Le drapeau

Un emblème universel et de tous les temps

Grâce à son infini jeu de couleurs et de symboles, le drapeau s’est imposé comme le plus populaire moyen d’affirmer une appartenance commune. Loin d’être l’apanage des États, ce bout de tissu a conquis l’ensemble des collectivités humaines, des institutions internationales aux villes en passant par les régions, les associations ou les organisations terroristes.

Il n’empêche que sa forme et sa fonction n’ont eu de cesse d’évoluer au cours de l’Histoire. Car avant d’être arboré aux balcons ou dans les grands rassemblements, le drapeau fut d’abord l’attribut des champs de bataille. Mais c’est sur les mers, au XVIIIe siècle, qu’il prit sa forme définitive.

Julien Colliat

Drapeau samnite, dans une frise décorant un tombeau à Paestum en Lucanie, IVe siècle av. J.-C., musée archéologique de Naples. Agrandissement : Série de pavillons nationaux de marine, par Carrington Bowles, 1783, Washnington, Library of congress.

Des origines ancestrales

Dès la Préhistoire, les tribus de chasseurs-cueilleurs usent de divers emblèmes comme point de ralliement. Dressés au bout de longs bâtons, ils sont alors faits de peau ou de fourrure.

Vexillum romain, IIIe siècle ap. J.-C., Moscou, musée des Beaux-Arts Pouchkine. Agrandissement : Reconstitution d'un vexillum romain.Il faut attendre l’invention de la soie, vers 1500 av. J.C, pour qu’apparaissent en Chine les premières bannières colorées. Durant toute l’Antiquité, les drapeaux restent cantonnés au domaine militaire. Ils servent à donner un signal ou à indiquer aux archers la vitesse et la direction du vent pour mieux cibler l’ennemi.

C’est un étendard en tissu carré ou rectangulaire, le vexillum, qui accompagne les armées romaines sur les champs de batailles. Orné d’insignes, de médailles ou de décorations, il est accroché à une barre transversale fixée sur une perche, portée par un soldat. Cette bannière visible à grande distance permet aux généraux de repérer la position des différentes unités. Elle sert surtout de point de ralliement aux soldats perdus dans le chaos des combats.

Louis VII le Jeune et Conrad, empereur d'Allemagne, entrent dans la ville de Constantinople, Jean Fouquet, XVe siècle.

La naissance de l’héraldique

À partir du IXe siècle, les Vikings prennent l’habitude de brandir durant les batailles un drapeau triangulaire à bords arrondis : la bannière au corbeau. Cet étendard proto-national, peut-être le plus ancien du monde, devient un symbole de terreur, à l’instar de ce que sera plus tard le drapeau pirate.

Bannière au corbeau sur la Tapisserie de Bayeux, XIe siècle.Un premier tournant dans l’histoire des drapeaux intervient au XIIe siècle avec l’apparition des heaumes. Ces casques intégraux qui dissimulent entièrement le visage des cavaliers pose de sérieux problème aux combattants, les empêchant de distinguer l’allié de l’adversaire.

Pour être plus facilement identifiables, les chevaliers se mettent alors à arborer sur leur bouclier des couleurs et des motifs personnels (croix, animaux, fleurs…). C’est la naissance de l’héraldique. Louis VII donne l’exemple en choisissant la fleur de lys comme emblème de la monarchie française.

Gravure bavaroise d'un tournoi médiéval des années 1400.

Lors des tournois, des chapiteaux et des tribunes sont décorés aux bannières des participants. Chaque chevalier porte au bout de sa lance un petit drapeau triangulaire à longue pointe, le pennon. Ses couleurs sont également reproduites sur le caparaçon, la housse en tissu couvrant le cheval. Mais sur les champs de batailles, il faut parfois faire appel à un héraut pour identifier les chevaliers à partir de leur blason.

