Afrique

La parenthèse coloniale (1880-1960)

Dès la fin du Moyen Âge, des commerçants et des aventurieurs européens explorent le littoral africain et fondent quelques modestes comptoirs. Il faut attendre quatre siècles pour qu'ils s'aventurent à l'intérieur du continent.

À partir des années 1870, les grandes puissances européennes prennent le relais des explorateurs, des commerçants... et des négriers. Mues par des ambitions politiques et des considérations idéologiques, voire morales, elles s'engagent dans la « course au drapeau ». C'est ainsi que l'Afrique noire, considérée comme une terre sans maître, fait l'objet d'un partage au cordeau au congrès de Berlin en 1885.

Il s'ensuit ce qu'il est convenu d'appeler la colonisation de l'Afrique, en référence à un concept gréco-romain (dico). Dans les faits, les Européens s'en tiennent sauf exception à administrer les territoires soumis à leur autorité et les exploiter dans la mesure du possible. L'expérience va durer seulement six à huit décennies (à peine une vie d'homme) mais déboucher sur la constitution d'une cinquantaine d'États calqués sur le modèle européen, en rupture avec le passé de l'Afrique...

André Larané

Comptoir fortifié sur le golfe de Guinée, en 1861, vu par le Hollandais Jan Gramberg (Croquis de la côte ouest-africaine)

Les épices et l'or à l'origine de l'expansion européenne

Dès la fin du Moyen Âge, au XVe siècle, les Européens de la façade atlantique entreprennent de concurrencer les Italiens dans le commerce fructueux des produits de luxe (épices de l'Asie du Sud, soieries et thé de Chine, métaux précieux, sucre...). Ce commerce est assuré par des compagnies privées qui bénéficient d'exemptions fiscales (« compagnies à chartes »). En Asie du sud, les Compagnies des Indes orientales anglaise, néerlandaise et française sont conduites à s'allier avec les souverains locaux, lever des armées privées et mener de véritables guerres de conquête !

Les gouvernements eux-mêmes se tiennent pour l'essentiel à l'écart de ces manoeuvres. Ils laissent aux aventuriers et aux marchands le soin d'avancer leurs pions. Ils interviennent seulement en dernier ressort quand leur autorité est menacée. C'est le cas en Amérique du sud après que des conquistadores tel Cortès ou Pizarre ont soumis de leur propre initiative les empires aztèque et inca.

Enfin, au début du XIXe siècle, le gouvernement néerlandais enlève à la puissante VOC l'administration des Indes orientales (Indonésie). En 1857, la révolte des Cipayes, en Inde, conduit le gouvernement britannique à diriger désormais les Indes en lieu et place de la puissante (et incapable) Compagnie britannique des Indes orientales. On entre alors pour de bon dans l'époque coloniale...

Jusqu'au milieu du XIXe siècle : le commerce avant tout

Sous l'Ancien Régime et jusqu'au milieu du XIXe siècle, les monarchies européennes se satisfaisaient en Afrique de la création de comptoirs et de ports destinés à favoriser le commerce et à appuyer leur flotte. Dans ces établissements côtiers, les Européens troquaient leurs marchandises contre de l'ivoire et des esclaves avec les chefs de l'intérieur.

Le fort Saint-Sébastien, construit par les Portugais en 1575 sur l'île de Sao Tome (Saint Thomas) (DR). L'agrandissement montre l'île de Principe.Les pionniers furent les Portugais.

Dans le droit fil des exploits des navigateurs Bartolomeu Dias et Vasco de Gama, ils sèment des comptoirs le long du golfe de Guinée. Le premier est érigé en janvier 1482 sous le nom de Sao Jorge da Mina ou Saint-Georges de la Mine (Elmina). Implanté sur la Costa da Mina (future Côte de l'Or, actuel Ghana), il est destiné au commerce de l'or. Conquis par les Hollandais en 1637, il est détruit par les Anglais en 1873...

