Un tableau, une époque

La Liberté guidant le peuple, icône républicaine

Ode à la conquête du pouvoir par le peuple parisien, cette œuvre iconique a été peinte par Delacroix quelques mois après la révolution de Juillet 1830, paradoxalement lors de la transition entre deux monarchies : l’une ultra légitimiste et l’autre libérale. Célèbre dans le monde entier, ce tableau, où prédomine l’allégorie féminine de la liberté, a pour vocation de rendre hommage à ces hommes et ces femmes qui ont su durant trois jours (27, 28 et 29 juillet 1830) se dresser pour défendre les libertés bafouées par le roi Charles X.

Dans une société française en profonde mutation. Louis-Philippe Ier est proclamé roi des Français, le 9 août 1830, après les habiles manœuvres politiques de l’opposition libérale, éloignant toute idée de restauration de la république jusqu’en 1848. Le peintre, peu engagé, ne souhaitait pas initialement représenter une Marianne guidant le peuple comme la présente aujourd’hui l’imagerie républicaine.

Michelle Fayet

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, Paris, musée du Louvre.

Un tableau emblématique

Quasiment oublié pendant la vie d’Eugène Delacroix, c’est la IIIème République qui, en 1874, érige ce tableau en figure de proue républicaine. Cette récupération opportuniste pare alors cette liberté fière et farouche d’un visage de Marianne. Immense peinture à l’huile, cette œuvre emblématique du Louvre (2,60 sur 3,25 m) sert de référence depuis un siècle, et dans le monde entier, aux moments où les idéaux de liberté et de démocratie sont défendus ou glorifiés.

Eugène Delacroix, Autoportrait, 1837, Paris, musée du Louvre.On y voit, selon une construction triangulaire, une femme armée arborant du haut d’une barricade le drapeau tricolore, égérie entraînant avec vigueur des hommes jeunes issus des classes ouvrière et bourgeoise. Les cadavres de soldats royaux, qui gisent à leurs pieds, témoignent de l’ardeur sanglante des combats de rue dans un cadre où se dessine en arrière fond la silhouette de Notre-Dame.

Impressionné par cette insurrection parisienne à laquelle il n’a pas participé, le jeune Eugène Delacroix de 32 ans, étiqueté romantique en raison de son non-conformisme pictural, y a restitué l’élan de révolte d’une société en rejet de l’Ancien Régime. Le souvenir de la République Jacobine de 1793 agissait alors comme un repoussoir auprès de la bourgeoisie montante qui ne pouvait envisager la restauration d’un régime encore associé au sang de la Terreur.

Charles X en habits de sacre, Jean-Baptiste Paulin Guérin, 1827. Agrandissement : Charles X, roi de France, Sir Thomas Lawrence, Royaume-Uni, Royal Collection.Mal connues, ces journées d’insurrection, appelées aussi « les 3 glorieuses », ont surgi de l’étincelle allumée par les maladresses et l’intransigeance de Charles X lors de la signature d’ordonnances liberticides, le 25 juillet 1830, dont l’une s’attaquait à la liberté de la presse. L’attitude réactionnaire de ce frère de Louis XVI s’opposait frontalement à la tendance libérale de la société qui appuyait ses revendications sur la Charte de 1814, octroyée par Louis XVIII.

En effet, à la chute de Napoléon, Louis XVIII, cet autre frère de Louis XVI, avait, lui, compris que le temps de l’absolutisme était révolu et que seule une monarchie constitutionnelle sur le modèle anglais pouvait lui permettre de perdurer. Cette révolution ambiguë, où les oppositions de tous bords, républicains, bonapartistes et royalistes libéraux ont tenté d’éliminer Charles X, aboutit à une victoire des libéraux qui parviennent à imposer le transfert de la couronne à Louis-Philippe d’Orléans (de la branche cadette des Bourbons).