Blason de Ville libre et hanséatique de Hambourg figurant sur le drapeau.Dans les familles seigneuriales, ces blasons ne tardent pas à se transmettre de génération en génération devenant des armoiries. Dans le droit fil de cette tradition, les institutions et entreprises contemporaines ont à cœur de se doter d'un emblème que l'on n'appelle pas blason mais logo !

Les drapeaux et les blasons ne sont pas le privilège des aristocrates. Les corporations de marchands et les guildes se dotent elles aussi d’emblèmes, de même que les villes qui y voient le moyen d’afficher leur prestige. À commencer par les ports prospères de la Baltique et de la mer du Nord, regroupés dans la Ligue hanséatique. Dès le XIIIe siècle, Hambourg adopte comme symbole un château blanc à trois tours. Il figure encore sur le drapeau de la ville.

Drapeau de Venise.Le phénomène gagne également les cités marchandes italiennes. La république de Venise opte pour un drapeau, original à plus d’un titre. D’abord par sa forme : il n’est pas rectangulaire mais comporte six bandes flottantes, représentant les six quartiers de Venise. Ensuite parce qu’il existe sous deux versions : en temps de paix, le lion ailé de saint Marc, symbole de la ville, pose sa patte sur une Bible, alors qu’en période de guerre, il porte une épée.

Et dans la Sérénissime, on ne badine pas avec le drapeau. Après la bataille de Lépante, huit soldats vénitiens seront exécutés pour ne pas l’avoir protégé. Il faut dire que les drapeaux militaires seront longtemps considérés comme des trophées considérables et leur prise par l’ennemi durant une bataille synonyme de défaite.

Sous Louis XIV, les étendards enlevés par les troupes du maréchal de Luxembourg décoreront la cathédrale Notre-Dame de Paris lors des Te Deum de victoire, valant au maréchal le surnom de « tapissier de Notre-Dame ».

Dannebrog (drapeau danois) tombant du ciel lors de la bataille de Lyndanisse, le 15 juin 1219, Christian August Lorentzen, Copenhague, State Museum for Art.. Agrandissement : le drapeau du Danemark.

Les plus vieux drapeaux nationaux

Certains drapeaux nationaux remontent directement aux Moyen Âge.

Le drapeau catalan et ses huit bandes horizontales rouge et or (la « Senyera ») provient du blason des comtes de Barcelone. Il sera repris par les rois d’Aragon au XIIe siècle.

Léopold V reçoit le drapeau de l'Autriche par l'empereur Henri VI. Agrandissement : Mort de Frédéric II dans la bataille sur la Leitha, illustrations de l'arbre généalogique des Babenberg, abbaye de Klosterneuburg, vers 1492.Les bandes rouge-blanc-rouge du drapeau autrichien ont pour origine le blason de la maison de Babenberg qui gouverna l’Autriche du Xe au XIIIe siècle. Selon la légende, la bannière aurait été adoptée lors du siège de Saint-Jean-d'Acre de 1191, à partir de la tunique ensanglantée du prince Léopold V, le blanc symbolisant la partie protégée par sa ceinture.

Voisin du drapeau autrichien, celui de la Lettonie remonte au XIIIe siècle. Le grenat, couleur atypique pour un drapeau, évoque les tuniques teintes de jus de mûre des guerriers lettons.

Bataille de Laupen, Chronique de Spiez, vers 1485.La célèbre croix suisse trouve son origine dans la bataille de Laupen de 1339, opposant les Bernois et leurs alliés confédérés aux troupes de l’empereur germanique Louis IV. Pour se reconnaître facilement sur le champ de bataille, les soldats helvètes cousent une croix blanche sur leur poitrine, leurs manches et leurs collants. Dès lors, chaque canton reprendra cette croix blanche sur sa bannière pour mieux signifier son appartenance à la nation suisse.

C’est sur un autre champ de bataille que serait né le plus vieux drapeau national, celui du Danemark. En 1219, à Lyndanisse, le roi Valdemar II mène la croisade contre les païens estoniens. Selon la légende, au moment où les Danois sont attaqués par surprise et sont mis en déroute, un étendard rouge avec une croix blanche tombe miraculeusement du ciel ! Les fuyards peuvent alors se regrouper autour de lui et mener une contre-offensive victorieuse.