Les Portugais créent la première colonie de l’Histoire. Il s’agit de l’île de Sao Tomé et Principe, dans le golfe de Guinée, à l’origine inhabitée. Ils nouent aussi des relations avec le roi électif du Congo, le manicongo, lequel envoie une ambassade à Lisbonne. Son successeur se convertit à la foi chrétienne sous le nom d'Alfonso Ier.

Les Portugais achètent des esclaves au manicongo et les revendent aux exploitants des mines d'or comme travailleurs de force. Les plus faibles de ces esclaves demeurent à Sao Tomé et Principe où ils sont employés dans des plantations sucrières...

Marchands d'esclaves à Gorée, vers 1797, Jacques Grasset de Saint-Sauveur.La France, dès le règne de Louis XIV, implante à son tour des comptoirs sur la côte africaine, à Saint-Louis du Sénégal, Fort-Dauphin de Madagascar et en Assanie (Côte d'Ivoire).

Là comme ailleurs, il s'agit de faire du commerce avec les populations de l'intérieur et d'offrir un havre aux navires au long cours qui reliaient l'Europe à l'Asie des épices.

Le commerce avec les Européens et notamment le trafic d'esclaves fait la prospérité des royaumes côtiers comme le Dahomey... et le malheur des autres territoires, dépeuplés par les razzias. Il entraîne aussi le déclin du commerce transsaharien et des royaumes sahéliens.

En Europe, nul ne parle encore d'« empire colonial » (dico). Les élites du « Siècle des Lumières », jusqu'à la moitié du XIXe siècle, se montrent avides de connaissances davantage que de conquêtes. C'est l'époque des grandes expéditions maritimes (Cook, Bougainville, Dumont d'Urville). Des sociétés savantes de géographie financent en Afrique des explorations à commencer par celle de Mungo Park...

Une exception notable : l'Algérie où le gouvernement de Louis-Philippe Ier est entraîné sans l'avoir voulu dans une douloureuse guerre de conquête. Mais à la même époque, sous la pression de la London Missionary Society, les Britanniques évacuent le territoire des Xhosa, en Afrique du Sud. Ils n'ont aucune envie de combattre en terre hostile, pour un profit hypothétique.

Signare à Saint-Louis du Sénégal (Esquisses sénégalaises de l'abbé David Boilat, 1853, musée du quai Branly, Paris)Les populations d'outre-mer sont perçues avec empathie, comme l'attestent la mode de l'exotisme, les portraits pleins d'empathie que Delacroix et Fromentin font des Algériens (Femmes d'Alger, Chasse au faucon...) ou encore les Esquisses sénégalaises de l'abbé David Boilat (1853).

Cette perception évolue insensiblement dans les années 1860. Aux États-Unis s'impose une pensée raciste inspirée par le souci de justifier la ségrégation et combattre les idées abolitionnistes.

Dans le même temps, en 1859, Darwin publie son célèbre ouvrage qui met en avant la sélection naturelle, un principe rapidement dévoyé par les idéologues racistes. La même année, en France, le professeur Paul Broca, pionnier de l'anthropologie, fonde la Société d'anthropologie de Paris qui va donner une impulsion décisive à l'étude de l'espèce humaine. Mais, tout en dénonçant l'esclavage, elle va aussi diffuser l'idée d'une supériorité de la race (indo-)européenne sur des bases pseudo-scientifiques...

Un continent convoité

L'intérêt pour l'Afrique est inspiré par la curiosité des géographes et du premier d'entre eux, le roi des Belges Léopold II. Ce roi sans pouvoir qui s'ennuie dans son palais de Laeken se passionne pour les terres inconnues. En 1876, il ouvre à Bruxelles une conférence de géographie en vue d'« ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'a pas encore pénétré » et de lutter contre la traite des Noirs par les musulmans.

