Pierre Ier le Grand (1672 - 1725)

Un géant visionnaire

D'une taille hors du commun (2,04 mètres) et d'une énergie à toute épreuve, Pierre le Grand est le quatrième souverain de la dynastie des Romanov et sans doute le plus grand (dans tous les sens du terme). Sans ménagement, avec brutalité et à coup d'oukazes (décrets), il tente de faire entrer son pays dans la modernité et de le raccrocher à l'Occident européen.

Sa démarche sera reprise avec plus ou moins de bonheur dans les siècles suivants par de nombreux tyrans modernisateurs, tant en Russie (Staline) que dans les pays émergents : Iran, Turquie, Brésil, Espagne, Italie...

André Larané

Pierre 1er (Jean-Marc Nattier, 1717, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage)

Une succession trouble

Le 7 mai 1682 meurt le tsar Fédor III (ou Théodore III), fils d'Alexis Ier et petit-fils de Michel Romanov, le fondateur de la dynastie.

Le frère cadet de Fédor est proclamé tsar de Moscovie sous le nom d'Ivan V. Mais comme il est simple d'esprit, aveugle et muet, il partage le trône avec son demi-frère Pierre (10 ans), né de Natalia Narychkina. Sophie, sœur d'Ivan V, s'attribue la régence avec le soutien des régiments de la garde du prince Khawanyky, les redoutables « streltsi ».

Abandonné à lui-même, le jeune Pierre grandit à l'écart, sous la houlette d'un précepteur allemand. Il fréquente assidûment les étrangers qui résident à Moscou et s'initie auprès d'eux aux sciences et aux techniques modernes.

En août 1689, Sophie se voit forcée de lâcher le pouvoir et celui-ci est repris par Natalia, mère de Pierre, jusqu'à sa mort, en 1694. Enfin, à la mort d'Ivan V, en janvier 1696, Pierre Ier peut se présenter comme le seul maître de toutes les Russies. Il a 24 ans.

Le grand large

Sans attendre, en juillet 1696, Pierre enlève aux Turcs ottomans la cidadelle d'Azov, avec l'aide de techniciens européens. Ainsi donne-t-il aux Russes un accès à la mer Noire. C'est une première fenêtre sur l'Occident.

Après ce premier succès, le tsar désire compléter sa formation. Il part incognito en mars 1697 pour une « Grande Ambassade » de 18 mois et se rend aux Provinces-Unies, à Venise et en Angleterre. Il apprend le métier de charpentier naval à Amsterdam et recrute 500 marins hollandais. 

Rebuté par ses extravagances et ses mauvaises manières, le vieux Louis XIV refuse de le recevoir. Il est vrai que la Russie, à ses yeux, relève encore d'un monde barbare, plus asiatique qu'européen...

Obligé d'interrompre son périple et de revenir à Moscou en raison d'une révolte des « streltsi », Pierre réprime celle-ci sans concession.

Sa propre épouse Eudoxie Loudokhine est accusée d'avoir conduit la révolte dans le but de placer son fils, le tsarévitch Alexis, sur le trône. Elle est enfermée dans un couvent.

Le tsar ne perd pas de temps pour « moderniser » la société russe.

Par un oukaze en date du 5 septembre 1698, il ordonne aux courtisans de se raser la barbe comme lui et de se vêtir à l'occidentale et non plus à la façon byzantine ou tartare.

Les popes (prêtres) et les moujiks (paysans) sont toutefois dispensés de ces mesures. Puis il légalise l'usage du tabac et impose le calendrier occidental.

Pierre 1er à cheval (statue d'Etienne Falconnet à Saint-Pétersbourg, 1782, photo : Gérard Grégor)

La Russie devient une puissance européenne

En 1699, le souverain fonde une imprimerie et crée à Moscou une école d'artillerie. Il constitue une marine et une armée sur le modèle allemand et déclenche une guerre contre la Suède, qui domine la mer Baltique, en s'alliant avec le Danemark et la Pologne.

Prématurée, cette « deuxième guerre du Nord » se solde par une sévère défaite à Narva, le 30 novembre 1700, face aux Suédois de Charles XII. Mais ce dernier repousse à plus tard l'invasion de la Russie et choisit de concentrer d'abord ses attaques contre les Polonais.

Pierre Ier ne se décourage pas... Profitant d'un répit sur le front extérieur, il décide de déporter sa capitale à l'embouchure de la Neva, sur la mer Baltique, au plus près de l'Occident tant admiré. Ce sera Saint-Pétersbourg.

