois dans l’histoire contemporaine, une puissance européenne est vaincue par une nation asiatique.

La conférence de Portsmouth consacre la victoire japonaise mais grâce à la médiation américaine la Russie ne perd que Port-Arthur et la partie méridionale de l'île de Sakhaline. L’humiliation n’en reste pas moins vive.

La révolution russe, 1905. Impression artistique du dimanche sanglant à Saint-Pétersbourg, en Russie, lorsque des manifestants non armés défilant pour présenter une pétition au tsar Nicolas II ont été abattus par la garde impériale devant le palais d'hiver le 22 janvier 1905, Ivan Vladimirov.

La révolution de 1905

En Russie, les revers subis contre le Japon ont attisé le mécontentement. Dans la capitale, le collectif des travailleurs russes de Saint-Pétersbourg lance une série de grèves qui prennent une tournure politique.

Le 16 janvier 1905, les ouvriers des usines Poutilov se mettent en grève. Le dimanche 22 janvier 1905, environ 100 000 ouvriers se rassemblent près du palais d’Hiver pour porter au tsar une pétition réclamant entre autre de meilleures conditions de travail et la création d’un parlement. Malgré les sommations d'usage, la foule pacifique continue à avancer vers le palais. Ordre est donné de faire feu. Des centaines de personnes sont tuées. 

Ce « Dimanche rouge » provoque une indignation générale. L’image sacrée du tsar (« batiouchka ») est ternie. Dès le lendemain, des mouvements de grève paralysent plusieurs villes du pays. Dans les semaines qui suivent les campagnes s’embrasent et des châteaux sont brûlés. Des attentats sont commis contre des hauts fonctionnaires et le grand-duc Serge, oncle du tsar, est assassiné par le poète Ivan Kaliaïev. En juin, les marins du cuirassé Potemkine se mutinent.

Manifestation du 17 octobre 1905,  Ilia Répine, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage.

Confronté à des manifestations de rue de plus en plus importantes et à une grève générale, Nicolas II finit par céder. Le 30 octobre 1905, il rend public un manifeste dans lequel il s’engage à accorder les libertés fondamentales, à donner le suffrage universel (masculin) et à convoquer une assemblée législative (Douma). Ces concessions, combinées à une féroce répression, permettent de rétablir l'ordre.

L’année suivante, la Russie se dote de sa première constitution. Elle ne fait pas pour autant du pays une monarchie parlementaire. Le tsar peut dissoudre l’assemblée et mettre son veto aux lois. Les ministres ne sont pas responsables devant la Douma qui n’a ni pouvoir sur la politique étrangère ni le droit de déclarer la guerre.

Piotr Stolypine, Ilia Répine, 1910, Saratov, musée Radishchev.La première Douma, trop marquée à gauche, est dissoute par le tsar mais les nouvelles élections donnent un résultat comparable. L’opposition entre l’exécutif et l’assemblée rend le pays ingouvernable. Pour mettre fin au blocage, Nicolas II dissout la deuxième Douma le 16 juin 1907, puis fait modifier le système électoral, en violation de la constitution.

Le nombre d’électeurs est considérablement réduit, au profit des plus fortunés. Ce retour au suffrage censitaire consacre une nouvelle douma beaucoup plus conservatrice. Le régime redevient une autocratie. C’est la fin de la révolution.

À la tête du gouvernement depuis 1906, le premier ministre, Piotr Stolypine, tente tant bien que mal de réformer le pays en douceur, tout en réprimant durement les révoltes. Il met en place une importante réforme agraire pour permettre aux paysans l’accès à la propriété individuelle et créer une classe de petits propriétaires.

Dernière carte de la monarchie russe, Stolypine est abattu le 14 septembre 1911, dans un théâtre de Kiev par un agent double aux mobiles obscurs.

La guerre de 1914 sonnera le glas des Romanov. Après la Grande Retraite de 1915, Nicolas II, contre l’avis de ses ministres, décide de s’exposer sur le front, laissant sa femme gouverner. À partir de 1916, l'exaspération du peuple et le discrédit du régime atteignent un point de non-retour. Il suffira d’une nouvelle révolte en mars 1917 (février selon le calendrier julien encore en vigueur) pour que l’autocratie russe s’effondre comme un château de cartes, mettant fin à une dynastie vieille de trois siècles.

Les tsars et les juifs

Suite aux trois partages de la Pologne de la fin du XVIIIe siècle, la Russie qui, jusque-là, avait refusé tout établissement juif sur son territoire, devient l'un des pays avec la population juive la plus importante ! À la fin du XVIIIe siècle, on y compte 700 000 à 800 00 juifs, soit 2% de la population russe et 1/3 de la population juive mondiale. En Lituanie, les juifs constituent le tiers de la population citadine.
Par un oukaze de Nicolas Ier, en 1835, l'administration institue en Russie occidentale une zone de résidence où les juifs sont tenus d'habiter. En 1881, le régime considère les étudiants juifs comme responsable des débordements consécutifs à l'assassinat du tsar Alexandre II. Il s'ensuit de premiers pogroms encouragés, voire initiés, par les agents du gouvernement et la troupe. Le plus violent se produit à Kichinev (Bessarabie) en 1903.
Pogroms et humiliations entraînent l'émigration d'un million de juifs vers l'Occident et les États-Unis. Beaucoup d'autres militent dans les partis révolutionnaires et créent leur propre parti, le Parti socialiste juif (le Bund).