Lecture à l'hôtel de ville de Paris de la déclaration des députés et de la proclamation du duc d'Orléans, lieutenant général du royaume (31 juillet 1830), François Gérard, 1836, Château de Versailles. Agrandissement : Le roi donne les drapeaux à la Garde nationale de Paris et de la banlieue (29 août 1830), Joseph-Désiré Court 1834.Cette monarchie, dite de « Juillet », est surtout l’œuvre d’hommes issus de la bourgeoisie ou de la vieille aristocratie unis dans la volonté de maintenir un régime monarchique : du journaliste et avocat Adolphe Thiers au banquier Lafitte, en passant par le célèbre marquis de La Fayette, l’historien politique Guizot, l’écrivain libéral Benjamin Constant, l’intrigant prince de Talleyrand ou le royaliste Chateaubriand et bien d’autres…

Ces hommes, unis par les circonstances, se sont alliés pour assurer une stabilité politique au pays. Tous avaient la crainte d’ouvrir à nouveau la voie à des forces extrémistes incontrôlables libérées par l’agitation révolutionnaire.

Toutefois, la révolution de 1830 a donné une impulsion significative au foisonnement d’idées, de doctrines et de mouvements sociaux dont les répercussions se sont fait sentir durant tout le XIXème siècle.

Amédée Bourgeois, Prise de l'Hôtel de ville : le Pont d'Arcole, 1831, Château de Versailles.

Eugène Delacroix, chef de file malgré lui

Principal représentant du romantisme en peinture, Eugène Delacroix ne s’est jamais considéré comme un chef de file, tant en art qu’en politique, en raison d’un farouche besoin d’indépendance. Né le 26 avril 1798 à Charenton Saint-Maurice, Eugène Delacroix est le plus jeune enfant d’une famille de notables, mais il est orphelin très jeune à la suite des décès de son père (1805) et de sa mère (1814). Outre ses parents, il a perdu aussi un frère à la bataille de Friedland en 1807.

Eugène Delacroix (aussi attribué à Théodore Géricault), Portrait de Delacroix, vers 1816, musée des Beaux-Arts de Rouen. Agrandissement : Autoportrait, 1860, Florence, galerie des Offices.Son père, Charles François Delacroix, avait établi les bases de la fortune familiale en exerçant des fonctions haut-placées sous Louis XV, la Convention, le Consulat et l’Empire : secrétaire de Turgot, député, ministre, ambassadeur puis préfet. Un doute non explicité s’est insinué cependant sur la paternité du peintre. Sa mère Victoire Oeben, fille de l’ébéniste de Louis XV, a en effet mené une vie mondaine assortie de quelques amants.

C’est dans ce milieu bonapartiste que le jeune homme a acquis, en grand lecteur, une excellente culture générale qui nourrira son œuvre marquée par littérature. Il a de plus très tôt manifesté de multiples dispositions artistiques : musique, écriture, dessin, peinture.

À la suite de revers de fortune de sa famille, il a dû subvenir seul, dès sa sortie de l’école des Beaux-arts, à ses besoins financiers. C’était un temps où il était devenu possible de vivre sans mécènes grâce aux commandes d’état ou de riches particuliers. Toutefois, le talent de Delacroix, très novateur, est très tôt âprement malmené par la critique qui ne jure alors que par le classicisme.

Eugène Delacroix, Hamlet et le Spectre, 1825, Pologne, musée de l'Université Jagellon. Agrandissement : Eugène Delacroix, Hamlet et Horatio au cimetière, 1839, Paris, musée du Louvre.Pour s’imposer dans le monde des arts, il exerce ses talents dans de multiples domaines : décoration d’appartements, dessins industriels, costumes de théâtre (pour Victor Hugo en particulier)… Dans l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin, il est repéré par Théodore Géricault. Ce peintre déjà célèbre lui propose de réaliser son premier grand tableau : La barque de Dante (1822), inspirée de « La divine Comédie ».

Ils produisent tous deux des œuvres à rebours du néoclassicisme de David ou d’Ingres, alors très en vogue. Delacroix admire Le radeau de la Méduse de Géricault pour lequel il a lui-même posé. Doté d’une excellente plume, il devient ponctuellement journaliste pour la Revue des deux mondes fondée en 1829.

