240 av. J.-C. à 1962

La difficile gestation de la nation algérienne

Le territoire de l'actuelle Algérie entre dans l'Histoire avec Massinissa, chef des tribus numides tiraillé entre Carthage et Rome.

Intégré à l'empire romain, il en devient une province prospère. Dans les premiers siècles du christianisme, il s'honore de quelques grands esprits dont le plus célèbre est saint Augustin.

Les Vandales - des Germains venus d'outre-Rhin - et les Byzantins ne font qu'y passer. Les Arabes musulmans s'en emparent enfin au prix de quelques difficultés. Au Moyen Âge se multiplient de petits royaumes farouchement attachés à leur indépendance. Ils déclinent à partir du XVe siècle et disparaissent sous les coups portés par les Turcs, les Espagnols ou encore les Marocains.

À l'époque moderne, la région est communément connue sous le nom de « Berbérie » (déformation de Barbares, nom attribué aux habitants de langue amazigh à la fin de l'empire romain).

Le seul État de la région reconnu par les chancelleries est la Régence d'Alger, inféodée au sultan d'Istamboul. Sa pratique de la piraterie en mer Méditerranée a de quoi irriter les grandes puissances riveraines, en premier lieu la France. Celle-ci tente un débarquement à Jijel, en petite Kabylie, en octobre 1664, sous le règne de Louis XIV. C'est un fiasco.

Préhistoire d'un État

Le roi Charles X, pour des raisons de politique intérieure, tente à son tour sa chance en juin 1830. Cette fois, un corps expéditionnaire français arrive à investir Alger. C'est la fin de la Régence.

Les Français s'en tiennent d'abord à l'occupation du littoral. Mais en 1839, une révolte suscitée par Abd el-Kader se solde par le massacre des colons européens de la plaine de la Mitidja.

Le gouvernement confisque les terres des tribus impliquées dans le massacre et entreprend la conquête de l'arrière-pays, seul moyen selon lui d'assurer la sécurité des ports.

S'ensuit une longue, brutale et meurtrière guerre, comparable par ses excès à la guerre livrée aux Vendéens par la Convention. Le territoire est pacifié non sans difficultés avec la prise de la smala d'Abd el-Kader.

La reddition de ce dernier, en 1847, accélère la colonisation agricole. L'État français s'approprie les terres des tribus soumises, les indigènes n'en étant plus que les usufruitiers à titre précaire.

Sur les conseils d'Ismaïl Urbain, un journaliste saint-simonien converti à l'islam, Napoléon III envisage de constituer en Algérie un « royaume arabe » associé à la France (comme plus tard le Maroc et la Tunisie).

Il gèle l'annexion des terres tribales par le sénatus-consulte du 22 avril 1863 qui déclare « les tribus d'Algérie propriétaires des territoires dont elles avaient la jouissance personnelle et traditionnelle ». Par le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, il permet aussi aux indigènes qui le souhaitent de « jouir des droits de citoyen français » et accorde la même facilité aux étrangers ayant trois années de résidence dans le pays. Cette disposition généreuse concerne trois millions de musulmans, trente mille israélites et 250 000 étrangers.   

La IIIe République, très engagée dans la colonisation, qui lui succède transforme l'Algérie en colonie de peuplement. Elle veut en faire le joyau du deuxième empire colonial de la France (le premier a été perdu avec le traité de Paris de 1763 et l'indépendance de Saint-Domingue en 1801).

Parmi ses premières mesures, le décret Crémieux abroge le senatus-consulte de 1865 et accorde la citoyenneté française aux seuls habitants israélites. Les musulmans conservent le droit de demander la citoyenneté française mais ils doivent pour cela renoncer à titre individuel au statut coranique, jugé incompatible avec la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (inégalité juridique de l'homme et de la femme). En acceptant la citoyenneté, ils se privent de faire appel aux arbitrages du juge coutumier, le « cadi », ainsi que de pratiquer la polygamie, le droit de répudiation...

Malgré ces contraintes, il semble que de nombreux musulmans auraient été prêts à se faire « naturaliser ». Dès 1871, des groupes de villageois se rendent à cette fin auprès du juge de paix Mais ils sont découragés par les obstacles de l'administration locale (note). La citoyenneté est même refusée aux quelques milliers de Kabyles qui ont fait le choix de se convertir à la religion chrétienne ! Dans le même temps, le chef Mokrani s'insurge contre le sort privilégié fait aux israélites ; il s'ensuit une violente révolte des Kabyles de la région de Constantine. 

