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Clovis et les Mérovingiens
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Clovis et les Mérovingiens

Une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit


Clovis et ses descendants ont régné entre les Pyrénées et l'Elbe pendant près de 250 ans (VIe-VIIIe siècles), à la charnière entre l'empire romain et le Moyen Âge.

Portrait d'artiste de la dame de Grez-Doiceau (Brabant wallon, milieu du VIe siècle), avec les bijoux retrouvés dans sa tombe (Benoît Clarys, 2005), DRIls laissent le souvenir de rois incultes et brutaux à la tête de contrées sauvages. C'est du moins l'enseignement transmis par leurs successeurs carolingiens et, mieux encore, par les historiens du XIXe siècle, au premier rang desquels Augustin Thierry.

Cet érudit publie en 1833 Récits des temps mérovingiens, un livre inspiré de l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (VIe siècle). Sous la IIIe République, il va nourrir le ressentiment national à l'égard des Allemands. On assimile en effet ceux-ci à l'aristocratie franque qui aurait asservi le peuple gaulois.

L'archéologie moderne permet de tempérer ce jugement, voire de le contredire. Elle nous rend cette époque mérovingienne étonnamment proche de nous et par certains côtés aimable.

Le royaume des Francs à la mort de Clotaire, en 561

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Le royaume de Clovis est partagé à sa mort, en 511, entre ses quatre fils, Thierry, Childebert, Clodomir et Clotaire. Il est brièvement réunifié de 558 à 561, sous l'autorité de Clotaire. Au fil des partages successoraux et des guerres, le royaume des Francs ou Regnum Francorum va se subdiviser en plusieurs entités dont les principales sont la Neustrie et l'Austrasie...
 

Barbare ? Vous avez dit barbare ?...

Clovis et ses successeurs se voient comme les héritiers de Rome et ne remettent pas en cause la légitimité de l'empereur qui règne en Orient, à Constantinople. 

Trône en bronze dit de Dagobert (musée de Cluny) ; en réalité une chaise curule romaine complétée par un dossier et utilisée comme trône lors des couronnements.Ils administrent le coeur de leur domaine, entre Trèves, Paris et Lyon, à la manière romaine, en levant des impôts, en nommant les comtes et en proposant les évêques au choix des fidèles. Dans les régions périphériques, ils se contentent de déléguer l'administration aux seigneurs locaux et se satisfont de leur fidélité.

Il n'y a pas encore de noblesse instituée mais simplement une distinction juridique entre les hommes libres et les autres car il reste des esclaves de naissance en nombre relativement important. Ce reliquat de l'Antiquité disparaîtra peu à peu à l'époque carolingienne.

La classe supérieure inclut les chefs de guerre et les rejetons des anciennes familles sénatoriales gallo-romaines. C'est dans cette classe, de préférence parmi les hommes mûrs et de bonne réputation, que les rois choisissent les évêques. Le choix est souvent négocié avec le peuple et une fois élus, ils deviennent irrévocables.

Les évêques jouent un rôle majeur dans une société déjà passablement christianisée. Ils mettent à profit leur autorité et leurs relations avec le pouvoir royal pour intercéder auprès de celui-ci en faveur de leurs brebis. Aussi sont-ils généralement très populaires et les fidèles ont vite fait de leur attribuer une réputation de sainteté avec miracles à l'appui : guérison, remise d'impôt, libération...

- une société en armes :

Au VIe siècle, les représentants de l'oligarchie ont le bon goût de se faire inhumer en costume d'apparat, avec les attributs de leur fonction, selon une coutume d'inspiration germanique, grâce à quoi nous bénéficions aujourd'hui d'informations détaillées sur leurs moeurs et leur mode de vie.

Sarcophage de Chrodoara avec la dédicace : « Chrodoara, noble, grande et illustre, de ses propres biens enrichit les sanctuaires » (vers 730, église Saint-Georges et Sainte-Ode d’Amay, Belgique)Aux siècles suivants, notons-le, cette coutume va disparaître au profit d'une inhumation modeste, plus conforme aux canons chrétiens. À défaut, les rejetons des grandes familles auront à coeur de montrer leur rang social par de généreuses donations à l'Église et par des fondations pieuses.