Adopté officiellement dès le XVe siècle, le drapeau danois (le « Dannebrog ») et sa croix décentrée servira de modèle à tous les États scandinaves. Seules les couleurs changeront d’un drapeau à l’autre. La croix sera bleue pour la Finlande, pour évoquer les lacs du pays, rouge pour l’Islande, allusion à ses volcans. Ce drapeau caractéristique a même été repris par les îles écossaises des Shetland et des Orcades, en souvenir de leur passé viking.

Drapeaux des pays nordiques à croix scandinave (Copenhague). De gauche à droite : Finlande, Islande, Norvège, Suède et Danemark.

Les Pays-Bas inventent le drapeau tricolore

C’est au Pays-Bas, au XVIe siècle, que naît le premier drapeau moderne. Les Hollandais, en lutte contre Madrid dans une interminable guerre d’indépendance, choisissent pour emblème trois bandes horizontales orange-blanc-bleu, couleurs de Guillaume d’Orange, père de la Nation.

C’est le « Prinsenvlag », ou « drapeau du prince ». Parce que la couleur orange est peu visible en mer, elle est peu à peu remplacée par du rouge, donnant naissance à un nouveau drapeau (le « Statenvlag »), adopté officiellement en 1664.

Hendrick Cornelisz Vroom, Arrivée d un trois-mâts hollandais à Schloss Kronberg, 1614, Berlin, Gemäldegalerie. Agrandissement : Hendrick Cornelisz Vroom, Bataille entre les navires hollandais et espagnols sur le Haarlemmermeer, 26 mai 1573, vers 1621, Amsterdam, Rijksmuseum.

Ce drapeau néerlandais marque une rupture nette avec les étendards médiévaux, bicolores et couverts de croix et de motifs. Symboles d’indépendance nationale, ses trois couleurs rouge-blanc-bleu inspireront au siècle suivant les peuples en quête de liberté. On les retrouva d’ailleurs sur les drapeaux américains et français…

Elles connaîtront également un succès inattendu en Russie. C’est Pierre le Grand qui à la suite de son séjour aux Pays-Bas décide d’adopter les mêmes couleurs pour les pavillons de ses navires en modifiant simplement l’ordre : blanc-bleu-rouge. Celles-ci deviendront au XIXe siècle les couleurs du panslavisme, ce qui explique qu’on les retrouve sur bon nombre de drapeaux d’Europe centrale et orientale.

Lansere Evgeny Evgenievich, Saint-Pétersbourg au XVIIIe siècle. Bâtiment des douze collèges, Saint-Pétersbourg, musée d'État russe.

Du pavillon au drapeau

Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour qu’apparaissent sur les navires les premiers pavillons nationaux, à l’origine des drapeaux actuels.

Le Jolly Roger.Les marins se servent du pavillon pour informer les autres navires de leur provenance mais aussi pour délivrer des messages importants. Pendant les batailles, baisser son pavillon signifie la reddition (d’où l’expression « baisser pavillon »). En mer, les pirates hissent le pavillon noir pour inviter leur cible à se rendre sans combattre. Le fameux « Jolly Roger », avec sa tête de mort et ses deux tibias entrecroisés, ne sera utilisé que par les pirates anglais du début du XVIIIe siècle, à l’instar du célèbre Samuel Bellamy.

Premier drapeau de l'URSS utilisé entre décembre 1922 et le 12 novembre 1923. Agrandissement : le drapeau chinois flotte au-dessus de la grande Muraille.C’est sur les navires que naît le drapeau rouge. Hissé avant un combat, il signifie qu'il ne sera fait aucun prisonnier lors de la bataille, autrement dit, ce sera un combat à mort. Le mouvement ouvrier anglais se l’appropriera dès le XVIIIe siècle et il deviendra le symbole universel de la révolution socialiste, au point de servir de modèle aux drapeaux de l’URSS et de la Chine communiste.