Possessions européennes et ottomanes en Afrique en 1880 (source : Atlas de l'Afrique, Stephen Smith, 2005, éditions Autrement)À cette date, les Européens ne connaissent pour ainsi dire rien de l'intérieur de l'Afrique. Les Français occupent l'Algérie et la vallée du Sénégal, ainsi que quelques comptoirs et îles (Mayotte, la Réunion). Les Anglais tiennent quelques îles et des comptoirs sur le golfe de Guinée. Ils se disputent l'Afrique australe avec les Boers, descendants des premiers colons franco-hollandais.

Les Portugais sont présents sur le littoral de l'Angola et du Mozambique. Notons encore le Libéria, une création fantasque sur le golfe de Guinée. C'est tout. Le reste relève de royaumes indigènes, le principal étant l'Éthiopie ou Abyssinie.

Dans le même temps, sur la frange du Sahara, le Sahel, les populations nomades islamisées se sont mises en marche au nom de la guerre sainte (djihad), profitant du déclin des royaumes côtiers sous l'effet de l'interdiction de la traite atlantique. Cela conduit à l'affrontement entre l'un de ces chefs, El-Hadj Omar, et le gouverneur de Saint-Louis du Sénégal, Louis Faidherbe. Fort de sa victoire, en 1857, celui-ci a imposé l'autorité de la France sur la vallée du Sénégal, créant de facto la première colonie européenne du continent.

Dans la haute vallée du Nil, un autre chef religieux, le Mahdi, s'en prend aux Égyptiens et à leurs tuteurs, les Anglais. Il investit le camp retranché de Khartoum et tue le général anglais Charles Gordon.

La fin de la traite atlantique a pour effet paradoxal de relancer la traite musulmane sur le littoral de l'océan Indien. Le sultan d'Oman en vient même à occuper l'île de Zanzibar. Il s'y installe en 1832 pour en faire un centre de transit d'esclaves noirs à destination de la péninsule arabique. Une course de vitesse s'engage pour la domination du continent... 

La « course au drapeau »

Le roi Léopold II lui-même n'en reste pas là. Il engage sa fortune dans la constitution d'un État au cœur de l'Afrique dont il sera pleinement le souverain. Pour ce projet d'initiative privée, précurseur du néolibéralisme triomphant de notre XXIe siècle, il s'adjoint le journaliste américain Henry Morton Stanley et une escouade de mercenaires et d'aventuriers. En 1882 est fondée Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), sur le Stanley Pool, en amont de l'embouchure du Congo.

Les prétentions du roi des Belges commencent à agacer les puissances établies, Angleterre, France et Portugal. Habilement, le chancelier allemand Bismarck s'entremet et propose une conférence internationale sur le sujet. Débordant le cadre du seul Congo, la Conférence de Berlin de 1885 projette le partage au cordeau de l'Afrique subsaharienne, considérée comme une terre sans maître (« terra nullius »). La même année, notons-le, les Anglais sont humiliés à Khartoum par le Mahdi. À Paris, le président du Conseil Jules Ferry justifie sa politique interventionniste à Madagascar : « Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... ».

C'est pour les États européens le début de la « course au drapeau » ou « course au clocher » (en anglais : Scramble for Africa, la « ruée vers l'Afrique »). Celle-ci n'a d'autre motivation que politique car l'Afrique est une friche dont on ne connaît encore rien (l'or du Transvaal n'a pas encore été découvert).

Jules Ferry recevant les délégués des colonies (peinture allégorique de Frédéric Regamey, 1892)

La « plus grande France »

Les républicains au pouvoir à Paris depuis 1870 voient la colonisation comme une revanche sur la défaite de Sedan et la perte de l'Alsace-Lorraine.

La mission Congo-Nil du capitaine MarchandSous l'égide de Jules Ferry et de ses successeurs, la République française se lance à corps perdu dans la conquête des dernières terres insoumises du globe (Indochine, Afrique noire, Tunisie...), prenant même pour cela le risque d'entrer en guerre contre l'Angleterre (Fachoda) ou l'Allemagne (Tanger).