Avec son teint mat, ses cheveux noirs d’ébène, ce jeune peintre mélancolique et élégant a tout pour plaire aux romantiques qui le désignent comme un des leurs. Les thèmes de Delacroix sont souvent littéraires, religieux ou historiques : La Scène des massacres de Scio (1824), œuvre en prise avec l’actualité de la Grèce attaquée par les Ottomans ou La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi (1826).

Eugène Delacroix, Exécution du doge Marino Faliero, 1827, Londres, Wallace Collection. Agrandissement : Eugène Delacroix, Crucifixion, 1845,  Rotterdam, musée Boijmans Van Beuningen.Inspirée par la lecture de Lord Byron, La mort de Sardanapale (1827) exprime un tourbillon de violence non académique qui déchaîne la critique et l’inscrit sans appel dans le courant romantique.

Ce tableau magnifique hantera les rêves de Charles Baudelaire (1821-1867), un de ses plus fervents admirateurs. Delacroix s’intéresse aux événements de son temps et pourrait être qualifié de progressiste aux sympathies bonapartistes. Ce n’est nullement un révolutionnaire.

Il mène une vie sociale de dandy mondain mais, facette contrastée, c’est aussi un misanthrope qui choisit volontairement la solitude pour s’immerger dans la peinture lorsque de grandes commandes d’État le mobilisent corps et âme. Il peint très vite, à l’instinct, par coups de pinceaux expressifs et effets de couleurs, en négligeant parfois les aspects techniques préjudiciables à la conservation de certaines de ses œuvres.

Eugène Delacroix, Le Prisonnier de Chillon, 1834, Paris, musée du Louvre.

Réalisée en décembre 1830, La liberté guidant le peuple (sous-titrée 28 juillet) est destinée au salon annuel de peinture de mars 1831. Ce sujet, d’une bataille en plein Paris, contraste avec les toiles glorifiant la nouvelle monarchie cette année-là. Si Delacroix choisit lui aussi de peindre cet événement, c’est en s’imposant le défi de le traiter sous un angle très original. Son talent attise alors, à nouveau, le feu de la critique renforçant sa légende de romantique en rupture avec le classicisme.

Eugène Delacroix au Maroc par Pauline Villot, femme de Frédéric Villot, graveur et ami de Delacroix.Soucieux de se perfectionner, Delacroix avait fait un séjour à Londres (1825) pour s’initier à l’aquarelle, mais c’est un voyage de six mois (1832), avec la mission diplomatique du comte de Mornay en Afrique du Nord qui marquera son art à jamais. Il restera ébloui du foisonnement de couleurs et de sujets exotiques lors de sa découverte sidérée, du Maroc, de l’Algérie et du sud de l’Espagne.

Toute sa vie, ce voyage fondateur perdurera en lui comme recueil mental d’émotions, d’idées, de couleurs et d’inspiration. Les nombreuses aquarelles de son album de voyage en formeront l’assise. Les sublimes œuvres que cette aventure inspirera feront de Delacroix le maître incontesté de l’orientalisme (avec entre autres Les femmes d’Alger - 1834) et un peintre exceptionnel d’animaux et de fleurs. C’est aussi un maître reconnu de la lithographie : il a illustré de manière magistrale l’édition du Faust de Goethe parue en 1829.

Eugène Delacroix, Jeune tigre jouant avec sa mère, 1830, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Noces juives au Maroc, 1839, Paris, musée du Louvre.

Les grandes commandes décoratives fusent sous le Second Empire dont il est un des peintres officiels. Il les mène de front comme le salon de la Paix à l’Hôtel de ville, la galerie d’Apollon au Louvre ou la chapelle des Saints-Anges à l’église Saint-Sulpice. A l’exposition universelle de 1855, son talent est enfin consacré par une rétrospective de son œuvre. Il y est honoré avec Ingres, son grand rival.

Horace Vernet, Joséphine de Lavalette de Beauharnais, baronne de Forget, 1826.Ce solitaire ne s’est jamais marié privilégiant une plongée obsédante et passionnelle dans le travail. Il préfère s’user les yeux et la santé à peindre des plafonds et des murs monumentaux, bravant le froid et le manque de lumière en se nourrissant frugalement. Il poursuit également, pour des particuliers, une production picturale, connexe aux grands décors muraux.

