1815-1861

Allemagne : l'Union rêvée

Malgré une forte unité linguistique, l'Allemagne (anciennement Germanie) n'a au Moyen Âge jamais réussi à s'unir, à la différence de la France ou de l'Angleterre. Les titulaires du Saint Empire Romain germanique, aussi appelés empereurs d'Allemagne, élus par une poignée de Grands Électeurs, n'avaient qu'un pouvoir symbolique.

À partir de Maximilien 1er, le titre impérial demeure dans la maison des Habsbourg. Celle-ci n'exerce de véritable pouvoir que sur ses domaines héréditaires (archiduché d'Autriche, royaumes de Bohème et de Hongrie...). 

La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage l'Allemagne sous des prétextes religieux. Elle se termine par les traités de Westphalie, qui émiettent l'Allemagne en 350 principautés plus ou moins grandes, jalouses de leur indépendance, et placées sous l'autorité toute symbolique de l'empereur qui règne à Vienne.

Au XVIIIe siècle, une puissance commence à émerger de ce savant désordre : la Prusse de la dynastie des Hohenzollern.

L'Empereur des Français Napoléon 1er, en abolissant le Saint Empire Romain germanique et en ramenant à une quarantaine le nombre de principautés, va dégager la voie à une unification de l'Allemagne sous l'égide de la Prusse.

Notons aussi que l'occupation française coïncide avec une extraordinaire effervescence intellectuelle et artistique et réveille le patriotisme allemand. Quelques noms en portent témoignage : Goethe, Novalis, Fichte, Hegel, Beethoven... L'époque est au romantisme. On rêve d'épopée et l'on cultive la nostalgie du passé. C'est ainsi que se développe dans la jeunesse éduquée le rêve d'une Allemagne réunifiée.

Le rêve prend forme

Après la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne crée le 8 juin 1815 la Confédération germanique, un ensemble aux contours très lâches, présidé par l'empereur d'Autriche assisté du roi de Prusse.

Il va de soi que cette construction politique, sans pouvoir réel, ne correspond pas aux voeux de la jeunesse qui souhaite en terminer avec le morcellement de l'Allemagne et crée dans cette perspective une Association des étudiants allemands. Fondée à Iéna, cette association politique se donne pour symboles la devise «Honneur, Liberté, Patrie» et les couleurs de l'ancien empire (noir, rouge, or), qui sont celles de l'actuel drapeau allemand...

Le Congrès de Vienne attribue par ailleurs à la Prusse la Rhénanie, autrement dit la région du Rhin, située à l'ouest de l'Allemagne, de sorte que Berlin n'aura de plus pressant désir que de rattacher cette riche acquisition à ses territoires de l'Est.

L'union douanière du Zollverein

L'intégration économique de l'Allemagne (à l'exclusion de l'empire autrichien) progresse très vite au milieu du XIXe siècle, en contraste avec les échecs successifs des unions politiques.

Friedrich List (6 août 1789, Reutlingen – 30 novembre 1846, Kufstein) , tableau de Caroline HovemyerLe mérite en revient à un économiste patriote, Friedrich List, partisan d'un protectionnisme raisonné, qui plaide très tôt pour une union douanière.

Le 26 mai 1818, la Prusse donne l'exemple en supprimant les soixante-sept tarifs douaniers qui entravent les échanges de marchandises à l'intérieur même de son territoire.

Le 11 janvier 1828, le ministre des finances prussien von Motz convainc la Hesse-Darmstadt d'établir une union douanière avec son propre pays.

Visionnaire, il écrit dans un rapport au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III : «L'union des États dans une association douanière et commerciale entraîne après elle l'unification politique en un même système politique».

Dès lors se multiplient les unions douanières du Rhin à l'Elbe. En 1834, elles sont réunies en une seule, sous le nom de Deutscher Zollverein (en français, Union douanière allemande).

Dans cette union, une absence est remarquée, celle de l'Autriche. C'est que la plupart des Allemands, à commencer par les Prussiens, n'ont aucune envie d'intégrer dans leur projet un empire multiculturel qui compte de très importantes minorités non-germaniques (Slaves, Hongrois, Italiens, Roumains...).