La gauche républicaine organise en Algérie un régime franchement discriminatoire tout en s'efforçant d'assimiler la colonie et la « franciser ». 100 000 hectares sont mis à la disposition des Alsaciens-Lorrains qui ont opté pour la France en 1871. La propriété collective des douar, ou groupes de familles, est abolie et une partie des communaux revendue aux colons. Les musulmans sont ainsi soumis à partir de 1881 au régime de l'indigénat, avec l'obligation d'un permis de circulation. Bien que non-citoyens, ils n'en sont pas moins astreints au paiement de l'impôt et au service militaire. La IIIe République constitue la même année, en 1881, l'Algérie sous la forme de trois départements : Oran, Alger et Constantine. Elle francise par la même occasion les noms de localités.

Mais les excès de cette politique républicaine d'assimilation suscitent la critique de Jules Ferry lui-même. Il déclare en 1892 :« C'est que les lois française... n'ont point la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe, que les milieux sociaux résistent et se défendent, et qu'il faut en tout pays que le présent compte grandement avec le passé... Il n'est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule de nos lois du continent qui puisse, sans des modifications profondes, s'accommoder aux 272 000 Français, aux 219 000 étrangers, 3 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien ».

C'est ainsi que l'on s'oriente à partir de 1896 vers un régime colonial plus ou moins autonome. En 1898, un statut spécial place les trois départements algériens sous l'autorité d'un gouverneur général dépendant du ministère de l'Intérieur, avec une Assemblée algérienne élue de 69 membres dont 48 Européens et assimilés.

L'égoïsme des colons et leurs craintes d'être submergés par la majorité indigène privent celle-ci de l'espoir d'améliorer son sort.

Relance de la colonisation

La IIIe République relance par ailleurs la colonisation européenne. Les premiers bénéficiaires sont 10 000 ressortissants de l'Alsace-Moselle qui ont quitté leur terre natale suite à son annexion en 1871 par l'empire allemand.

Affiche touristique (Algérie française)Suivent de nombreux immigrants pauvres issus essentiellement d'Espagne, d'Italie et de l'île voisine de Malte. En 1900, pas moins d'un million d'hectares de terres sont cultivées par des Européens, essentiellement en vigne et en blé.

Au milieu du XXe siècle, les habitants d'origine européenne représentent un peu plus de 10% de la population totale, en incluant les citoyens assimilés de culture israélite. Surnommés pieds-noirs, ils forment une communauté soudée, repliée sur elle-même, méfiante à l'égard des musulmans autant que des Français de la métropole.

La plupart vivent modestement, au regard du niveau de vie dans les villes de la métropole. Ils votent en majorité à gauche et se reconnaissent volontiers dans les écrits d'Albert Camus, leur plus illustre représentant.

Une minorité de grands propriétaires terriens dominent la vie publique et leur influence est d'un grand secours aux petits colons quand il s'agit d'enterrer des projets de réforme.

Naissance d'une identité musulmane

Chez les musulmans, des revendications politiques contradictoires se font jour dans les années 1930. Le Parti Populaire Algérien de Messali Hadj demande l'indépendance tandis que la Fédération des élus indigènes réclame une complète assimilation. 

Cependant, l'idée d'une nation algérienne est encore étrangère à la plupart des habitants. Le militant Ferhat Abbas dira avoir cherché l'Algérie dans les livres et les cimetières et ne pas l'y avoir trouvée.

En 1936, le président du Conseil Léon Blum et le gouverneur Viollette proposent de conférer à tout juste 21 000 musulmans le droit de vote aux élections législatives. Mais les élus d'Algérie s'y opposent violemment et le projet Blum-Viollette, malgré sa timidité, n'est même pas voté.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, les Français d'Algérie se rallient massivement au gouvernement de Vichy conduit par le maréchal Pétain. Mais en 1942, l'Algérie est occupée par les Anglo-Saxons et Robert Murphy, représentant du président Roosevelt, ne se fait pas faute de dénoncer alors le colonialisme.

Les Algériens musulmans découvrent alors l'inanité de leur statut d'indigène et demandent que des droits politiques leur soient enfin reconnus. C'est ainsi que Ferhat Abbas publie le Manifeste du peuple algérien avec 28 élus musulmans le 10 février 1943. Il fonde par ailleurs l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) tandis que Messali Hadj fonde le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD).