Avec l’essor des pavillons maritimes, la forme rectangulaire va s’imposer aux drapeaux et entraîner la disparition des étendards carrés ou terminés en pointe ainsi que des bannières triangulaires ou fourchues, comme celles alors déployées en Asie et dans le monde musulman. Le drapeau rectangulaire européen devient la norme dans le monde entier.

Drapeau suisse dans la commune de Wildhaus-Alt Sankt Johann (Canton de Saint-Gall). Agrandissement : le drapeau du vatican amené sur la lune par Apollo 11, exposé au Musée du Vatican avec de la roche lunaire.Une exception notable est à noter avec le drapeau suisse, de forme carrée. La raison de cette bizarrerie tient tout simplement au fait que le pays n’a pas de flotte militaire. Aussi, lorsqu’au début du XIXe siècle, la Confédération helvétique décide d’adopter un drapeau officiel, elle choisit un étendard de forme carrée, comme l’étaient les étendards militaires des cantons depuis le Moyen Âge. Le drapeau du Vatican a la même particularité car il provient d’une bannière militaire carrée, utilisée par la Garde suisse.

Jean Leon Gerome Ferris, Betsy Ross montrant comment elle a taillé les étoiles du drapeau américain, 1777, Washington, Library of Congress. A gauche, assis, George Washington. Agrandissement : Edward Percy Moran, The Birth of Old Glory, Washington, Library of Congress. Betsy Ross présentant le drapeau des États-Unis qu'elle a confectionné à George Washington.

Le « Stars and Stripes » américain

Le drapeau des États-Unis n’est pas seulement le plus célèbre drapeau du monde. Il est aussi celui qui a subi le plus de transformations. On dénombre 27 versions successives depuis son adoption officielle le 14 juin 1777, un an après la Déclaration d’indépendance.

À l’origine, il était composé de 13 étoiles et de 13 bandes rouges en référence aux 13 colonies ayant proclamé leur indépendance. Il était prévu que l’intégration de chaque nouvel État entraîne l’ajout d’étoiles mais aussi de bandes supplémentaires. Lors de la première extension de la fédération, le drapeau américain compte ainsi 15 étoiles et 15 bandes.

Le Jour du drapeau commémoré depuis 1777. Affiche commémorant le 140e jour du drapeau le 14 juin 1917. Agrandissement : Des écoliers font serment d'allégeance au drapeau, 1899, Washington, Library of Congress.Conscient que l’arrivée continue de nouveaux États allait poser des difficultés pour les bandes du drapeau, le gouvernement décide en 1818 de ne conserver que 13 bandes, représentant les colonies d’origine, et d’aligner simplement le nombre d’étoiles sur celui des États. Sa mouture actuelle date de 1960, un an après qu’Hawaï soit devenu le cinquantième État.

Le rôle joué par le drapeau américain dans l’identité du pays est sans équivalent ailleurs. La bannière étoilée jouit outre-Atlantique d’un véritable culte, illustré notamment par le serment d’allégeance au drapeau dans les écoles. Une journée spéciale lui est même consacrée le 14 juin ! Mais contrairement à une légende tenace, l’outrage au drapeau n’y est pas interdit, au nom de la liberté d’expression et du premier amendement.

Premier pays africain reconnu par les puissances occidentales, le Liberia calquera en 1847 son drapeau sur celui des États-Unis, avec une seule étoile et onze bandes (représentant les signataires de la déclaration d’indépendance). Les États-Unis sont en effet à l’origine de la création du pays, destiné à accueillir les esclaves afro-américains affranchis.

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, Paris, musée du Louvre.

La France invente les bandes verticales

La France n’a pas vraiment de drapeau attitré jusqu’à la Révolution. Les rois changent d'emblème à leur guise et nul ne se soucie de vénérer leurs couleurs. Sous François Ier, les navires français arborent par exemple un pavillon formé d’une croix blanche sur fond bleu. C’est ce même drapeau qui sera adopté par le Québec en 1948, avec en ajout quatre fleurs de lys.

