Turcs et Russes

3- Deux « hommes malades »

Chacun à leur manière enfants de Byzance, Russes et Ottomans se sont affrontés pendant plus de trois siècles autour de la mer Noire. Au début du XIXe siècle, la survie de l’empire ottoman est en jeu.

À Saint-Pétersbourg, à la cour des Romanov, on commence à rêver  à une reconquête de l’ancienne Constantinople : c’est le début de « la question d’Orient ».

Thomas Tanase

Les empires russe et ottoman au XVIIIe siècle (carte : Herodote.net)

La Russie avance ses pions

Suite aux victoires russes de la fin du XVIIIe siècle, Potemkine, l’influent conseiller de l’impératrice Catherine II, envisage de reconstituer un empire byzantin dirigé par Constantin, petit-fils de la souveraine. Il encourage les populations orthodoxes à se soulever, à commencer par celles de Moldavie et Valachie (Roumanie actuelle).

En 1787 débute une nouvelle guerre russo-turque. La Sublime Porte, en grande difficulté, est sauvée par la Révolution française qui amène l’Autriche à se retirer du conflit. La Russie signe une paix de compromis à Iassy, en Roumanie, en 1792, et se voit confirmer le Dniestr pour frontière. Parallèlement, elle poursuit son avancée au Caucase et annexe la Géorgie en 1800.

En guerre contre Napoléon 1er, le tsar Alexandre 1er en profite pour occuper à nouveau les principautés roumaines. Par le traité de Bucarest du 28 mai 1812, sous la supervision de l'illustre maréchal Koutouzov, la Russie devient le garant des principautés roumaines ainsi que de la Serbie, qui obtient son autonomie. Elle annexe aussi la Bessarabie roumanophone (événement dont est issue l’actuelle ex-république soviétique de Moldavie).

Alexandre Ier présente à Napoléon les Kalmouks, les Cosaques et les Bachkirs de l'armée russe le 9 juillet 1807, Pierre-Nolasque Bergeret, XIXe siècle, château de Versailles, DR.

Avec la chute de Napoléon et le retour de l'autocratie, la Russie se méfie désormais des revendications autonomistes des chrétiens de l'empire ottoman, trop libéraux à son goût. Mais quand les Grecs se rebellent, dans les années 1820, Nicolas Ier ne peut faire moins que d’intervenir aux côtés des Anglais et des Français. 

Comte Paul Kisseleff, Franz Krüger, 1851, Saint-Petersbourg.Par le traité d'Andrinople du 14 septembre 1829, la Russie se voit confirmer la possession de la Géorgie et obtient la libre circulation pour ses navires marchands dans les Détroits (Dardanelles et Bosphore, entre mer Égée et mer Noire).

Elle fait nommer le comte Kisseleff à la tête des provinces ottomanes de Moldavie et Valachie. Parallèlement, elle affermit son emprise sur le Caucase mais doit faire face à la résistance de l’imam Chamil à partir du Daghestan, qui perdure jusqu’en 1859.

Le ciel s'obscurcit au-dessus de la Sublime Porte. L’Algérie, nominalement sous autorité ottomane, est occupée par la France et le vice-roi d'Égypte Méhémet Ali défie le sultan.

C'en est trop pour le tsar qui veut conserver le sultan sur son trône pour l'exploiter à sa guise. Quand, en 1832, l'armée égyptienne se rapproche dangereusement d'Istamboul, la flotte russe vient mouiller dans le Bosphore afin de protéger le sultan Mahmoud II !

Vue de Constantinople, Félix Ziem, 1864, musée des Beaux-Arts de Rouen, DR.

Modernisations hasardeuses

En 1848, le « printemps des peuples » change une nouvelle fois la donne. La Russie joue un rôle central dans la répression de mouvements nationaux qui menacent son empire. Elle intervient en Hongrie pour le compte du nouvel empereur autrichien François-Joseph et soutient la répression que mènent les Turcs dans les principautés roumaines.

Le tsar Nicolas Ier, lithographie, 1824, Palais d'Hiver, Saint-Pétersbourg.Désormais, Nicolas Ier, qui pense tenir sous influence l’Autriche et la Prusse, se sent en mesure de proposer à la Grande-Bretagne un partage qui mettrait sous l’égide de l’empire russe les principautés roumaines, la Serbie, la Bulgarie et les Détroits, l’Égypte étant placée dans la sphère de l’Angleterre.

