4 octobre 1830

La Belgique s'émancipe sur un air d'opéra

Territoire sans unité nationale, périodiquement disputé par toutes les grandes puissances européennes depuis le Moyen Âge, la Belgique proclame son indépendance le 4 octobre 1830. C'est l'aboutissement d'une insurrection fomentée à la sortie d'un opéra !

Le nouvel État va s'ériger sous l'égide de la bourgeoisie francophone de Bruxelles.

Fabienne Manière
La Belgique à travers les âges

Cliquez pour agrandir
Les Belges sont cités pour la première fois dans le compte-rendu de Jules César sur La Guerre des Gaules. Depuis cette date, il y a 2000 ans, ils ont connu bien des avatars sans jamais perdre leur spécificité : germaniques par un bout, romans par l'autre. En 1830 naît la Belgique sur un air d'opéra...

Querelles de famille

Après la Révolution française et la chute de Napoléon Ier, l'Angleterre impose au Congrès de Vienne (1814-1815) la réunion de la Belgique et de la Hollande (ex-Pays-Bas espagnols et Provinces-Unies) sous le nom de Royaume-Uni des Pays-Bas. Londres espère que cet État-tampon empêchera la France de se relancer à la conquête de l'Europe.

Mais dans le nouveau royaume des Pays-Bas, les Belges ne cessent de se plaindre d'être traités en citoyens de second rang alors qu'ils ne sont pas moins de 3,5 millions face à 3 millions de Hollandais et que leur territoire est la partie la plus riche et la plus industrialisée du royaume.

Il faut dire que 250 ans après la scission des Dix-Sept Provinces de Charles Quint et Philippe II de Habsbourg, les Belges ne se sentent guère d'affinités avec leurs cousins du nord.

Catholiques, suite à la volonté de leurs anciens tuteurs espagnols et autrichiens, les Belges se distinguent des Hollandais, en majorité protestants de confession calviniste. Ils se montrent aussi bons vivants que les Hollandais paraissent austères, à l'image de leurs peintres Rubens, Jordaens ou les Brueghel, que tout oppose aux peintres du nord, Rembrandt ou Vermeer.

La bourgeoisie belge parle français et regarde vers Paris tandis que les Hollandais cultivent la langue de leur terroir et gardent les yeux rivés vers le grand large, n'hésitant pas à gager leur fortune dans le commerce des épices.

Le roi Guillaume Ier s'efforce de ne faire aucune différence entre les Belges et les Hollandais ; mais il connaît aussi de graves maladresses comme d'imposer le néerlandais dans l'armée le 1er janvier 1823. Au demeurant, son gouvernement ne compte qu'un Belge sur dix ministres.

Une révolution d'opéra

Les partisans de la séparation d'avec les Pays-Bas décèlent une note d'espoir dans la révolution des « Trois Glorieuses » (27-28-29 juillet 1830) qui remplace à Paris un monarque - Charles X - par un autre - Louis-Philippe -.

Le soir du 25 août 1830, à Bruxelles, le théâtre Royal (aujourdhui théâtre de la Monnaie) donne une représentation de La Muette de Portici. Cet opéra d'Auber raconte un soulèvement des Napolitains contre les troupes de Philippe IV d'Espagne.

Quand le ténor Lafeuillade entonne le refrain : « Amour sacré de la patrie, rends-nous l'audace et la fierté » (note), le public s'enflamme et le reprend avec ferveur. La tension devient telle que des émeutes se produisent à la sortie du théâtre.

Des représentants de la bourgeoisie se réunissent à l'Hôtel de ville et décident sans tarder de former une garde. Ils se donnent un drapeau tricolore avec les couleurs noir-jaune-rouge du Brabant, la région de Bruxelles. Certains souhaiteraient rattacher la Belgique à la France, comme au temps de la Révolution française. Mais cette éventualité est exclue par les chancelleries qui ne veulent pas que se reconstitue la France conquérante de 1792.