Face à cette activité insatiable, ses amours ne résistent pas, ou sont volontairement tenues à l’écart, telle Joséphine de Forget qui se fait violence pour l’aimer à distance. Sa véritable maîtresse demeurera toute sa vie la peinture. Mais c’est aussi un ami fidèle qui cultive longtemps ses amitiés, dont celle de Fréderic Chopin qu’il voit à Paris mais aussi, près de la nature, à Nohant chez George Sand.

Après ces années de travail fervent, il s’éteint le 13 août 1863 d’un problème respiratoire avec, à son chevet, pour seule présence sa fidèle servante, Jenny Le Guillou, dans son appartement du 6 rue de Fürstenberg (actuel musée Delacroix). Cet artiste surdoué et extrêmement prolixe aura peint toute sa vie sans se ménager, avec sensibilité, passion, persévérance et créativité rebelle. Sa technique qui substitue la couleur à la ligne servira de matrice à l’impressionnisme.

Témoignage unique, il est possible d’approcher intimement ce génie inquiet par le biais de son journal, d’une grande valeur littéraire, rédigé pendant près de quarante ans. Par reconnaissance pour l’homme et son œuvre, ses nombreux amis, dont Baudelaire, ont choisi après sa mort de poser autour de son portrait dans « Hommage à Delacroix », d’Henri Fantin-Latour. Ils nous confirment par cette initiative originale combien son génie comptait déjà à son époque pour le milieu des lettres et des arts.

Eugène Delacroix, L'Agonie dans les jardins d'Olivier, 1861, Amsterdam, Rijksmuseum. Agrandissement : Henri Fantin-Latour, Hommage à Delacroix, 1864, Paris, musée d'Orsay.

1830 : la révolution des compromis

Depuis 1824, début de son règne, le roi Charles X a su s’attirer toutes les oppositions, même celles de son propre camp, par une politique figée dans les principes de l’Ancien Régime comme si la Révolution française et l’Empire n’avaient jamais existé. Pourtant, Louis XVIII avait dessiné une voie plus libérale en octroyant, en 1814, cette charte qui faisait entrer la monarchie française dans la voie constitutionnelle par le biais de députés élus avec un suffrage censitaire où seuls les plus riches ont le droit de vote.

François Gérard,  Jules de Polignac, XIXe siècle.Charles X (roi depuis 1824) réussit par son aveuglement politique, renforcé dès 1820 par l’assassinat de son fils le duc de Berry, à provoquer un consensus d’oppositions contre son gouvernement. L’esprit de rébellion s’intensifie quand, en 1829, il choisit comme principal ministre Jules de Polignac, ultra royaliste, catholique mystique, fils de la meilleure amie de Marie-Antoinette.

Mais, dans cette nouvelle société des débuts de l’industrialisation, la grande bourgeoisie, intellectuelle et d’affaires, aspire désormais à tenir les commandes. Un régime aristocratique aux vues absolutistes n’y est plus de mise. Une presse, très vivante et active, exerce alors un rôle décisif sur l’opinion publique.

Or, fort du succès de la conquête de l’Algérie au début juillet 1830, Charles X, mal conseillé par Polignac, décide d’affirmer son autorité par un coup de force constitutionnel ; sans tenir compte des graves mécontentements qu’il a déjà créés en dissolvant l’Assemblée nationale, trop libérale à ses yeux.

Il signe alors le 25 juillet au château de Saint-Cloud des ordonnances, qui limitent la liberté de la presse, rétablissent la censure et restreignent encore plus le droit de vote. Adolphe Thiers, directeur du journal d’opposition, Le National, réagit avec vigueur par voie de presse le 26 juillet, appuyé par une quarantaine de journalistes.

Par sa réactivité, cette prise de position mobilise aussitôt le peuple parisien autour des typographes désormais au chômage. En cet été caniculaire, les différentes classes sociales se dressent contre ce pouvoir réactionnaire dans un contexte de mauvaises récoltes, de conditions de vie misérables liées à une industrialisation anarchique. La mobilisation est soudaine, impulsive, chez des ouvriers désespérés, défendus jusque-là par aucun parti, quand le droit de grève n’existe pas (le travail avant huit ans n’est interdit qu’en 1841).