Chacun connaît la formule du tsar : « Nous avons sur les bras un homme malade, très malade, déclare Nicolas 1er à l'ambassadeur britannique Hamilton Seymour en janvier 1853, à l'occasion d'une réception à Saint-Pétersbourg. Ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires soient prises »

En 1852, une querelle surréaliste entre clergés catholique et orthodoxe à Bethléem, en Terre Sainte, met le feu aux poudres. L'empereur des Français Napoléon III défend le clergé latin pour se concilier le parti catholique et restaurer le rôle traditionnel de la France en Orient. De son côté, Nicolas 1er se pose en protecteur des chrétiens orthodoxes. Il en vient à déclarer la guerre à l’empire ottoman en 1853. C’est une immense erreur de calcul : le Royaume-Uni entre aussitôt en guerre contre la Russie, allié à la France. Le débarquement des troupes franco-anglaises en Crimée en 1854 est suivi par le siège de Sébastopol et une victoire finale qui se solde par un coût humain important.

L'attaque de Malakoff,  8 septembre 1855, William Simpson, gravure publiée le 22 octobre 1855, Library of Congress, Washington. Soldats français et Zouaves s'avancent, traversent le fossé, et engagent les soldats russes dans un combat au corps à corps.

Le traité de Paris en 1856 gèle l’avancée russe et neutralise la mer Noire. Il pérennise l’empire ottoman, même si les principautés roumaines ne vont par tarder à s’unir et former un État roumain davantage tourné vers la France et l’Europe que vers la Russie. Le Monténégro devient lui aussi autonome en 1858.

- la Russie au défi de la modernité

Pour la Russie, la défaite est cinglante et révèle des carences insurmontables, dans les institutions comme dans les infrastructure. Le nouveau tsar Alexandre II engage courageusement une course au progrès. Il abolit le servage et promeut l’industrialisation. Il s'ensuit un regain de tensions sociales qui se manifeste en particulier par la multiplication d’attentats terroristes dont Alexandre II lui-même sera victime.

Audience avec l'empereur Alexandre II à Saint-Pétersbourg en 1867, lithographie russe, 1887.À certains égards, la Russie semble reprendre son expansion comme si de rien n’était. Elle s’empare de l’Asie centrale, mais bute sur l’Afghanistan où elle se heurte à la zone d’influence britannique dont l’épicentre se trouve aux Indes.

Dans les Balkans, elle soutient les revendications autonomistes. Il s'ensuit en 1875 une brutale répression par les Turcs, avec le cortège habituel de massacres et de réfugiés. C'est pour la Russie un motif de relancer la guerre contre l'empire ottoman.

Son armée arrive en 1877 dans les faubourgs d’Istamboul. Par la paix de San Stefano du 20 janvier 1878, la Sublime Porte laisse la Russie étendre ses frontières jusqu’à la ville de Kars, en Anatolie orientale ; elle reconnaît l’indépendance de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro et d’une grande Bulgarie.

Mais une fois encore, les puissances européennes interviennent. Un congrès réuni à Berlin en 1878 démantèle la Grande Bulgarie et laisse en compensation l’Autriche-Hongrie occuper la Bosnie. La Grande Bretagne obtient l’île de Chypre et, en 1882, impose son protectorat sur l’Égypte.

 Sélim III reçoit les dignitaires à la Porte de la Félicité (troisième cour où commencent les appartements privés du sultan), Konstantin Kapıdağlı, 1789, Palais de Topkapi, Istanbul.

- la Turquie au défi de la modernité

Alors que sa survie est en jeu, l’empire ottoman demeure actif. Dès le XVIIIe siècle, il avait commencé à s’ouvrir : une première imprimerie est construite en 1735 et des aventuriers européens viennent tenter de moderniser les armées du sultan Selim III (1789-1806).

Ces premiers embryons de réforme jettent les bases qui permettent à Mahmoud II de supprimer le corps des janissaires en 1826. Mais c’est surtout à partir du règne d’Abdülmecid Ier (1839-1861) que l’empire ottoman s’engage dans la période des réformes (les Tanzimat).

Midhat Pasha, 1893, British Library.Sous la conduite de ministres réformateurs, comme Mustafa Reşid pacha puis Midhat pacha, l’État se centralise et introduit une législation inspirée de l’Europe qui proclame l’égalité de tous, indifféremment de la religion. Le rôle de la loi religieuse, la charia, est fortement réduit. 

Mais la réforme coûte cher, tout comme la modernisation de l’administration, des infrastructures et plus encore de l’armée. L'État se surendette.

Parallèlement, Istamboul s’ouvre aux étrangers : le quartier de Galata-Péra devient un véritable centre européen, avec ses cafés, ses théâtres.

