Adolphe Thiers (1797 - 1877)

Le « libérateur du territoire »

L'action politique d'Adolphe Thiers parcourt tout le XIXe siècle ou presque, de la Restauration monarchique, dans les années 1820, durant laquelle il fait ses premières armes, à la IIIe République. Il est le premier président de celle-ci, du 31 août 1871 au 24 mai 1873.

Bourgeois avide de pouvoir et d'argent, d'une pingrerie rare, il représente si bien la bourgeoisie louisphilipparde dans ses jeunes années que le romancier Honoré de Balzac le prend pour modèle de son jeune provincial ambitieux, Rastignac.

Mais Thiers est aussi un homme politique d'une rare intelligence, que lui-même se garde de sous-estimer. Il montre aussi une grande aptitude à percevoir les aspirations profondes de la société française. Bourgeois royaliste à ses débuts, il finit sa vie en républicain conservateur, jusqu'à être renversé par une coalition de députés monarchistes.

Alban Dignat

L'ambition faite homme

Adolphe Thiers, premier Président de la IIIe République (portrait de Théodore Chassériau)Louis Adolphe Thiers naît à Marseille le 15 avril 1797, dans les derniers temps de la Révolution.

Il est l'enfant naturel d'un aventurier, héritier fantasque de bourgeois parvenus. Sa maîtresse, Marie-Madeleine Amic, descend de son côté d'une lignée de commerçants levantins autrefois riches.

Le père étant devenu opportunément veuf, il légitime son fils et épouse sa maîtresse un mois après la naissance. Mais il l'abandonne presque aussitôt de sorte que le futur président sera élevé par sa mère et sa grand-mère.

Plus tard, c'est encore entre deux femmes qu'il passera le plus clair de sa vie : son épouse Élise Dosne et la mère de celle-ci, la bienveillante Sophie Dosne.

Étudiant brillant, Adolphe Thiers quitte Aix-en-Provence pour Paris avec une formation d'avocat mais, désireux d'accéder au plus vite aux plus hautes marches du pouvoir, il s'engage dans le journalisme et publie pige sur pige. Son objectif est de se faire connaître ainsi que de s'enrichir ! Cela lui est indispensable sous la Restauration, ne serait-ce que pour accéder au statut d'électeur, réservé aux citoyens les plus aisés.

Le patronage de Talleyrand

Improbable rencontre... Un jour de 1823, dans le salon du banquier Laffitte où se retrouve le tout-Paris, le jeune Thiers est présenté à Talleyrand. Le « Diable boîteux », presque septuagénaire, reconnaît presque immédiatement dans le jeune ambitieux un alter ego. Il va s'attacher à lui, le chaperonner et guider ses pas dans la haute société. À ceux qui feront reproche au prince d'aider un parvenu marseillais, il répond : « Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé ! »

Ajoutons pour l'anecdote que Talleyrand, dans sa jeunesse, avait lui-même rencontré Choiseul, ex-Premier ministre de Louis XV, dans son château de Chanteloup, près de Blois (sans que cette relation fut aussi suivie que celle avec Thiers).

Toujours dans le but de s'enrichir, Thiers publie en 1824 la première Histoire de la Révolution française. Il a pressenti le goût naissant des Français pour l'Histoire et s'empresse d'exploiter le filon encore vierge de la Révolution. Cette oeuvre colossale mais sans grand intérêt historique aujourd'hui le sort de l'anonymat et lui rapporte de confortables revenus. Il la prolongera plus tard avec une Histoire du Consulat et de l'Empire.

Habilement, sans débourser un sou mais avec la complicité de riches amis, Thiers devient le patron du Constitutionnel, le journal de la bourgeoisie d'affaires. À la tête de ce support très influent, il s'affirme comme l'un des champions de l'opposition libérale au gouvernement de Charles X.

En 1830, Thiers rédige une protestation des journalistes contre les Ordonnances du roi Charles X et contribue à la chute de ce dernier.

À l'issue de la révolution des Trois Glorieuses, en juillet, il fait partie de ceux qui portent Louis-Philippe Ier sur le trône. Son rêve est celui d'une monarchie parlementaire (« Le roi règne et ne gouverne pas », écrit-il). Député des Bouches-du-Rhône en octobre 1830, il accède aussitôt au gouvernement. Il a 33 ans et ne quittera plus guère les allées du pouvoir jusqu'à sa mort, en 1877.