La colonisation procède de manière insidieuse. On commence comme en Tunisie par prêter de l'argent au souverain puis on lui impose une tutelle sur ses douanes et ses finances pour garantir le remboursement des emprunts.

Ou bien, comme en Indochine, on envoie des troupes pour lutter contre les brigands qui menacent les négociants européens et l'on finit par imposer au souverain local la présence d'un « résident » à ses côtés.

Parfois aussi, elle relève de la simple charité ! C'est le sultan de Mayotte qui offre son île à la France pour échapper à la vindicte de ses voisins. Ou encore le roi du Cambodge qui réclame le protectorat de la France pour contrer son voisin siamois.

C'est ainsi que l'opinion nationale est la première surprise de découvrir un jour que son gouvernement a signé un traité de protectorat avec tel ou tel nouvel État dont elle ignorait jusque-là l'existence !

Une fouille au palais de Behanzin, Dahomey, vers 1892, Collection particulière.Au demeurant, la conquête du continent africain se révèle peu coûteuse en dépit de résistances locales bien réelles. Elle donne lieu à des crimes de guerre somme toute limités, les plus connus étant ceux de la colonne Voulet-Chanoine.

Le Dahomey du roi Béhanzin, bien que doté d'une armée nombreuse et bien équipée, est vaincu en trois mois avec 3600 soldats et au prix de 220 morts français. L'empire toucouleur coûte la vie à une trentaine de soldats français. Celui de Samory à 120 (dont 100 victimes de la fièvre jaune). À Madagascar sont engagés 18 000 hommes en 1895. Un tiers périssent de maladies, une vingtaine seulement du fait des combats...

Plus difficile est le recensement des pertes africaines. Sans doute plusieurs dizaines de milliers (combats, mauvais traitements...), sans compter les Hereros exterminés par les Allemands en 1904. Beaucoup plus nombreuses sont les victimes du travail forcé, en particulier dans le Congo belge et en Afrique équatoriale française (la « Cendrillon de l'Afrique »).

Les empires coloniaux au début du XXe siècle

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Cette carte illustre l'incroyable expansion de l'Europe au début du XXe siècle. Les grands États du Vieux continent dominent la plus grande partie soit directement, à travers le système colonial, soit indirectement, par des pressions financières et militaires sur les gouvernements (Chine, Turquie...).

Affiche de l'Expositioncoloniale de 1931Néanmoins, en France, tout au long de la IIIe et de la IVe Républiques, mais aussi dans le reste de l'Europe, l'opinion publique demeure indifférente à cette épopée coloniale malgré la propagande officielle qui s'exprime dans les manuels scolaires et les expositions coloniales.

La plus importante de celles-ci, à Paris en 1931, marque en France l'apothéose du rêve colonial désormais partagé par la plus grande partie des classes dirigeantes du pays. Elle séduit le public mais n'emporte pas son adhésion. Les citoyens savent-ils qu'en Grande-Bretagne, cette année-là, on songe déjà à larguer les Indes, joyau du Commonwealth ?...

Carte postale - Les Colonies Françaises - Le Dahomey, vers 1890. L'agrandissement  montre une carte postale illustrant l'entrée du drapeau français dans Abomey en 1893, Campagne du Dahomey, 1893, Delcampe.net.

Le système colonial

À la fin du XIXe siècle et jusqu'à la veille de la Grande Guerre, au début du siècle suivant, commence donc pour de bon la colonisation de l'intérieur du continent. Les Européens constituent des « colonies » ou des protectorats. Ils tracent des frontières et installent un semblant d'administration. Les colonies françaises sont ainsi découpées en « cercles administratifs » avec un administrateur faisant office de préfet à leur tête. Elles sont par ailleurs réunies en trois gouvernements généraux : l'AOF (Afrique occidentale française, capitale : Dakar), créée en 1895, et l'AEF (Afrique équatoriale française, capitale : Brazzaville), créée en 1910, à quoi s'ajoutent Madagascar et sa dépendance des Comores.