Des missionnaires protégés par les puissances s’installent dans l’empire et contribuent à faire renaître des nationalismes chrétiens. Grecs, Arméniens et chrétiens maronites du Liban bénéficient aussi, tout au moins pour les plus aisés d’entre eux, de conditions de vie à l’européenne.

Dans le même temps, les défaites humiliantes dans les Balkans et le Caucase ont obligé des centaines de milliers de musulmans à émigrer. Ils s’installent dans les quartiers pauvres d’Istamboul mais aussi en Anatolie orientale, où vivent déjà d’importantes populations kurdes et arméniennes.

L’empire ottoman, tout en se modernisant, est donc lui aussi profondément déstabilisé. Le mouvement des Jeunes Ottomans, autour de Namık Kemal, se réclame de la tradition musulmane pour revendiquer un régime libéral.

Caricature politique représentant Sultan Hamid comme un boucher pour ses actions dures contre les Arméniens ottomans, Rostro.En 1875, en pleine crise dans les Balkans, l’empire fait banqueroute et ne peut plus rembourser ses créditeurs. Abdülaziz, au pouvoir depuis 1861, est déposé en mai 1876 au profit de son neveu Murad V. Mais il est destitué pour troubles mentaux au bout de seulement trois mois et remplacé par son frère Abdülhamid II.

La situation est dramatique : banqueroute, invasion russe et paix de San Stefano. Abdülhamid, contraint et forcé, promlgue une Constitution et la suspend presque aussitôt. Les grandes puissances occidentales obtiennent en revanche un plan de redressement de la dette qui fait passer sous le contrôle de leurs banques une large partie des revenus fiscaux de l’empire.

Abdülhamid met fin aux Tanzimat et réprime l'opposition. Il veut moderniser l’empire autour d’un modèle autocratique appuyé sur un islam conservateur. Il fait ainsi ressortir son rôle de calife à la tête de l’ensemble des musulmans, du Maghreb aux Indes en passant par l’Asie centrale. Il accueille aussi en 1892 à Istamboul le penseur Jamal al-Din al-Afghani, qui prône le retour aux origines de l'islam. Parallèlement, Abdülhamid se rapproche aussi de l’Allemagne militariste de Guillaume II.

Le cycle infernal des revendications nationales suivies de répression et de massacres continue. À la fin du siècle, c’est la question arménienne qui retient l’attention. L’Anatolie orientale, où se développe cette revendication, a une population mélangée. C’est d’autant plus une menace pour le pouvoir ottoman que le mouvement nationaliste arménien espère pouvoir obtenir l’engagement des grandes puissances, comme dans les Balkans. La Russie, de l’autre côté de la frontière, qui a ses propres populations arméniennes, pourrait être aussi tentée de jouer cette carte.

Dès les premiers désordres, de gigantesques massacres d’Arméniens de 1894 à 1896 préfigurent le génocide à venir. Abdülhamid devient dans la presse occidentale le « sultan rouge », et incarne la figure du bourreau autocrate.

Si les craintes des Ottomans sont renforcées par les prises de position des puissances européennes en faveur des Arméniens, ces dernières ne souhaitent poutant pas une désagrégation complète de l’empire qui poserait le problème du partage des dépouilles. La Russie, quant à elle, se méfie aussi du nationalisme arménien.

Les empires russe et ottoman au XIXe siècle (carte : Herodote.net)

La chute

L’empire russe semble mettre en péril la survie de l’empire ottoman mais la réalité révèle, une nouvelle fois, leurs similitudes. Vastes territoires multiethniques, menacés par l’affirmation des principes nationaux, tous deux tentent de mettre en œuvre des réformes et maintiennent le contact avec l’Europe.

Toutefois, leur modernisation dans un cadre autoritaire et impérial, en même temps qu’elle dynamise la société, multiplie en fait turbulences et contestations radicales, tandis que les échecs s’accumulent.

En 1905, la défaite de la Russie face au Japon montre les limites de la modernisation, qui se traduit aussi par des confits interethniques, notamment au Caucase, entre Azéris et Arméniens. Elle décide alors de lancer l’ère des révolutions.

De la même manière, le mécontentement ne cesse de monter contre Abdülhamid II, en particulier au sein d’une partie des officiers de l’armée. Les « Jeunes-Turcs » connaissent l’Europe, ont des liens avec la Grande-Bretagne et la France. Ils s’organisent autour de Salonique, une ville cosmopolite avec une importante communauté juive.