En attendant, les chefs de guerre et même les marchands et les paysans aisés se font donc inhumer avec leurs armes : épée de cavalier à double tranchant et francisque (hache de jet à simple tranchant) pour les premiers ; épée courte à un tranchant (scramasaxe) pour les autres.

On peut en déduire que la plupart des hommes possédaient au moins cette épée courte qui faisait office d'arme et d'outil. Il en ira autrement aux siècles suivants quand la noblesse se réservera le droit de porter des armes.

Mobilier d'une tombe masculine, avec scramasaxe, couteau et garniture de ceinture en fer damasquiné (sépulture de Prény-Bois Lasseau, Meurthe-et-Moselle)Soulignons l'excellente réputation de la métallurgie franque : ses épées à double tranchant en acier dur et partie centrale en acier mou torsadé sont des chefs-d'oeuvre de haute technologie et des armes redoutables dont les rois mérovingiens tentent mais en vain d'interdire l'exportation !

D'après l'analyse des squelettes, on a pu établir un taux de 5% de morts violentes (guerres, rixes, chutes de cheval...). C'est évidemment beaucoup plus qu'en France de nos jours (1,2%) mais nettement moins qu'au XIVe siècle, période la plus troublée du Moyen Âge (10%) et moins encore que dans certaines sociétés latino-américaines contemporaines (Salvador : 12%). 

Les femmes de haute lignée se font inhumer dans leurs plus beaux atours, comme l'atteste ci-dessous le contenu de la tombe de « dame de Grez-Doiceau » (Brabant wallon), avec leurs bijoux et leurs objets favoris parmi lesquels la clé du coffre, attribut essentiel de la maîtresse de maison ! 

Mobilier funéraire de la dame de Grez-Doiceau (nécropole mérovingienne du milieu du VIe siècle), DR

- la mondialisation façon mérovingienne :

Le royaume des Francs nourrit des relations intenses avec le monde méditerranéen, l'Orient et même l'Asie comme l'attestent des broderies en soie de Chine retrouvés dans des tombes princières et des bijoux composés de pierres précieuses telles que le grenat de Ceylan (Sri Lanka).

Fibule en forme d'aigle (émaux cloisonnés, vers 550, Bibliothèque de Nuremberg)Ces bijoux témoignent d'un goût prononcé des orfèvres mérovingiens pour les motifs animaliers.

Les échanges se monnaient avec des pièces en or à l'effigie de l'empereur, les fameux solidus byzantins d'où nous viennent nos « sous ». L'orgueilleux Théodebert 1er, fils de Thierry 1er et roi d'Austrasie, est le premier Mérovingien qui fait frapper des sous à son effigie.

Ces échanges mondialisés vont perdurer jusqu'à la fin du VIe siècle. Dès 590, l'archéologie montre un ralentissement du commerce avec la Méditerranée et l'océan Indien. Les pièces d'or se font plus rares jusqu'à disparaître totalement au siècle suivant, remplacées par de vulgaires piécettes en argent. Il faudra attendre plus de cinq siècles avant que les Florentins ne réintroduisent une monnaie d'or, le florin.

Cette disparition semble due aux calamités qui frappent le monde méditerranéen à ce moment-là. On peut y voir les conséquences du retour de la peste sous le règne de l'empereur Justinien. L'épidémie a ravagé et largement dépeuplé l'empire byzantin. Un peu plus tard, l'irruption des musulmans a porté le coup de grâce aux empires byzantin et perse et ramené la piraterie en Méditerranée.

Le royaume des Francs, largement épargné par ces calamités, va réorienter ses échanges commerciaux vers la mer du Nord, la Scandinavie, la mer Baltique et l'Asie centrale... faisant au passage la fortune des futurs Vikings et aiguisant leur appétit.