La Brabançonne, hymne national belge

Le ténor Lafeuillade, qui a mis le feu aux poudres, s'illustre encore en entonnant le 12 septembre 1830, sur les planches du théâtre Royal, durant l'entracte, un chant nouveau qui allait devenir l'hymne national belge : la Brabançonne. Son nom désigne la province de Bruxelles, le Brabant, et fait référence à la Révolution brabançonne de 1789. Le texte en avait été écrit par un comédien français nommé Jenneval, acteur au Théâtre de la Monnaie. Engagé dans l’armée révolutionnaire, il mourra au combat, la tête emportée par un boulet. La musique a été composée par le ténor bruxellois François Van Campenhout. Le texte, trop anti-hollandais, sera modifié en 1860 par Charles Rogier.

« Après des siècles d'esclavage,
Le Belge sortant du tombeau
A reconquis par son courage
Son nom, ses droits et son drapeau.
Et ta main souveraine et fière,
Désormais, peuple indompté,
Grava sur ta vieille bannière :
Le roi, la loi, la liberté ! (...) »

Un État en quête de définition

À défaut de mieux, les insurgés suggèrent au roi Guillaume Ier une « séparation administrative » de la Belgique et des Pays-Bas. Dans cette hypothèse, les deux moitiés du royaume ne seraient plus unies que par une allégeance personnelle à la dynastie hollandaise d'Orange-Nassau.

Le roi fait la sourde oreille à ces propositions modérées mais propose de réunir des états généraux à La Haye. Cependant, la révolte s'emballe dans la Wallonie francophone. Liège, Namur et plusieurs cités ouvrières se soulèvent au chant de la Marseillaise et en arborant les couleurs bleu-blanc-rouge de la France. Sous la pression de la bourgeoisie bruxelloise, les Wallons se rallient quelques jours plus tard aux couleurs du Brabant et adoptent la Brabançonne, l'hymne belge hâtivement composé pour la circonstance.

À Bruxelles, les libéraux modérés qui tiennent l'Hôtel de ville sont débordés par le club révolutionnaire «La Réunion centrale» qu'anime un certain Charles Rogier, arrivé de Liège avec 300 volontaires.

Le roi Guillaume Ier demande au prince Frédéric de marcher sur Bruxelles avec l'armée d'Anvers. Dans la ville, le 20 septembre, les insurgés s'emparent sans attendre des armes de la garde. Trois jours plus tard s'élèvent les premières barricades. L'armée se heurte aux insurgés dans le parc de Bruxelles. Elle reçoit finalement l'ordre de se retirer le dimanche 26 septembre.

Le 27 septembre, les états généraux de La Haye votent la « séparation administrative » de la Belgique mais leur décision, trop tardive, est rejetée par le gouvernement provisoire qui s'est entre-temps constitué à Bruxelles.

Celui-ci proclame l'indépendance des « provinces belgiques » et, une semaine plus tard, convoque un Congrès national en vue de donner une constitution au nouvel État. 

Il s'agit du premier accroc aux traités de Vienne de 1815 qui ont mis fin à l'ère napoléonienne et tenté d'instaurer un nouvel ordre européen. Le tsar de Russie est d'ailleurs un moment tenté d'intervenir militairement pour restaurer l'autorité du pouvoir légitime au nom des préceptes de la Sainte-Alliance. Il y renonce, étant embarrassé de son côté par l'agitation en Pologne.

Le drapeau belge, officiellement dans le mauvais sens !

Le drapeau officiel de la BelgiqueComme les révolutionnaires entonnaient La Marseillaise et arboraient des drapeaux français, la garde bourgeoise a décidé de se démarquer en adopter les couleurs brabançonnes : rouge, jaune et noir. Le journaliste Édouard Ducpétiaux conçoit un drapeau constitué de trois bandes horizontales. Le premier exemplaire est confectionné par une couturière, Marie Abts, et accroché au balcon de l’Hôtel de ville. Le drapeau belge est né !
Il est adopté par le gouvernement provisoire mais remplacé en janvier 1831 par trois bandes verticales afin de marquer sa différence avec le drapeau hollandais. Le rouge est alors à la hampe. Cette modification est actée dans la constitution, votée le 7 février 1831, et dont l’article 193 stipule : « La Nation belge adopte les couleurs rouge, jaune et noire, et pour armes du Royaume le Lion Belgique avec la légende : L'UNION FAIT LA FORCE ».
Mais huit mois plus tard, cependant, à la demande du département de la marine, il est décidé d’inverser l’ordre des couleurs et de mettre le noir à la hampe pour une meilleure visibilité. Les étendards sont modifiés mais pas la Constitution qui continue de préciser que le drapeau belge est rouge-jaune-noir.