La Civilisation au Congo, 1884, Édouard Manduau, Musée royal de l'Afrique centrale, Terveuren, Belgique.Dans son « État indépendant du Congo », le roi des Belges laisse la bride sur le cou à ses commis et aux entrepreneurs privés, des bandits prêts à tous les crimes pour satisfaire la demande occidentale en caoutchouc et « rentabiliser » la colonie, ce à quoi il parvient après 1898, grâce à la flambée des cours du caoutchouc naturel du fait de la demande de pneumatiques pour l'automobile. Son « exemple » inspire les affairistes de l'Afrique équatoriale française  qui multiplient les exactions et les crimes avec le soutien tacite des autorités locales 

Ces excès suscitent l'indignation en Europe et aux États-Unis, jusqu'à ce qu'en 1908, le gouvernement belge reprenne la colonie et y mette fin. Côté français, Savorgnan de Brazza et plus tard l'écrivain André Gide (Voyage au Congo, 1927) dénoncent également ces crimes auprès de l'opinion et des autorités.

Pour le reste, les Britanniques et les Portugais s'efforcent d'attirer des fermiers blancs sur les plateaux fertiles de leurs colonies. Ils y réussissent assez bien, en particulier au Kenya et dans les Rhodésies, ainsi qu'en Angola, autour de Houambo.

Du fait d'une natalité insuffisante, la France ne peut quant à elle envisager de peupler ses colonies. Elle se contente d'offrir à ses entreprises des avantages douaniers dans le commerce avec les colonies.

Elle multiplie aussi les infrastructures (ports, routes, voies ferrées) et pour cela, en l'absence d'économie monétaire et de salariat, impose aux indigènes le travail forcé, une forme de corvée inspirée de l'Ancien Régime. Il faudra attendre 1946 pour qu'il soit aboli à l'initiative du ministre Félix Houphouët-Boigny. 

Missionnaires, enseignants et médecins font de leur côté assaut de bienveillance auprès des populations locales, tels le missionnaire écossais David Livingstone ou le légendaire docteur Albert Schweitzer (1875-1965), fondateur d'un hôpital à Lambaréné (Gabon). Inspirés par la pensée de Jules Ferry (« civiliser les races inférieures », 1885), mûs par le goût de l'aventure et de l'exotisme, ils veulent sincèrement faire le bonheur des Africains sans se préoccuper de leur avis, tout comme les ONG d'aujourd'hui.

Le racisme à l'égard des noirs, développé aux États-Unis après l'abolition de l'esclavage, n'a guère de prise en France. Beaucoup de gouverneurs coloniaux témoignent d'une empathie passionnée pour les populations dont ils ont la charge. C'est le cas du premier d'entre eux, Louis Faidherbe, dont le fils métis deviendra lieutenant de spahis, comme de Maurice Delafosse, gouverneur du Sénégal, marié à une Sénégalaise, qui publie en 1922 une étude anthropologique tout à fait remarquable, Les Noirs de l'Afrique

Ce sont des chercheurs et savants français et européens qui, d'ailleurs, mettent à jour le passé de l'Afrique et révèlent ses richesses artistiques. En 1907 a lieu à Paris, au musée de l'Homme, la première exposition d'art africain et océanien. C'est une révélation pour Picasso qui va s'inspirer de l'«Art nègre » (sans connotation péjorative) pour inventer le cubisme !