L'Autriche, fâchée d'être exclue du jeu, ne va avoir de cesse de l'entraver mais sans succès.

La Prusse face à l'Autriche

En 1841 monte sur le trône prussien Frédéric-Guillaume IV. Cultivé et idéaliste, favorable aux libéraux, surnommé le «Roi romantique», le nouveau souverain est aussi un personnage instable et irrésolu, au point qu'il sombrera dans la folie à la fin de sa vie. En attendant, il convoque une diète (assemblée) en vue de rédiger une Constitution. C'est un échec et il doit y mettre un terme.

Mais la Révolution française de février 1848 ravive à Berlin comme dans le reste de l'Europe les mouvements libéraux. Les 18 et 19 mars, Berlin se soulève. Sous la pression de la rue, Frédéric-Guillaume IV forme un gouvernement libéral et accorde le 5 décembre 1848 la Constitution tant promise. Il adopte aussi le drapeau noir, rouge et or de l'Allemagne rêvée par les libéraux. L'épreuve se termine dans le drame en novembre 1848, quand 13.000 soldats entrent à Berlin sous les ordres du général Friedrich von Wrangel. Les rebelles sont massacrés et l'état de siège instauré jusqu'en juillet 1849.

Entre temps, à Francfort, dans l'église Saint-Paul, s'est réuni le 18 mai 1848, un Parlement élu au suffrage universel en vue de fonder un État fédéral allemand. Constitué de députés venus de toute l'Allemagne, essentiellement des bourgeois libéraux, le Parlement de Francfort constitue sans attendre un gouvernement fédéral provisoire et nomme l'archiduc Jean de Habsbourg «vicaire de l'Empire». Mais des dissensions se font jour entre partisans d'une Petite Allemagne d'où serait exclue l'Autriche et partisans d'une Grande Allemagne. Les premiers l'emportent enfin et offrent la couronne impériale au roi de Prusse.

Le 27 avril 1849, après bien des hésitations, Frédéric-Guillaume IV fait savoir son refus d'une couronne «ramassée dans le ruisseau». Il ne veut pas devenir un quelconque souverain constitutionnel. Le Parlement, là-dessus, est dispersé avec brutalité par les troupes prussiennes. La rupture est consommée entre les libéraux allemands et le roi de Prusse.

Un mois plus tard, le 26 mai 1849, le roi de Prusse, qui a de la suite dans les idées, réunit les petits souverains de l'Allemagne du Nord à Erfurt en vue de constituer une «Union restreinte» dont il serait le souverain.

L'empereur d'Autriche François-Joseph 1er proteste. La guerre menace. Frédéric-Guillaume IV consent in fine à faire marche arrière en signant la convention d'Olmütz, le 29 novembre 1850. L'Union restreinte est dissoute... et la Confédération germanique de 1815 rétablie ! L'empereur d'Autriche peut se réjouir. De leur côté, les patriotes allemands se disent que décidément, rien ne sera possible tant que Vienne ne sera pas éliminé de la partie.

Affaibli et déconsidéré par l'humiliation d'Olmütz, le roi Frédéric-Guillaume IV se laisse désormais mener par une coterie de réactionnaires, surnommée avec mépris la Camarilla. Brutalités policières et arbitraire deviennent le lot quotidien des libéraux prussiens.

Succès de l'intégration économique

En attendant des jours meilleurs, le Zollverein s'étend et, grâce à cette union douanière, dans les années 1850, l'Allemagne du Nord entre résolument dans l'ère industrielle et devient une zone économique complètement intégrée, où les chemins de fer eux-mêmes ignorent les frontières. Le thaler prussien devient la monnaie de référence de la Petite Allemagne en attendant qu'en 1871, après la constitution de l'Empire allemand, le mark (unité monétaire représentant un tiers de thaler) ne devienne la monnaie officielle du nouvel  État.

L'intégration économique de l'Allemagne précède ainsi son intégration politique... Cette démarche est celle-là même qu'ont tenté de mettre en oeuvre les «Pères de l'Europe» dans les années 1950 pour unifier le Vieux Continent !

Joseph Savès

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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