Pendant les guerres de religion, Henri de Navarre et ses compagnons protestants prennent l'habitude de porter une écharpe blanche, en opposition au rouge des troupes espagnoles et catholiques. Lorsqu’en Henri IV monte sur le trône de France, le blanc s’impose comme l'une des couleurs de référence de la monarchie. Jusqu’à la fin du XVIIIe le drapeau français le plus utilisé se composera de fleurs de lys jaunes sur fond blanc.

La Fayette donne l'accolade au duc d'Orléans au balcon de l'hôtel de ville, 1830, Blérancourt, musée national de la Coopération franco-américaine.La cocarde bleu-blanc-rouge apparaît en juillet 1789, peu après la prise de la Bastille. Ces trois couleurs seraient l’association des couleurs traditionnelles de Paris (le bleu et rouge) et du blanc de la monarchie. Elles étaient pourtant déjà très populaires dans la capitale, en particulier chez les libéraux et rappelaient le drapeau des jeunes États-Unis d'Amérique.

Le bleu-blanc-rouge devient d’abord les couleurs de la garde nationale. Le 24 octobre 1790, l'Assemblée nationale décide d’adopter pour les vaisseaux de guerre et navires de commerce français un pavillon à trois bandes verticales : rouge près de la hampe, blanc au centre, bleu enfin.

Le sens vertical des couleurs s'impose afin d'éviter la confusion avec les bandes horizontales du drapeau des Pays-Bas. Assimilée à la liberté et aux Droits de l'Homme, cette disposition sera reprise tout au long du XIXe siècle par de nombreux autres mouvements nationaux. Le drapeau français sert ainsi de modèle à celui de l’Italie, de la Belgique, de l’Irlande, du Mexique, de la Roumanie ainsi qu’à ceux de nombreux pays africains après la décolonisation.

Le 15 février 1794, sur suggestion du peintre Louis David, l’ordre des couleurs du drapeau français est inversé : le bleu est désormais à la hampe. Le drapeau bleu-blanc-rouge est né. Il manquera d’être abandonné à trois reprises : lors de la Restauration, avec les tentatives royalistes d’imposer le drapeau blanc, en 1848, lorsque les républicains souhaitent le remplacer par le drapeau rouge et une dernière fois en 1873, quand, par une ridicule intransigeance, le comte de Chambord exige l’abandon du drapeau tricolore, requête jugée inacceptable pour la majorité des Français, enterrant du même coup tout espoir de retour de la monarchie.

 H. F. Emmanuel Philippoteaux, L'arrivée de La Dorade à Courbevoie. Retour des cendres de Napoléon Ier de Sainte-Hélène, château de Malmaison.  : Agrandissement : H. F. Emmanuel Philippoteaux,  Lamartine repoussant le drapeau rouge à l'Hôtel de Ville, le 25 février 1848, Château de Versailles.

L’Union Jack

Si l’Union Jack naît en 1801, sa première version apparaît deux siècles plus tôt, lors de l’avènement sur le trône d’Angleterre de Jacques Ier, également roi d’Écosse.

Pour consacrer l’union des deux couronnes, un drapeau est créé combinant la croix de saint Georges, saint-patron de l’Angleterre et la croix de saint André, saint-patron de l’Écosse. À Édimbourg, certaines voix déplorent que la croix anglaise ait été représentée par-dessus la croix écossaise et protestent devant le roi ! 

Détail d'une veduta de Canaletto. Union Flag au-dessus de l'église Sainte-Marguerite située dans l'enceinte de l'abbaye de Westminster, 1747, Yale Center for British Art.D’abord réservé aux pavillons des navires royaux, le drapeau britannique est adopté par la totalité de l’armée après l’Acte d’Union de l’Angleterre et de l’Écosse en 1707. Ce n’est qu’à la suite de l’Acte d’Union avec l’Irlande de 1800 qu’un nouveau drapeau est dessiné, incorporant à l’étendard britannique, la croix de saint Patrick, saint-patron de l’Irlande.