Dans le même temps, il instaure la conscription en astreignant un paysan sur 75 à servir dans l'armée pendant 25 ans ! C'est ainsi que le 8 juillet 1709, il peut enfin prendre une revanche sur Charles XII en le défaisant à Poltava, en Ukraine.

Cette victoire marque un tournant dans l'histoire européenne avec la fin de la suprématie militaire sudéoise et l'émergence de la Russie comme grande puissance...  Mais elle est payée au prix fort par les paysans russes car Pierre Ier pratique devant son adversaire la tactique de la « terre brûlée », comme après lui Alexandre Ier face à Napoléon et Staline face à Hitler.

Poursuivant ses offensives tous azimuts, le tsar engage ses troupes en territoire ottoman, au-delà du Pruth. Imprudent, il se voit encerclé par les Turcs en 1711 et ne doit son salut qu'à la promesse de restituer Azov au sultan. Qu'à cela ne tienne, dix ans plus tard, par le traité de Nystad du 30 août 1721, il va élargir sa « fenêtre » sur la Baltique en annexant les provinces suédoises de Carélie, d'Ingrie, d'Estonie et de Livonie (ce sont pour l'essentiel la région au nord de Saint-Petersbourg et les trois États baltes actuels).

Le palais de Sa Majesté impériale à Peterhof sur les rives du golfe de Finlande (aquarelle du XVIIIe siècle, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)

Pierre le Grand vu par Saint-Simon

Le courtisan égrène dans ses Mémoires ses souvenirs de l'année 1717 et de la visite du tsar. Voici le portrait qu'il en fait :
« C’était un fort grand homme, très bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde ; un grand front ; de beaux sourcils ; le nez assez court sans rien de trop gros par le bout ; les lèvres assez grosses ; le teint rougeâtre et brun ; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus ; le regard majestueux et gracieux quand il y prenait garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenait pas souvent, mais qui lui démontait les yeux et toute la physionomie, et qui donnait de la frayeur. Cela durait un moment avec un regard égaré et terrible, et se remettait aussitôt. Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquait pas d’une certaine grâce. Il ne portait qu’un col de toile, une perruque ronde brune, comme sans poudre, qui ne touchait pas ses épaules, un habit brun juste au corps, uni, à boutons d’or, veste, culotte, bas, point de gants ni de manchettes, l’étoile de son ordre sur son habit et le cordon par dessous, son habit souvent déboutonné tout à fait, son chapeau sur une table et jamais sur sa tête, même dehors. Dans cette simplicité, quelque mal voituré et accompagné qu’il pût être, on ne s’y pouvait méprendre à l’air de grandeur qui lui était naturel. »
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755).

Une brute inflexible

En 1717, Pierre Ier effectue un voyage semi-officiel en Occident, y compris cette fois en France. Au vu de ses succès militaires et civils, le Régent Philippe d'Orléans ne peut lui refuser les honneurs de Versailles, même si ses manières ne se sont affinées avec le temps ! Le tsar s'offre le plaisir de saisir dans ses bras et faire sauter le jeune roi Louis XV (sept ans). « Sa Majesté tsarienne »  visite aussi  la bibliothèque Mazarine, la Sorbonne et encore l'Académie française. Ses extravagances font les délices du duc de Saint-Simon qui les racontera dans ses Mémoires.

Buste de Pierre Ier (Bartolomeo Carlo Rastrelli, 1723-1729, Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage)Inspiré par ses voyages et ses contacts avec les Occidentaux, le tsar se montre aussi actif en politique intérieure qu'à la guerre. En 1708, il centralise l'administration en créant douze gouvernements  provinciaux. En 1711, il remplace l'ancien conseil des boyards par un sénat de neuf membres nommés par le tsar, chargé d'élaborer les lois ainsi que  de gouverner en son absence. Au-dessous du sénat sont mis en place des ministères ou collèges.

Tous les fonctionnaires sont d'office anoblis et les nobles astreints au service de l'État en échange de privilèges accrus. En 1722, le tsar promulgue la Table des rangs, qui met en forme les obligations des nobles selon une hiérarchie très codifiée.

Mais les réformes autoritaires et quelque peu brouillonnes de Pierre le Grand obtiennent un succès très relatif tant elles sont pétries de contradictions. Ainsi le tsar incite-t-il les possédants à investir dans l'agriculture et l'industrie tout en développant le servage chez les paysans et les ouvriers. Il veut produire des élites et crée à cet effet une Université mais dédaigne l'enseignement primaire et prive de ce fait les enfants doués des classes populaires de toute chance d'ascension sociale.