Un roi pour les Belges

Le roi Guillaume Ier obtient l'ouverture d'une conférence internationale.

Cette conférence des grandes puissances (Angleterre, Autriche, Prusse, France, Russie) se réunit à Londres le 4 novembre 1830.

Le représentant de la France n'est autre que l'inusable prince Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (77 ans).

Il propose, en vain, un partage de la Belgique entre la France et les Pays-Bas. Mais, à l'instigation du ministre anglais des Affaires étrangères, Lord Henry Palmerston, la conférence s'incline devant le fait accompli.

Entretemps, à Bruxelles, le 10 novembre 1830, s'ouvre le Congrès national belge, au son du bourdon de la collégiale des Saints-Michel-et-Gudule. Le 18 novembre 1830, ses cent-quatre-vingt-huit membres votent et proclament officiellement l'indépendance de la Belgique. 

Quatre jours plus tard, ils votent sur le choix du régime et se prononcent à une très large majorité pour une monarchie constitutionnelle. C'est qu'ils ne veulent pas effrayer leurs voisins qui, tous, ont des régimes de ce type et ont gardé de la Révolution française une franche horreur du régime républicain.

Le 20 décembre 1830, une motion reconnaît la séparation de la Belgique d'avec le royaume des Pays-Bas.

Le 20 janvier 1831, les conférenciers réunis à Londres entérinent solennellement l'indépendance et la neutralité du nouvel État belge.

L'article 5 du protocole N11 signé ce jour énonce : « La Belgique, dans ses limites telles qu'elles seront arrêtées et tracées conformément aux bases posées dans les articles 1, 2 et 4 du présent protocole, formera un état perpétuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette neutralité perpétuelle, ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire dans les limites mentionnées ci-dessus ».

La conférence octroie au nouveau pays les frontières qui étaient celles des Pays-Bas autrichiens en 1790, à la veille de la Révolution française. Le grand-duché du Luxembourg demeure une possession personnelle du roi de Hollande Guillaume Ier.

À Bruxelles, le Congrès national belge se réjouit de l'indépendance mais conteste les frontières. Il lorgne sur le Luxembourg et les bouches de l'Escaut. En attendant que soit dénouée la question, il inaugure le 7 février 1831 la Constitution. Il décide aussi d'asseoir la légitimité du nouvel État en lui donnant un monarque, selon une habitude inaugurée au temps de Napoléon Ier.

Sollicité par les Belges, le jeune duc de Nemours (16 ans), second fils de Louis-Philippe, roi des Français, refuse la couronne pour ne pas irriter les autres pays, inquiets de tout ce qui pourrait ressembler à une extension d'influence de la France.

Léopold, prince héréditaire de Saxe-Cobourg-Saafeld, est alors pressenti par les Anglais. Le 4 juin 1831, le prince, qui a refusé quelques semaines plus tôt la couronne de Grèce, est finalement élu roi des Belges par le Congrés national, sous le nom de Léopold Ier.

Le 21 juillet 1831, il est accueilli triomphalement à Bruxelles et prête serment sur la Constitution (l'anniversaire de cet événement est devenu fête nationale).

Léopold Ier, mort en 1865, et son fils Léopold II, mort en 1909, vont avec habileté louvoyer entre les grandes puissances pour assurer la viabilité du royaume. Mais eux-mêmes et leurs enfants souffriront dans leur chair des arrangements imposés par la raison d'État (mariages malheureux, débauches...).

Leur descendance règne encore à Bruxelles en la personne du roi Philippe, dans un style heureusement plus décomplexé, plus souriant, en un mot plus « belge ».