Ménage à trois... ou quatre

Adolphe Thiers devient en 1828 l'amant de Sophie Dosne, épouse du très riche agent de change Alexis Dosne, dont toute la bonne société parisienne fréquente l'hôtel particulier, dans la Nouvelle Athènes (place Saint-Georges, 9e arrondissement de Paris).

Pour être sûre de garder son amant auprès d'elle, Mme Dosne lui fait épouser sa propre fille, Élise (15 ans), le 6 novembre 1833. L'heureux marié (35 ans) encaisse pour l'occasion une copieuse dot de 300 000 francs. En contrepartie, en sa qualité de ministre de l'Agriculture et du Commerce, il offre à son beau-père la fructueuse place de receveur général... à Brest.

Le mariage demeurera stérile et la mariée très distante à l'égard de son mari. Il n'empêche que celui-ci bénéficiera toute sa vie de la sollicitude active de sa belle-mère et de l'attachement passionnel de sa belle-sœur Félicie, plus enjouée que sa soeur.

Les caricaturistes moquent volontiers le ménage et les « trois moitiés de Monsieur Thiers ». Quant à Honoré de Balzac, habitué de l'hôtel Dosne, il va s'inspirer de Thiers pour son personnage d'Eugène de Rastignac (« À nous deux, Paris ! »), un arriviste qui épouse la fille de sa maîtresse, la baronne de Nucingen...  

Fougueux va-t'en-guerre

Thiers s'impose malgré une petite taille (1,55m), une houppe ridicule et un physique sans grâce qui lui valent le surnom de « Foutriquet ». Il manipule les hommes avec subtilité en usant de son art oratoire. Mais son extrême vanité et son envie de se comparer à Napoléon l'entraînent aussi dans des actions périlleuses.

Après le portefeuille des Finances, Thiers obtient celui de l'Intérieur et montre à cette occasion une rare énergie. En avril 1834, il réprime au prix de 600 morts et 10 000 arrestations la seconde révolte des canuts, les travailleurs lyonnais de la soie (c'est un prélude à la répression de la Commune de Paris ; entretemps, Thiers regrettera de n'avoir pu employer la même méthode en février 1848, face aux républicains, et en juin 1848, face aux ouvriers parisiens).

Président du Conseil en 1836, le fougueux ministre envisage le risque d'une guerre contre l'Angleterre à propos de l'Espagne mais le roi, avec sagesse, lui impose de démissionner.

De retour à la Présidence du Conseil en 1840, il fait voter la « loi des Bastilles » qui va enfermer Paris dans un corset de fortifications en prévision de futures guerres. Ces « fortifs » retarderont seulement de quelques semaines l'entrée des Prussiens à Paris en 1870-1871.

Thiers tente de redresser la popularité du roi en négociant avec Londres le « Retour des cendres » de l'ex-empereur Napoléon Ier. Du coup, le parti bonapartiste reprend vie et dix ans plus tard, l'Empire sera restauré.

Le grand homme ne renonce pas au plaisir d'une bonne guerre. Il menace cette fois de s'opposer au reste de l'Europe dans le conflit qui oppose le sultan ottoman à son vassal égyptien. Il a le soutien du petit peuple des villes, républicain et belliciste, mais encore une fois, le roi a la sagesse de le chasser et appelle le prudent Guizot au gouvernement.

Thiers n'aura dès lors de cesse de combattre le gouvernement Guizot, provoquant la chute de celui-ci en 1848 et la chute de la royauté par la même occasion. Tandis que Louis-Philippe Ier, aux abois, envisage d'abdiquer pour ramener la paix civile, Thiers lui conseille de « sortir de Paris pour y rentrer avec le maréchal Bugeaud et 50 000 hommes ». Le roi, horrifié, repousse l'idée de répandre le sang du peuple et préfère la fuite.

Sous la Deuxième République qui remplace la monarchie, en 1848, Thiers revient au pouvoir. Face aux émeutes ouvrières de juin 1848, il renouvelle sans succès sa proposition de reconquête de Paris par l'armée et de liquidation de l'engeance révolutionnaire et socialiste.

Dans son discours du 24 mai 1850, encore tout bouleversé par le souvenir des émeutes, il déclare : « Il y a une quantité de vagabonds qui ont des salaires considérables, d’autres qui, par des moyens illicites, gagnent suffisamment pour avoir un domicile, qui n’en veulent pas avoir. Ce sont ces hommes qui forment, non pas le fond, mais la partie dangereuse des grandes populations agglomérées, ce sont ces hommes qui méritent ce titre, l’un des plus flétris de l’histoire, entendez-vous, le titre de multitude. La vile multitude qui a perdu toutes les Républiques. C’est la multitude, ce n’est pas le peuple que nous voulons exclure, c’est cette multitude confuse, cette multitude de vagabonds dont on ne peut saisir ni le domicile ni la famille, si remuante qu’on ne peut la saisir nulle part, qui n’ont pas su créer pour leur famille un asile appréciable : c’est cette multitude que la loi a pour but d’éloigner ».