Prémices de la révolte

En signe d'ouverture, le 7 mars 1944, le gouvernement provisoire d'Alger octroie la citoyenneté française à 70 000 musulmans (l'Algérie compte à cette date près de 8 millions de musulmans pour moins d'un million de citoyens, ceux-ci étant d'origine européenne ou descendant des juifs d'Algérie naturalisés par le décret Crémieux !).

Jugeant ce geste très insuffisant, Messali Hadj et Ferhat Abbas projettent un congrès clandestin qui proclamerait l'indépendance. L'année suivante, ils se proposent de profiter de la liesse de la victoire pour brandir le drapeau de l'Algérie indépendante. Mais Messali Hadj est arrêté en avril 1945 et les manifestations débouchent sur les dramatiques massacres de Sétif, le 8 mai 1945 (plusieurs milliers de victimes).

Les revendications des indépendantistes algériens sont à peu près unanimement condamnées par la classe politique française, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche. Les uns y voient la main de Moscou, les autres (les communistes) celle des nazis ! Tous demeurent déterminés à maintenir la colonie au sein de la République.

La IVe République consent tout de même en 1947 à accorder un statut plus décent à l'Algérie qui devient « un groupe de départements dotés de la personnalité civile, de l'autonomie financière et d'une organisation particulière ».

Mais, cédant aux injonctions des grands propriétaires pieds-noirs, le gouvernement français institue une Assemblée algérienne avec un double collège qui reproduit la division de la société : le premier collège représente les 950 000 Français du pays et quelques 45 000 musulmans ; le second, de même poids politique, représente les 8,5 millions d'autres musulmans, dont le taux de natalité très élevé conduit à penser qu'ils occuperont une place de plus en plus grande dans leur pays.

Comme si ces distorsions ne suffisaient pas, le travail de l'Assemblée algérienne est compromis dès le départ par le trucage du scrutin. Autant d'injustices flagrantes qui portent en germe le conflit futur.

Guerre d'indépendance

Déclenchée par une poignée d'hommes le 1er novembre 1954 (la « Toussaint rouge »), l'insurrection indépendantiste ne reçoit le soutien d'une fraction notable des musulmans qu'après les massacres de Philippeville, l'année suivante.

La guerre et la haine, photo M. Desjardins / L'ennemi intime (Seuil)Elle s'enfonce alors dans l'horreur, avec une « guerre sans nom » tissée d'attentats, de coups de main, de répression aveugle et de torture, doublée d'une autre guerre au moins aussi violente entre factions indépendantistes (FLN contre MNA).

Il faudra en définitive toute la lucidité résignée de De Gaulle pour faire admettre à chacun le caractère inéluctable de l'indépendance, effective le 3 juillet 1962. Mais celle-ci sera engagée de la pire des façons, les clés du pays étant confiées le 19 mars 1962 au FLN, soit la faction la plus dure du mouvement indépendantiste.

Dans le même temps, les protectorats voisins du Maroc et de la Tunisie auront recouvré leur indépendance aussi aisément qu'ils l'avaient perdue, par un accord d'État à État.

Enfance douloureuse

L'indépendance ravive les tensions au sein du FLN.

La guerre intestine fait des milliers de victimes dans les semaines qui suivent l'indépendance. Elle se solde finalement par la victoire du président de la République Ahmed Ben Bella et de son allié provisoire, le colonel Houari Boumedienne, qui commande « l'armée des frontières » (35 000 hommes).

Ce dernier prend le pas sur ses rivaux qui commandent l'armée des partisans (10 000 hommes) avant d'évincer Ben Bella lui-même le 20 juin 1965.

La lente descente aux enfers de l'Algérie « socialiste » des années 1970 et la guerre civile des années 1990 témoignent de la difficulté de la nation algérienne à trouver son identité, entre la modernité occidentale et le repli islamiste. L'assassinat de Mohamed Boudiaf (1992) ruine pour longtemps l'espoir d'une moralisation de l'État. 

Les dirigeants du FLN, toujours au pouvoir un demi-siècle après, n'ont de cesse de reporter la responsabilité de leurs échecs sur l'ancien colonisateur. Leurs accusations sont relayées en France par la gauche socialiste, soucieuse de faire oublier son engagement en faveur de la colonisation jusqu'à la fin des années 1950. On voit mal quels dirigeants, en Algérie et en France, auront le courage de sortir de ce double mensonge. En sont principalement victimes les Algériens eux-mêmes et les enfants de l'immigration, entretenus dans la haine à l'égard de leur patrie d'adoption.

Alban Dignat

Publié ou mis à jour le : 2020-01-08 16:12:39

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net