Une barricade en 1830, Georges Cain, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : Charge de cuirassiers, au faubourg Saint-Antoine, 28 Juillet 1830, Londres, British Museum.

Sous le drapeau tricolore de la Révolution aboli par la Restauration, le rejet viscéral de l’absolutisme fait bouillonner la contestation. La bourgeoisie en attise la flamme pour défendre ses intérêts contre l’aristocratie revenue au pouvoir.

Près de 4000 barricades surgissent dans Paris. Un peuple mêlé socialement s’oppose les armes à la main aux soldats du roi, rapidement mis en déroute car rien n’avait été anticipé. Face à la violence de cette révolte urbaine, les soldats du roi périssent en nombre ou se rallient aux révoltés.

En trois jours seulement (27, 28 et 29 juillet 1830) s’effondre la monarchie au drapeau blanc. Le roi tente alors, mais trop tard, de sauver sa dynastie en abdiquant en faveur de son petit-fils de dix ans, Henri V. Mais, les camps sont déjà coalisés pour le renverser : des libéraux aux républicains modérés. Après tergiversations, hésitations et négociations, ce faisceau de forces hétérogènes porte au pouvoir, Louis-Philippe d’Orléans, qui accepte le drapeau tricolore.

Le Duc d'Orléans quitte le Palais-Royal pour se rendre à l'Hôtel de Ville, le 31 juillet 1830 Horace Vernet, 1832, Château de Versailles. Agrandissement : Ary Scheffer, Louis-Philippe prêtant serment devant les Chambres, le 9 août 1830, Paris, musée Carnavalet.

Ce choix n’est pas anodin : le duc d’Orléans est le fils de Philippe Egalité qui n’avait pas hésité à voter en 1793 la mort de Louis XVI. Le profil de Louis-Philippe d’Orléans apparaît donc comme suffisamment libéral - il se désigne comme « roi citoyen » - ayant lui-même combattu avec les armées révolutionnaires contre l’Europe coalisée.

Par conséquent, en cet été 1830, porté par cette aura républicaine, Louis-Philippe s’impose comme l’homme du compromis capable d’éviter le chaos. Prudent et habile, il accepte d’abord le simple titre de lieutenant général du royaume et, dès le départ de Charles X pour l’exil, celui de roi élu, le 9 août 1830, cette fois par les chambres des pairs et des députés.

Présentée au salon de 1831, « La liberté guidant le peuple » est censée glorifier cette transition révolutionnaire qui a porté Louis-Philippe au pouvoir. Le tableau est acquis pour 3000 francs par le roi mais il est remisé rapidement pour être restituée ensuite à son auteur.

Louis Boulanger, La Liberté, allégorie des journées de 1830, Paris, musée Carnavalet.Le roi craint en effet de glorifier le désordre insurrectionnel, hantise d’une société bourgeoise de propriétaires et de commerçants. Il préfère passer sous silence les 6000 morts de cette insurrection et paraître détenir le pouvoir d’une révolution menée dans l’ordre et le calme.

Louis-Philippe, qui a volontairement aseptisé les conditions confuses de sa prise de pouvoir, va vite décevoir en ne respectant pas ses promesses libérales notifiées dans la nouvelle charte constitutionnelle. Cette monarchie cadette des Bourbons provoquera plus de frustrations que de contentements.

Ainsi, seront réprimées dans le sang la révolte des ouvriers de la soie (les Canuts) à Lyon en 1831 ainsi que celle de 1834 à Paris. La récidive des oppositions aboutira à la révolution de 1848 où, cette fois, la IIème république, enfin restaurée, sera abattue par le coup d’état impérial de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851.

Des femmes porteuses du féminisme

En 1830, les femmes et quelques enfants sont sur les barricades. Une importante iconographie de l’événement prouve en effet la présence active des femmes dans l’espace public alors que, lors de la révolution de 1789, elles étaient souvent représentées en spectatrices, soignantes ou consolatrices.