Censé symboliser l’association des quatre nations formant le Royaume-Uni, l’Union Jack ne comprend cependant pas le drapeau gallois, si bien qu’à Cardiff quelques esprits pointilleux exigent désormais que soit intégré un dragon, symbole du Pays de Galles, au centre du drapeau britannique !

HMS St Albans au Deptford Dockyard, 1747. Le nouveau navire de guerre arbore le drapeau de l'Amirauté, l'étendard royal, un Union Flag, et un Red Ensign à l'arrière et un Union Flag accroché au mat à droite, un John Cleveley l'Ancien, Londres, National Maritime Museum.

Particularité unique de l’Union Jack : il figure au canton (c’est-à-dire dans le coin) d’autres drapeaux nationaux, plus précisément d’anciens dominions et colonies britanniques. S’il a disparu du drapeau canadien en 1965, il été maintenu sur ceux de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des Fidji et de Tuvalu. Chose étonnante, il est également présent sur le drapeau d’Hawaï, le cinquantième État des États-Unis d’Amérique.

L'opéra Garnier pavoisé de croix gammées en 1941, Bundesarchiv.

Un instrument de conquête

À partir du XIXe siècle, le drapeau devient le symbole national par excellence. Aujourd’hui encore, dans de nombreux pays, et notamment en France, sa dégradation publique est condamnée par la loi.

Première ascension de l'Everest le 29 mai 1953. Agrandissement : Buzz Aldrin salue le drapeau sur la Lune lors d'Apollo 11.Le drapeau matérialise la conquête militaire. De juin 1940 à août 1944, c’est le drapeau du Troisième Reich qui flotte au sommet de la tour Eiffel. Mais le drapeau est aussi brandi par les peuples en lutte contre l’occupation et la colonisation, à l’instar des indépendantistes irlandais lors du soulèvement de Pâques 1916.

Dans la course aux ultimes terres vierges, le drapeau devient l’accessoire indispensables des explorateurs. Le 14 décembre 1911, lorsqu’il atteint le pôle Sud, le premier acte du norvégien Roald Amundsen est d’y planter le drapeau de son pays.

Quarante-deux ans plus tard, ce sont quatre drapeaux qui seront arborés au sommet de l’Everest par Edmund Hillary et Tensing Norgay : celui du Royaume-Uni, du Népal, de l’Inde et de l’ONU. Quant au drapeau américain planté sur la lune en 1969, il aura été conçu avec une hampe spéciale, donnant l’impression qu’il flotte alors qu’il n’y a pas d’atmosphère !

Des drapeaux riches de symbole

Avec l’indépendance d’une centaine de nouveaux États au XXe siècle, c’est autant de drapeaux nationaux qui voient le jour. Les couleurs adoptées renvoient le plus souvent à des symboles politiques.

Ménélik II.Un grand nombre de pays africains choisissent le vert, le jaune et le rouge, couleurs du panafricanisme. Elles trouvent leur origine dans le drapeau éthiopien de l’empereur Ménélik II, vainqueur des Italiens, et dont le pays sera longtemps le seul État d’Afrique indépendant avec le Liberia.

Les couleurs panafricaines figurent également dans les drapeaux de plusieurs pays des Caraïbes, peuplés de descendants d’esclaves comme la Grenade, le Guyana et le Suriname.

Le rouge, le noir, le vert et le blanc se retrouvent dans les drapeaux d’une majorité de nations arabes. Ces quatre couleurs proviennent du drapeau créé en 1916 lors de la révolte arabe contre l’empire ottoman. Composé de trois bandes horizontales (noir-vert-blanc) et d’un triangle rouge, il a été conçu par un diplomate britannique : Mark Sykes.

Soldats de l'armée portant le drapeau arabe de la révolte arabe et photographiés dans le Hedjaz, entre 1916 et 1918.