Mehmed V, 35e Sultan de l'Empire Ottoman et 114e calife de l'islam, Carl Pietzner, 1914, Palais de Topkapi, Istanbul.Lorsqu’ils passent à l’action et se soulèvent en 1908, leur mouvement est également bien accueilli par les communautés chrétienne et arménienne en particulier. Abdülhamid est obligé de restaurer la Constitution et de leur laisser le pouvoir. En 1909, il est destitué.

Cependant, loin de stabiliser l’empire ottoman, cette situation accèlère son recul. En 1908, l’Autriche annexe officiellement la Bosnie, qu’elle occupait depuis le traité de Berlin.

L’Italie prend la Tripolitaine et les îles du Dodécanèse. Les guerres balkaniques de 1912-1913 amputent encore davantage le territoire de l’empire ottoman en Europe. Face à ces échecs, les Jeunes-Turcs évoluent vers un régime de plus en plus autoritaire.

Ils tentent d’unir l’empire autour d’un nationalisme « ottoman » auquel les populations chrétiennes et plus largement non-turques se sentent de plus en plus étrangères. Mais l’époque est aussi au développement d’un nationalisme panturc (« pantouranisme »), dont se fait notamment l’avocat Ziya Gökalp. Il s’agit d’une certaine manière du pendant au panslavisme, mettant en avant une identité culturelle des peuples turcs des Balkans à l’Asie centrale.

Le sultan Mehmed V de Turquie salue le Kaiser Wilhelm II à son arrivée à Istanbul. Hakki Pacha, ambassadeur de Turquie à Berlin, est à la gauche du sultan, 7 octobre 1917, collection des musées de la guerre impériale (IWM), Londres.

C’est ainsi que les empires russe et ottoman entrent tous deux dans la Première Guerre mondiale, déclenchée dans les Balkans avec l’attentat de Sarajevo. Après avoir hésité, l’empire ottoman choisit l’alliance allemande, en particulier sous l’influence de son ministre de la guerre, Enver Pacha. Les Ottomans entrent en guerre contre l’Entente regroupant l’empire russe et les empires coloniaux anglais et français. Le sultan Mehmed V déclare la guerre sainte.

Les débuts de la campagne à l’est se révèlent cependant désastreux pour les Turcs. L’avancée des troupes russes sur le front de l’Anatolie orientale, finalement bloquée, s’accompagne de massacres entre communautés en 1915-1916. De leur côté, les autorités ottomanes lancent le génocide arménien en 1915.

Toutefois, c'est l’empire russe qui s’effondre le premier en février 1917, déclenchant l’émergence des nationalismes qui vont le déchirer. En 1918, c’est au tour de l’empire ottoman d’être emporté. Les troupes anglaises et françaises s’installent à Istamboul. Le traité de Sèvres en 1920 prévoit le démantèlement de l’empire ottoman, avec un petit État turc réduit au plateau anatolien.

Ce parallélisme explique une dernière surprise de l’Histoire : l’alliance entre la République des Soviets naissante et Mustafa Kémal. Le père de la « guerre d’indépendance » turque réussit en effet à obtenir en 1920 le soutien de la République des Soviets, qui lui fournit des armes et du ravitaillement : ce soutien sera une aide précieuse pour gagner la guerre.

Russes et Turcs règlent ensemble la situation au Caucase. La Géorgie, l’Azerbaïdjan et la petite Arménie du Caucase rejoignent l’empire soviétique. En échange, la Russie soviétique laisse les troupes de Mustafa Kémal contrôler l’Anatolie orientale. L’Asie centrale ne tarde pas à passer elle aussi sous domination soviétique.

La Russie comme la Turquie sont deux nations nées sur les marges d’un même espace pour lequel elles se sont affrontées. Istamboul (Istanbul en anglais), l’ancienne Constantinople, est le point de convergence de cette rivalité. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Staline, dont l’empire arrive aux frontières de la Turquie, va relancer les vielles revendications tsaristes sur les Détroits, précipitant l’entrée de la Turquie dans l'OTAN.

Bibliographie

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F. Hitzel, L’empire ottoman, XVe-XVIIIe siècles, Paris, 2001,
F. Hitzel, Le dernier siècle de l’empire ottoman, Paris, 2014,
M. Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Paris, 2015,
M.P. Rey, De la Russie à l’Union soviétique : la construction de l’Empire, 1462-1953, Paris, 1994,
H. Carrère d’Encausse, L’empire d’Eurasie. Une histoire de l’empire russe de 1552 à nos jours, Paris, 2005

Publié ou mis à jour le : 2020-03-06 07:53:00

 
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