La Liberté guidant le peuple : la femme, l'adolescent et l'homme blessé, le regard levé vers la liberté.Dans ce tableau, la femme et le jeune adolescent se projettent résolument en avant alors que deux hommes à leur côté, penchés en arrière, semblent plus hésitants. À cette date, la cause des femmes avançait timidement depuis la chute de Napoléon, celle-ci ayant connu un recul significatif avec le Code civil napoléonien. Ce dernier a en effet subordonné les épouses à l’autorité paternelle et les a entravées dans leurs aspirations au travail et à l’égalité.

Face à l’industrialisation, la critique saint-simonienne (Saint-Simon, économiste 1760-1825) des relations sociales, sexuelles, familiales et religieuses est une lueur d’espoir qui ouvre depuis peu la voie à des prises de position féministes, comme celles de femmes ardentes de ce mouvement : Marie-Reine Guindorf qui fondera La Femme libre en 1832 avec Désirée Véret, premier journal féministe français ou bien encore Eugénie Niboyet, qui y participera et fondera en 1848 un quotidien féministe, La voix des femmes, défendant leur droit de vote. Elles sont l’incarnation d’une avant-garde de combattantes du féminisme qui puise ses racines dans ces temps de rébellion. On peut penser que les héroïnes des barricades, dont on a beaucoup parlé cet été-là, ont pu être pour Delacroix une source réaliste d’inspiration.

Détails à décrypter

Étrangement ce tableau, qui fait le tour du monde depuis plus d’un siècle, cause d’indignation au salon de 1831, est resté dans l’ombre toute la vie du peintre. Eugène Delacroix a essayé pourtant de le promouvoir. Longtemps dans l’ombre, il a pu faire, mais sans succès, une tentative de sortie à Lyon en 1849 pour un public de républicains ou, en 1855, être admiré parmi d’autres de ses œuvres. Mais c’est seulement après sa mort qu’il va prendre son essor.

- Construction pyramidale du tableau

C’est une grande femme, transfigurée par le combat pour la liberté, qui entraîne du regard les insurgés, enveloppée d’une brume de fumées poussiéreuses. De l’ensemble émane de manière tangible le bruit et la fureur.

Au sommet d’une construction triangulaire, cette déesse en débraillée domine, du sommet de la barricade, le groupe d’insurgés, tous des hommes aux profils sociaux variés. Ils avancent vers le spectateur. Les vaincus gisent à leurs pieds. C’est le moment de l’assaut final triomphant…

La Liberté guidant le peuple : la poitrine nue, le drapeau, la baionnette ; l'adolescent, son béret, sa gibecière, son pistolet.

- Une liberté statufiée en statue antique dépeignée et dépoitraillée

Delacroix exprime sa créativité non académique en fusionnant, dans la même allégorie, femme du peuple au teint hâlé et déesse échevelée au profil grec. Ce choix non-conformiste, il le poursuit dans un va-et-vient constant entre idéal et réalité.

Il arme la Liberté, à sa main gauche, d’un fusil à baïonnette très contemporain et de l’autre le drapeau tricolore révolutionnaire claquant au vent. Elle est coiffée fièrement du bonnet phrygien des sans-culottes, ce qui justifiera sa reprise plus tard en Marianne aux pieds nus. Suprême trivialité, il pare ses aisselles de poils noirs, scandale assuré.

- Des archétypes sociaux

Avec un arrière-fond d’une foule compacte d’où se détache le bicorne d’un étudiant polytechnicien, les cinq hommes du premier plan caractérisent, par leurs allures respectives, les types de protagonistes de l’insurrection aussi variés politiquement que socialement : étudiants, bourgeois, ouvriers, paysans….

- L’écolier coiffé d’un béret de velours noir (le faluche). Sa gibecière d’étudiant au côté, il représente la jeunesse insurgée. Enthousiaste, ce jeune adolescent tient fermement des deux mains ses pistolets dans un geste d’attaque. Victor Hugo s’inspirera de ce personnage trente ans plus tard pour imaginer Gavroche.