Les artistes noirs sont appréciés sur scène à l'image du clown Chocolat ou de Joséphine Baker. René Maran, un Martiniquais à peau noire, reçoit le Prix Goncourt en 1921 pour son roman Batouala, avec en guise de préface une dénonciation du système colonial. Des Africains accèdent aussi aux meilleures écoles de la République et à des fonctions de haut rang, y compris à des postes de parlementaires ou de ministres, par leurs seuls mérites et sans qu'il soit besoin de requérir une infamante « discrimination positive »

Blaise Diagne (13 octobre 1872 , Gorée ; 11 mai 1934, Cambo-les-Bains)Blaise Diagne, natif de Gorée, est élu en 1914 député du Sénégal. Par la loi du 29 octobre 1916, il obtient la citoyenneté française pour les habitants des « quatre communes » de Saint-Louis, Rufisque, Gorée et Dakar avec les droits... et les devoirs qui s'y rattachent, dont le service militaire dans les tranchées ! 

Marié à une Européenne, il devient aussi le premier ministre français d'origine africaine en entrant comme sous-secrétaire d'État aux Colonies dans le cabinet de Pierre Laval du 30 janvier 1931 au 16 février 1932. Ses origines ne l'empêchent pas d'approuver le travail forcé imposé aux indigènes.

Bien d'autres Africains accèderont comme lui au Parlement et au gouvernement sous la IIIe et la IVe Républiques, parmi lesquels le Sénégalais Senghor et l'Ivoirien Houphouet-Boigny... 

Quoi qu'il en soit, la colonisation demeure l'apanage d'un cercle étroit de gouvernants et de fonctionnaires, portés par l'ambition d'une « plus grande France ». Ces « colonistes », au premier rang desquels figure Jules Ferry, agitent la promesse d'immenses profits en retour.

En 1900, une loi prescrit l'obligation pour les colonies de s'autofinancer. On crée à cet effet un impôt de capitation et l'on multiplie les taxes douanières. Mais c'est un échec et le gouvernement doit investir dans les colonies une fraction croissante du budget national (plus ou moins 10% selon les époques, d'après l'historien Jacques Marseille).

À défaut de rentabilité économique, le général Charles Mangin, auteur de La Force noire (1910), assure que les soldats des colonies seront d'un secours inestimable dans la guerre à venir contre l'Allemagne... Les résultats seront toutefois mitigés.

Le général de Gaulle, dans son célèbre discours de Brazzaville, en 1944, témoigne de l'intérêt que portent les dirigeants français à l'Empire, symbole de la grandeur nationale. Lui-même se montre réceptif à une autonomie des colonies mais n'envisage pas d'indépendance avant très longtemps... À la Libération, la IVe République rassemble toutes les possessions françaises dans une Union française dont tous les habitants sont en théorie des citoyens. Il s'agit de pérenniser la domination française sur 11 millions de km2.  Mauvais calcul.

L'indépendance, enfin !

Au Vietnam, d'où la France a été chassée par les Japonais, le gouvernement français tente de reprendre pied dès la capitulation du Japon. Il en résultera la guerre d'Indochine, un combat d'arrière-garde dans une Asie du sud déjà toute entière émancipée. Les Hollandais ont été chassés des Indes néerlandaises (Indonésie) dès 1949... et s'en sont d'autant mieux portés par la suite. Les Britanniques ont quitté les Indes avec soulagement en 1947 et la Birmanie en 1948. L'Indochine française suivra en 1954. 

Rien de tel en Afrique subsaharienne où la colonisation date d'à peine un demi-siècle et a été ralentie par les deux guerres mondiales. Les efforts de développement s'accélèrent après la Seconde Guerre mondiale en vue de préparer l'émancipation du continent. On mène en particulier des campagnes de vaccination obligatoires qui vont avoir pour effet de faire chuter la mortalité infantile et redresser spectaculairement la démographie africaine. 

Si la Belgique s'en tient au Congo à une exploitation sommaire, la France et la Grande-Bretagne s'appliquent pour leur part à former des « élites » aptes à administrer leur patrie. Celles-ci rejettent la perspective d'une simple autonomie et réclament une indépendance complète.