Tout au long du XXe siècle, les révolutions et autres changements de régime ont conduit les États à modifier leur drapeau. L’actuel drapeau portugais a été créé en 1910 à la suite de la déposition de Manuel II et la proclamation de la République portugaise.

Même chose en Espagne en 1931 avec l’adoption par la Seconde République d’un drapeau tricolore à bandes horizontales où le violet fut adjoint au rouge et jaune traditionnels. Il s’agit du seul exemple d’intégration de cette couleur dans un drapeau national.

Drapeau de la République espagnole.

En 1977, lorsque la Libye se retire de l’éphémère Union des républiques arabes, le colonel Kadhafi choisit pour son pays un drapeau unique en son genre puisqu’il est entièrement vert, celle-ci étant la couleur traditionnelle de l’islam. Il perdurera jusqu’à la chute du régime en 2011.

En Afrique du Sud, la conception d’un nouveau drapeau a fait partie intégrante du processus de négociation entre l’ANC et le pouvoir blanc après la libération de Nelson Mandela. Adopté en 1994 à l’occasion des premières élections post-apartheid, il sera le premier drapeau à six couleurs.

Quant à son créateur, le président du bureau des armoiries sud-africaines, Fred Brownell, il entrera dans l’Histoire comme le père de trois drapeaux nationaux, ayant déjà dessiné auparavant ceux de la Namibie et du Lesotho.

Le nouveau drapeau sud-africain post-apartheid dévoilé aux États-Unis par l'ambassadeur Harry Schwarz au président américain Bill Clinton et au vice-président Al Gore le 6 mai 1994 au Département d'État,  photographie de la Maison Blanche.

Évolution et singularités

Tout au long du XXe siècle, la profusion de nouveaux États a donné naissance a des drapeaux de plus en plus élaborés et stylisés, rivalisant d’éléments graphiques et de symboles, difficiles à dessiner à la main. Ce sont parfois d’illustres inconnus qui en sont les concepteurs, à l’issue de concours.

Un simple étudiant invente ainsi le drapeau nigérian en 1960, un lycéen de 17 ans est à l’origine de la version à 50 étoiles du drapeau américain et c’est un employé autrichien, dessinateur à ses heures, qui met la touche finale au drapeau du Conseil de l’Europe !

Parmi les drapeaux des presque 200 États représentés à l’ONU, les deux couleurs les plus utilisées sont le rouge et le blanc. Quant à la figure la plus représentée, il s’agit de l’étoile qui apparaît sur presque un drapeau sur deux. Symbole communiste (Chine, Vietnam, Corée du Nord) ou d’unité (États-Unis), elle apparaît en outre sur de nombreux drapeaux musulmans, généralement associée au croissant, ainsi que sur celui des instances européennes, en lointaine référence à la couronne de la Vierge.

La Croix du Sud, une minuscule constellation visible dans la partie australe du globe, sert de symbole aux pays de l’hémisphère sud. On la retrouve sur les drapeaux de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, des Samoa, de la province argentine de Terre de Feu et même sur le drapeau du Mercosur, le marché commun sud-américain !

L’évolution la plus notable est certainement la mise en avant sur les drapeaux de motifs de fierté nationale, tel le temple d’Angkor Vat représenté sur le drapeau du Cambodge. Dans les pays fracturés en communautés, la flore locale fait parfois office de symbole consensuel, comme le cèdre du Liban ou la feuille d’érable canadienne. De même, le drapeau bleu et jaune ukrainien fait penser à un paysage typique du pays : un champ de blé et l’horizon.

Quant aux drapeaux chypriote et kosovare, ils ont la spécificité de représenter le territoire de ces pays. Comme si celui-ci restait le seul trait d’union entre des communautés déchirées…

Les symboles choisis ne sont pas nécessairement pacifiques. Étonnamment, plusieurs États ont adopté des armes comme emblème national : des lances tribales reproduites sur le drapeau kenyan, à la kalachnikov AK-47 présente sur celui du Mozambique, en passant par la machette (Angola), le sabre (Arabie saoudite), l’épée (Sri Lanka) ou encore le trident (Barbade).