Un siècle monarchiste

En Belgique comme dans l'ensemble de l'Europe post-révolutionnaire du XIXe siècle, la bourgeoisie dirigeante ne conçoit pas de gouvernement autre que monarchique (la Suisse est l'exception à la règle), avec une Constitution à la clé et un suffrage censitaire qui tient les pauvres à l'écart des urnes (seuls ont le droit de vote les citoyens qui sont assez riches pour payer un certain montant d'impôt, le cens). Elle est hostile au suffrage universel car elle craint que les masses illettrées des campagnes n'accordent leurs suffrages aux notables locaux (curés et aristocrates).

C'est à cette époque que le terme république, précédemment synonyme d'État, en vient à désigner strictement un État non-monarchique.

Rien à voir avec le Moyen Âge où les dynasties royales, tantôt héréditaires, tantôt électives, cohabitaient avec des gouvernements oligarchiques en Suisse, en Italie ou encore en Allemagne... En dépit des idées convenues, le Moyen Âge occidental, avec ses villes indépendantes, ses républiques paysannes ou urbaines et ses monarchies électives, était moins monarchique et plus « démocratique » que l'Europe continentale du début du XIXe siècle !

Les deux premiers rois des Belges illustrent le mal-être de cette aristocratie bourgeoise, autrement plus coincée que l'aristocratie du siècle précédent (le XVIIIe).

Précaire neutralité

Sans tarder, Léopold de Saxe-Cobourg use de son influence pour obtenir de la conférence une rectification des frontières à l'avantage de la Belgique. C'est ainsi que le Congrès national approuve le 9 juillet 1831 le traité dit des XVIII articles. Il assure à la Belgique l'accès aux bouches de l'Escaut. Les Hollandais protestent et reprennent la guerre.

Par la Campagne des Dix Jours, en août 1831, ils pénètrent en Belgique et n'ont aucun mal à écraser l'armée belge improvisée de bric et de broc. Le roi, l'un des rares militaires de métier de cette armée, a le plus grand mal à mobiliser ses troupes. Heureusement, l'armée française barre la route de Bruxelles aux Hollandais et ils n'insistent pas.

Le 14 octobre 1831, le traité des XXIV articles règle la question des frontières en donnant à la Belgique la partie wallonne du Luxembourg et aux Pays-Bas les bouches de l'Escaut et le Limbourg. Le Luxembourg allemand est érigé en un grand-duché dépendant directement de Guillaume Ier. La Belgique accepte le traité mais les Pays-Bas quant à eux le rejettent. Les relations entre les deux pays restent tendues.

Léopold Ier demeure consterné par sa mésaventure militaire et en conçoit un mépris aigu pour ses nouveaux compatriotes. Il est un moment tenté d'abdiquer mais se ravise. Finement, il demande à Louis-Philippe la main de sa fille Louise-Marie. Elle a 19 ans, il en a 42 mais qu'importe, la raison d'État doit primer. Le mariage, conclu à Compiègne le 9 août 1832, consolide le royaume. Avec un roi allemand et anglophile, marié à une princesse française, il n'a plus à craindre d'être absorbé par ses voisins.  

En décembre 1832, avec l'aide de la France et de l'Angleterre, les Belges récupèrent la forteresse d'Anvers. Les représentants des cinq Puissances ainsi que des Pays-Bas et de la Belgique se retrouvent enfin à Londres le 19 avril 1839 pour la signature d'un traité dit quintuple par lequel les Pays-Bas entérinent le traité des XXIV articles. L'ensemble des signataires réaffirment par ailleurs la neutralité de la Belgique.

La violation de cette neutralité par les Allemands, le 4 août 1914, motivera l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne aux côté de la France et de la Russie.

Bibliographie

Sur la Belgique ou plutôt ses rois, on peut lire avec plaisir : La spectaculaire histoire des rois belges (Patrick Roegiers, 2007, Tempus, Perrin). L'auteur brosse avec beaucoup d'allant et d'humour le destin contrasté des six premiers souverains. Notons toutefois qu'il se délecte de leurs tracas intimes bien plus qu'il ne met en lumière leur action publique.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-03 12:19:04

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net