Illusions bolchéviques

La Révolution de Février, démocratique et sociale, est vite balayée par Lénine et son parti d'activistes. Ceux-ci, les bolchéviques, s'emparent du pouvoir en novembre 1917 (octobre selon le calendrier julien). Le 8 novembre 1917, le nouveau gouvernement publie un décret pour la « paix sans annexion ni indemnités ». Pour les bolchéviques, l’imminence de la Révolution mondiale rend inutile les jeux diplomatiques. « Je dénoncerai quelques traités secrets et puis je fermerai boutique », écrit Trotsky.

Le 15 janvier 1918, un décret institue l’« Armée rouge des ouvriers et des paysans ». Trotsky quitte les Affaires étrangères et prend la Défense. Avec la conscription, il compte bientôt 600 000 hommes sous ses ordres, dont 50 000 cadres tsaristes ralliés par patriotisme et surveillés par les commissaires politiques. En mars 1918, lors des négociations de Brest-Litovsk avec les Allemands, les bolchéviques refusent les usages internationaux, dédaignent les dîners officiels en commun, distribuent des tracts aux troupes allemandes.

Mais le non-respect des engagements internationaux, la guerre civile et le risque de contagion révolutionnaire entraînent la formation d’un « cordon sanitaire » autour du nouvel État. Il s'ensuit un durcissement du communisme de guerre. En septembre 1918, un décret du Conseil des commissaires du peuple légalise les camps de travail et les arrestations sommaires.

Dans le même temps, l'empire tsariste se défait de toutes parts. L’Ukraine se déclare indépendante le 22 janvier 1918. Le 26 mai, c’est le tour de la Géorgie et le 28 mai de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. En mars 1918, 2 000 soldats britanniques débarquent à Mourmansk pour retarder l’avance allemande sur Petrograd. Après le traité de Brest-Litovsk, ils se retournent contre les bolchéviques. À Odessa, en décembre 1918, des Français soutiennent le général rebelle Denikine. De 1919 à 1921 éclate une grande révolte anarchiste en Ukraine avec Makhno et 50 000 paysans. 

Dans cette atmosphère de fin du monde et en pleine guerre civile, une conférence internationale fonde à Moscou, du 2 au 6 mars 1919, une nouvelle Internationale socialiste, le Komintern. On est désormais à des années-lumière de la Russie des Romanov... Fin 1919, les armées étrangères rembarquent. La Russie reconnaît l'indépendance des États baltes : l’Estonie le 3 février 1920, la Lituanie le 12 juillet 1920, la Lettonie le 11 août 1920.  Fin 1920, Wrangel rend les armes et la guerre contre les Polonais prend fin. 

Vient alors le temps des concessions et du pragmatisme. Le 23 novembre 1920, un décret autorise les concessions à des firmes étrangères et en 1921, la famine oblige le gouvernement bolchévique à solliciter l’aide étrangère via l’American Relief Association.

Une conférence s'ouvre à Gênes le 10 avril 1922 avec, au menu, le remboursement des dettes tsaristes en échange d’une reconnaissance juridique du nouveau régime. Y participent Barthou (France), Lloyd George (Angleterre), Rathenau (Allemagne), Tchitcherine (Russie). Poincaré et Lénine, hostiles à tout compromis, vont la faire échouer. Mais en prélude à cette conférence, les représentants russes et allemands se sont rencontrés en secret à côté de Gênes, dans la petite station balnéaire de Rapallo. Ils concluent un accord bilatéral qui prend de court les autres représentants. Ainsi le régime bolchévique accède-t-il à la reconnaissance internationale.

Quelques mois plus tard, le 30 décembre 1922, l'URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) remplace très officiellement l'État russe... pour 69 ans, une durée très brève au regard de l'Histoire. En théorie, les républiques fédératives soviétiques conservent le droit à la sécession. Dans les faits, elles se gardent de l'utiliser, en particulier parce que leurs frontières ont été dessinées de façon à mettre en concurrence en leur sein même des nationalités diverses, dont certaines ont été créées de toutes pièces par les bolchéviques.

Issue de la dissolution de l'URSS en 1991, l'actuelle fédération de Russie contient à l'intérieur de ses frontières, tout à fait arbitraires, pas moins de 80 % de Russes (auxquels s'ajoutent 25 millions de Russes de l'extérieur, en Kazakhstan, Ukraine, Lettonie, Estonie...). Elle n'a jamais été aussi homogène même si Moscou reconnaît 89 « sujets » autres que russes (républiques autonomes...). Suite à l'éclatement de l'URSS, les Russes ont été portés à quitter les républiques turques d'Asie centrale mais aussi les provinces d'Extrême-Orient, pauvres, glaciales et sous-administrées. Après le nouveau « Temps des Troubles » figuré par les années 1990, la nouvelle Russie tente de se reconstruire comme la grande puissance eurasiatique qu'elle a été tout au long du dernier demi-millénaire.

Du grand-duché de Moscovie à la Russie actuelle

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La Russie (capitale : Moscou) est aujourd'hui une fédération très diverse mais à 80% peuplée de Russes. Après bien des aléas depuis l'expansion de la Moscovie au XVIe siècle, elle rassemble dans ses frontières la très grande majorité des russophones. C'est encore aujourd'hui le plus vaste État de la planète (17 millions de km2), à cheval sur l'Europe orientale et l'Asie septentrionale, mais avec seulement 140 millions d'habitants (2008), soit une densité de 8 habitants au km2, elle est loin d'en être le plus peuplé.
La population a connu une croissance très rapide avant la Première Guerre mondiale mais en est venue à décliner  à la fin du XXe siècle, du fait de la dénatalité et des mauvaises conditions d'hygiène et aussi en raison d'une histoire particulièrement violente...

Bibliographie

Le dilemme russe, La Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine (Marie-Pierre Rey, 354 pages, Flammarion, 2002)


Publié ou mis à jour le : 2022-03-29 15:58:42

 
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