L'habile manoeuvrier encourage le prince Louis-Napoléon Bonaparte à se présenter à la présidence de la République, malgré tout ce qui les sépare. Il rompt avec lui lorsque se profile le coup d'État du 2 décembre 1851 qui instaurera le Second Empire. Il évoque alors « la République qui nous divise le moins ».

Expulsé de France pendant quelques mois, Adolphe Thiers ne revient dans la politique qu'en 1863 en se faisant élire député de Paris. Il dénonce la diplomatie aventureuse de l'empereur et se signale à l'occasion de la bataille de Sadowa par une singulière prescience du danger prussien et des drames à venir. L'historien Jacques Bainville rapporte ce mot de Thiers, six semaines avant Sadowa : « Le plus grand principe de la politique européenne est que l'Allemagne soit composée d'États indépendants, liés entre eux par un simple lien fédératif. »

Thiers s'oppose encore à l'entrée en guerre de la France contre la Prusse en juillet 1870, ce qui lui vaudra d'être porté au gouvernement après la défaite et la chute de l'empereur.

De la monarchie à la République

Adolphe Thiers vu par le caricaturiste GilThiers a 73 ans quand s'effondre le Second Empire mais, pour lui, le meilleur reste à venir. Ce sera la négociation du traité de Francfort avec Bismarck et la sauvage répression de la Commune, selon les plans qu'il avait envisagés à plusieurs reprises, sans succès, au cours de sa vie passée.

Thiers devient le deuxième président de la République française (après Louis-Napoléon Bonaparte en 1848). Bourgeois et conservateur, il a la faveur de la majorité monarchiste de l'Assemblée nationale.

Mais celle-ci est divisée entre orléanistes et légitimistes et d'autre part, l'opinion publique s'accoutume aux institutions républicaines. Réaliste, Thiers se rallie peu à peu à la République. Peu lui importe la nature du régime pourvu qu'il respecte les intérêts des possédants. Il déclare le 13 novembre 1872 devant les députés : « La République sera conservatrice ou ne sera pas ».

Mais les députés monarchistes ne partagent pas son pragmatisme. Par défiance à son égard, ils interdisent le 13 mars 1873 au chef de l'exécutif d'assister aux travaux de l'assemblée législative. Cette disposition va se perpétuer jusqu'à nos jours.

Le 24 mai 1873 enfin, l'Assemblée, constatant son manque d'empressement à restaurer la monarchie, lui retire sa confiance et porte à la présidence le maréchal Mac Mahon, un royaliste sincère.

Le « libérateur du territoire »

Le 16 juin 1877, à l'Assemblée nationale, le républicain Gambetta salue son vieil adversaire du titre de « libérateur du territoire ». Thiers, en effet, a l'insigne mérite d'avoir bouclé en deux ans le remboursement de l'indemnité de guerre de 5,5 milliards de francs due aux Allemands. Il a pour cela lancé deux emprunts en juin 1871 et juillet 1872.

Ils ont été immédiatement couverts grâce à l'épargne accumulée par les Français à la faveur de l'expansion économique sous le Second Empire et ont permis le départ anticipé des troupes d'occupation dès septembre 1873 (à l'exception de l'Alsace et du nord de la Lorraine). Dont acte.

Le voilà, le libérateur du territoire (Gambetta, à l'adresse de Thiers, le 18 juin 1877, à Versailles), tableau de Jules Garnier

Le héros s'éteint le 3 septembre 1877 à 80 ans. Cinq jours plus tard, oublieux de son passé monarchiste et de son férocité à l'égard des Communards, le peuple français unanime lui offre des obsèques grandioses. Léon Gambetta, son rival de toujours, marche en tête du cortège funéraire. Pas moins de 300 voitures couvertes de fleurs suivent le corbillard. La dépouille est ensevelie au Père-Lachaise sous un énorme monument en forme d'arc de triomphe.

Thiers est le premier des illustres vieillards auxquels les Français ont confié leur destin dans les heures noires de la République. Après lui sont venus Clemenceau, Pétain et de Gaulle.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-05 18:18:32

 
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