La Liberté guidant le peuple : l'homme en redingote, l'ouvrier à béret et cocarde et le soldat aux yeux écarquillés.- L’homme en redingote et chapeau haut de forme à genoux suggère la bourgeoisie intellectuelle par sa mise élégante et son arme de chasse, mais son pantalon et sa ceinture rouge rappelle celle des artisans : sans doute un journaliste ou un chef d’atelier typographe luttant pour la liberté compromise de la presse.

- L’ouvrier à béret et cocarde rouge et blanche (signe des libéraux) brandit, à gauche, un sabre. Il porte une banderole porte-sabre et le vêtement des ouvriers manufacturiers avec son pantalon à pont et sa chemise blanche. Un foulard rouge, touche rappel du drapeau, ceint son pistolet à la taille.

- L’homme blessé la tête levée vers la liberté. Un foulard noué sur la tête, il est vêtu de bleu avec ceinture rouge (couleurs de Paris). Il peut être un de ces paysans qui venaient chercher, à la ville, de manière saisonnière un travail misérable en ce début d’industrialisation.

- Le soldat rampant aux yeux écarquillés, à gauche, sans doute un élève d’école militaire. Il tient une épée d’une main. Le pavé dans l’autre est un rappel des attributs usuels et violents des combats de rue.

- Les trois cadavres sur un amoncellement de pavés et de poutres. Ce sont des soldats du roi dans la position peu glorieuse des vaincus. Ils témoignent de la hargne des combats assortis de rapines vestimentaires : le pantalon de celui de gauche a disparu. Delacroix force le réalisme en peignant des poils de pubis et un seul pied dénudé.
Les personnages des deux extrémités sont tronqués suggérant, telle une photographie, d’autres scènes hors champ.

La Liberté guidant le peuple : les vaincus

Le public de 1831 a été troublé, voire choqué, par ce tableau déconcertant où l’allégorie de la Liberté, idéalisée jusque-là, se fait cette fois pragmatique et frise le réalisme le plus cru. Delacroix détonne et dépasse l’événement pour l’élever à l’universel, et par là le fait entrer dans l’histoire de l’art.

Au-delà des différentes interprétations et réactions, on peut s’accorder sur l’exceptionnelle maîtrise et sur la puissance évocatrice de ce chef-d’œuvre qui a conquis les républicains, quand ils ont choisi, sous la 3ème république, de l’associer à la figure de Marianne comme allégorie du régime.

Depuis lors, la puissance de ce tableau en a fait un objet constant de multiples détournements pour défendre différentes causes avec la liberté ou la démocratie comme flambeaux : illustrations de toutes sortes, publicités, caricatures, bandes dessinées, art de rue...

La Liberté guidant le peuple réinterprétée par le graffeur Pboy.

Cette Liberté en Marianne a été ainsi un timbre postal, un billet de banque, Mai 68 pour Gérard Fromanger, l’opposition chinoise pour Yue Minjun, l’anticapitalisme pour Gérard Rancinan.

Plantu l’a réinterprétée en 2015 lors de l’attentat de Charlie Hebdo, cette fois armée de crayons. Les gilets jaunes y deviennent personnages avec le graffeur Pboy. Même dans Astérix, une Bonemine en Liberté brandit un rouleau à pâtisserie et un balai… La Liberté guide désormais tous les imaginaires.

Bibliographie 

Delacroix, Frédéric Martinez Folio biographies Gallimard (2016),
Delacroix, Journal 1822-1863, Plon (1996),
L’été des quatre rois, Camille Pascal, Pocket, Plon (2018).


Épisode suivant Voir la suite
Vies d'artistes
Publié ou mis à jour le : 2024-06-19 23:49:58
kmo (16-06-2024 11:01:16)

Bonjour Hérodote ! Dans la tradition familiale, le modèle pour cette Liberté est une demoiselle des Marches, au sud de Chambéry, mais je n'ai jamais pu confirmer : auriez-vous une bribe d'info là... Lire la suite

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire

Histoire & multimédia

Nos livres d'Histoire

Récits et synthèses

Jouer et apprendre

Frise des personnages