Qui plus est, ces réformes appliquées avec brutalité dressent contre le tsar un large front d'opposants, des religieux aux streltsi. Vingt ans après la répudiation de sa première épouse Eudoxie, le tsar s'en prend à leur fils Alexis. Reconnu coupable d'animer le clan conservateur, il est déchu de ses droits et emprisonné dans la forteresse Pierre-et-Paul où il meurt le 7 juillet 1718, à 28 ans, peut-être suite à des tortures ordonnées.

Le mariage officiel de Pierre 1er et Catherine le 19 février 1712 à Saint-Pétersbourg ; Catherine est au premier plan, Pierre au dernier plan, le prince Menchikov debout derrière lui (gravure, 1712, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)

Femmes de pouvoir

À sa mort, le 8 février 1725, c'est sa veuve qui lui succède sous le nom de Catherine 1ère. Paysanne polonaise née en Livonie (Lettonie) en 1684, elle a été la maîtresse de soldats et de nobles russes avant de devenir celle du tsar qui l'a épousée en secret en 1707 ! Quatre ans plus tard, quand Pierre 1er s'est laissé encerclé par les Turcs sur le Pruth, elle le tire de ce mauvais pas en soudoyant le grand vizir ottoman.

Couronnée impératrice en 1724, aux côtés de son mari, elle lui succède sans problème à sa mort l'année suivante. Elle va gouverner sagement, en confiant le gouvernement civil à son favori Menchikov et la politique étrangère au baron Ostermann. Avant sa mort le 17 mai 1727, elle désigne pour lui succéder le fils du tsarévitch Alexis.

Catherine 1ère (Jean-Marc Nattier, 1717, musée de l’Ermitage)

Âgé de douze ans, il monte sur le trône sous le nom de Pierre II. Mais la variole l'emporte trois ans plus tard, le 29 janvier 1730. Et le trône de toutes les Russies est attribué une nouvelle fois à une femme, la duchesse Anne de Courlande, fille du pitoyable Ivan V, demi-frère de Pierre le Grand ! Elle est en fait portée au pouvoir par un Haut Conseil qui comptait sur elle pour n'en faire qu'à sa guise.

Mais à peine sur le trône, la tsarine Anna Ivanovna commet un coup d'État avec la complicité de son amant, un Balte du nom de Biron qu'elle fait duc de Courlande. Elle rétablit l'autocratie et gouverne dès lors avec des conseillers allemands qui écartent la noblesse russe et mettent le pays au pillage. Toutefois, le baron Ostermann remporte une série de victoires sur les Turcs en 1736-1739 et récupère Azov. 

Avant de mourir le 28 octobre 1740, Anna Ivanovna désigne son petit-neveu Ivan VI pour successeur. Le nouveau tsar n'est âgé que de quelques mois et la régence est confiée à sa mère. L'arrangement bute le 6 septembre 1741 sur un coup d'État militaire. Les putschistes remettent la couronne à la fille de Pierre le Grand et de sa deuxième épouse, Elisabeth Petrovna (31 ans).

La tsarine fonde en 1755 l’Université de Moscou. C'est aussi sous son règne qu'entre pour la première fois à l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg un Russe ! C'est un fils de paysan formé en Occident. Il a nom Lomonossov.

Élisabeth termine aussi avec succès la guerre contre les Suédois en remportant en 1743 la Finlande. Puis elle va prendre le parti de l'Autriche et de la France dans la guerre de Sept Ans, ce qui va mettre en mauvaise posture le roi de Prusse Frédéric II. Celui-ci sera miraculeusement sauvé par la mort inopinée de la tsarine le 5 janvier 1762 et l'accession au trône de son neveu Pierre III (34 ans), petit-fils de Pierre le Grand par sa fille Anna.

Admirateur exalté de Frédéric II, le nouveau tsar rompt l'alliance avec l'Autriche et restitue à la Prusse la Poméranie ! Il dispense aussi la noblesse du service de l'État sans abolir pour autant le servage qui en était la contrepartie. Il malmène aussi le clergé orthodoxe. Autant de raisons qui conduisent son épouse allemande à le faire abdiquer le 10 juillet 1762 et à monter elle-même sur le trône sous le nom de Catherine II, justement surnommée la Grande. Cette quatrième tsarine va hisser la dynastie des Romanov et la Russie à son apogée...

Publié ou mis à jour le : 2019-07-19 21:40:04

 
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