Enfin, quelques drapeaux demeurent célèbres pour leur singularité. Tel celui du Paraguay qui diffère suivant le côté. Sur l’avers figurent les armoiries du pays alors que sur le revers on peut lire la devise « Paix et Justice ». Le Népal est le seul pays à arborer un drapeau à cinq côtés, formé de deux triangle superposés, à l’instar des anciens étendards asiatiques.

Le rapport hauteur-largeur d’un drapeau étant laissé à la liberté des États, le Qatar a opté pour une proportion inhabituelle : la largeur est 2,54 fois plus grande que la hauteur, donnant à l’étendard un aspect très allongé.

Notons enfin qu’un même drapeau peut être légalement adopté par deux pays différents. La Roumanie et le Tchad partagent ainsi le même étendard. Idem pour l’Indonésie et la principauté de Monaco.

Le drapeau des Confédérés. Agrandissement : Drapeau impérial japonais.

Le drapeau, un patrimoine

En dépit de la profusion de nouveaux étendards, les peuples restent plus que jamais attachés aux drapeaux traditionnels, même des plus controversés. Comme celui des Confédérés, le « Dixie Flag », encore brandi dans certains États du sud, moins comme un emblème suprémaciste que comme un symbole régional, voire d’insoumission.

Même chose pour le drapeau de l’armée impériale japonaise (le « Kyokujitsuki »), variante du disque solaire nippon auquel sont ajoutés seize rayons. Abandonné après-guerre, il reste très populaire dans l’archipel et est redevenu en 1954 le pavillon officiel des forces navales, au grand dam des pays ayant subi le joug de la colonisation japonaise.

Et lorsqu’il est consulté, le peuple n’hésite pas à mettre son veto au changement de drapeau national. En 2016, un référendum a été organisé en Nouvelle-Zélande proposant de remplacer l’Union Jack figurant au canton par la fougère argentée, symbole national. Les Néo-Zélandais choisirent à 56,6% de conserver leur drapeau.

Quelques drapeaux supranationaux célèbres

Fondée à Genève en 1863, la Croix-Rouge a un drapeau de forme carrée. Il s’agit tout simplement du drapeau suisse aux couleurs inversées.

Le drapeau olympique a été dessiné en 1913 par Pierre de Coubertin en personne. Les cinq anneaux représentent les cinq continents, les couleurs choisies (bleu, rouge, noir, jaune et vert) étant présentes sur tous les drapeaux du monde.

Adopté en 1947, le drapeau des Nations-Unis représente une carte du monde vue du pôle Nord, entourée de rameaux d’oliviers, symbole de paix, sur fond bleu. Un autre bleu, symbole de l’océan Atlantique servira de fond au drapeau de l’OTAN, dont l’emblème est une rose des vents.

Le drapeau de l’Union européenne a été conçu en 1955 par l'Autrichien Arsène Heitz. Fervent catholique, celui-ci s’est inspiré de la médaille miraculeuse de la rue du Bac. La couronne de douze étoiles se réfère à la Vierge et à l'Apocalypse de saint Jean. L'artiste lui a ajouté un fond bleu qui rappelle la couleur traditionnelle du manteau de la Vierge. Pour les dirigeants chrétiens-démocrates à l'origine de la construction européenne (Konrad Adenauer, Robert Schuman, Alcide De Gasperi...), cette inspiration mariale est bienvenue. La couleur et les étoiles seront repris quatre décennies plus tard pour le drapeau de la Bosnie-Herzégovine.

Imaginé à San Francisco en 1978, le drapeau arc-en-ciel LGBT a été adopté par les homosexuels du monde entier, devenant le symbole par excellence d’une identité collective supranationale.

Drapeau olympique. Agrandissement : Drapeau arc-en-ciel LGBT.


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• 15 décembre 1964 : une feuille d'érable pour le Canada
Publié ou mis à jour le : 2022-10-04 18:52:14

 
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