Page de frontiscipe d'un manuscrit carolingien consacré à saint Martin, avec portique et décor zoomorphe, réalisé à Laon, vers 750 (BNF)

- une culture vivante :

Nous avons hérité de très peu de textes de l'époque mérovingienne car l'écriture se pratiquant sur papyrus jusqu'aux alentours de 650, la plupart de ceux-ci n'ont pas résisté à l'usure du temps. Mais quelques textes ont heureusement été recopiés sur parchemin aux siècles suivants par les copistes carolingiens, grâce à quoi nous avons aujourd'hui une vision à peu près claire de la vie intellectuelle à l'époque mérovingienne.

Nous découvrons en premier lieu une aristocratie plutôt cultivée. Les 250 comtes du siècle de Clovis savent lire et écrire. Pour eux, la lecture et l'écriture ne résultent pas seulement d'une obligation professionnelle mais aussi d'un plaisir de tous les jours. Tel comte par exemple prend la peine d'envoyer chaque jour ou presque des messages anodins à ses amis et ses proches.

On n'observe plus rien de tel au siècle de Charlemagne, trois cents ans plus tard : rares sont alors les comtes qui savent lire. La lecture et l'écriture sont devenus le privilège de quelques moines et clercs de haute naissance.

Faut-il s'en étonner ? En tentant de revenir au latin classique et de purifier la langue, l'empereur et son dévoué Alcuin vont en fait briser la continuité linguistique qui menait de Rome au royaume des Francs.

Les aristocrates mérovingiens employaient sans se formaliser le latin commun, une langue comprise d'à peu près tout le monde et à peu près aussi éloignée du latin classique que le français contemporain de la langue de François Villon.

Désormais, avec un vocabulaire puisé aux racines antiques, les clercs ne sont plus guère compris de la masse illettrée et les langues populaires vont s'éloigner du latin ecclésiastique et administratif jusqu'à devenir des langues autonomes. Les serments de Strasbourg de 842 en sont la première manifestation.

- des femmes qui en veulent :

Les femmes de l'aristocratie mérovingienne sont plus érudites que leurs maris. C'est qu'elles ont en charge l'éducation de leurs enfants et les oeuvres de piété.

Gobelet portant le nom d’une religieuse : Aughilde, abbaye d’Hamage (Nord), VIIIe siècleMême de simples moniales issues de la petite aristocratie savent lire et écrire comme l'atteste l'émouvant gobelet ci-joint. Avec quelques autres, il vient de fouilles effectuées à l'emplacement d'un ancien monastère à Hamage (Nord). On peut lire le nom de sa propriétaire, que celle-ci a gravé avec soin, en ajoutant parfois une plaisanterie personnelle. 

Comme les femmes ont droit à une part d'héritage, à l'égal des hommes, elles peuvent être très riches et, souvent, mettent à profit cette richesse pour fonder des monastères. Elles peuvent aussi accéder au pouvoir comme veuve, ou régente au nom d'un fils en bas âge. On connaît à ce titre Brunehaut et Frédégonde, qui ont régné à la fin du VIe siècle sur l'un ou l'autre des trois royaumes francs ou les trois à la fois. Elles valent bien mieux que ne le laissent entrevoir Grégoire de Tours et Augustin Thierry.

Là aussi, rien de tel avec l'époque carolingienne. (...)

Sources bibliographiques

Livre de l'exposition Austrasie (Musée d'Archéologie nationale, 3 mai - 2 octobre 2017)Ce texte doit son existence à l'exposition Austrasie, le royaume mérovingien oublié (musée d'Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye, 3 mai - 2 octobre 2017). Nous avons emprunté la plupart de nos illustrations au livre associé à l'exposition, un document didactique et bien illustré (25 euros).

Nous remercions tout particulièrement le commissaire de l'exposition, l'historien Bruno Dumézil, pour ses explications d'une très grande clarté sur cette période réputée obscure.


Version intégrale pour les amis d

Publié ou mis à jour le : 2017-09-14 16:52:55

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

Mabardi (15-09-201712:04:10)

pourquoi utiliser le terme backgammon alors que jacquet existe ?

Jòrdi (15-09-201711:21:49)

Et les wisigoths dans tout ça?


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