Les Anglais ayant été expulsés d'Égypte dès 1952, le Soudan anglo-égyptien devient indépendant en 1956. Sous la conduite de son Premier ministre élu par la population, Kwame Nkrumah, la Gold Coast suit l'année suivante sous le nom d'un ancien empire, Ghana

Début 1960 - année-charnière s'il en est -, l'Afrique noire est encore pour l'essentiel constituée de colonies européennes. Font exception l'Éthiopie, brièvement annexée par l'Italie fasciste, le Libéria, fondé en 1847, le Soudan anglo-égyptien, le Ghana et la Guinée, respectivement indépendants en 1956, 1957 et 1958. La plupart des colonies françaises et britanniques accèdent cette année-là de façon pacifique à l'indépendance. Le Congo Belge devient également indépendant mais dans des conditions autrement plus dramatiques.

En Afrique du nord, la France s'est dégagée des protectorats marocain et tunisien sans trop de regret dès 1956. Mais elle ne se résignera à lâcher l'Algérie, où vit une importante population européenne, qu'en 1962, au terme d'une longue et douloureuse guerre...

La colonisation vue par les indigènes

Ainsi que le rappelle l'historien Marc Ferro, qui a enseigné en Algérie au temps de la colonisation : « Dans le passé, au temps colonial, on n’a jamais rien caché des atrocités de la conquête et cela ne choquait personne, pas plus les métropolitains que les indigènes. Ces derniers ne se souciaient pas du passé mais de l’avenir, le leur ! »

Bilan de la colonisation

Quand se profilent les indépendances de l'Afrique noire, au bout d'à peine un demi-siècle d'active présence coloniale, les Européens peuvent se targuer d'avoir jeté les bases de l'urbanisation et d'une économie moderne au sud du Sahara (infrastructures, administrations, écoles, hôpitaux...). Mais la déconfiture des États africains après les indépendances des années 1960 montre l'extrême fragilité de ces réalisations.

Les profits promis par les partisans de la colonisation ne sont eux-mêmes jamais venus. Aucune des conquêtes européennes d'après 1872 ne s'est prêtée à une immigration de peuplement. Elles ont seulement accueilli quelques poignées de négociants, planteurs et fonctionnaires. Ceux-là ont été les seuls véritables bénéficiaires de la colonisation. Ils ont joui outre-mer de conditions de vie incomparablement supérieures à celles dont ils auraient bénéficié en métropole au vu de leurs compétences et, pour cette raison, ont toujours été à l'avant-garde du parti coloniste. Ils ont aussi inspiré la nostalgie du « bon vieux temps des colonies ».

Gustave de Molinari, un économiste belge du XIXe siècle, a pu écrire : « De toutes les entreprises de l'État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins ». Confirmant ses dires et ceux de Jean-Baptiste Say (1832), l'historien Jacques Marseille (1945-2010) a montré dans sa thèse célèbre, Empire colonial et capitalisme français (1984) que la colonisation a coûté à la France en frais de conquête, d'administration et d'aménagements (infrastructures, éducation, services publics) bien plus qu'elle ne lui a rapporté au titre de la préférence coloniale dans les échanges commerciaux et des investissements productifs. Il n'est que de voir la nature des principales exportations des colonies vers la métropole : du vin d'Algérie en concurrence avec les vins français, ainsi que du coton africain et du phosphate marocain, l'un et l'autre beaucoup plus chers que sur les marchés mondiaux. 

Un quart de siècle plus tôt déjà, dans le grand hebdomadaire conservateur Paris-Match, le polémiste Raymond Cartier menait campagne contre la colonisation. Il donnait en exemple les Pays-Bas qui ont en définitive profité de l’abandon en catastrophe de leur riche empire colonial (l’Indonésie actuelle). On lui attribuera plus tard le slogan : « Plutôt la Corrèze que le Zambèze » (sous-entendu : il faut aider en priorité nos territoires pauvres).

Publié ou mis à jour le : 2020-07-04 08:20:29

 
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