Moines et abbayes

Le coeur battant de la société médiévale

Toutes les grandes religions connaissent le monachisme, un choix de vie qui porte certains croyants à renoncer à la vie de famille, au moins temporairement, pour magnifier leur foi en collectivité, par la dévotion et la charité.

Cette pratique structure par exemple la société contemporaine en Thaïlande, pays profondément bouddhiste. Mais elle a aussi structuré l'Égypte chrétienne des premiers siècles et plus encore l'Europe médiévale.

De l'effondrement de l'empire romain d'Occident, au IVe siècle, jusqu'à la crise de l'Église catholique romaine, au XVe siècle, les monastères apparaissent comme des pôles de stabilité et des organisations économiques innovantes dans une société instable et pauvre. Leur fonction sociale, chanter la louange de Dieu (opus Dei en latin), est perçue comme vitale par la communauté des fidèles.

André Larané

Réunion du chapitre général dans un monastère clunisien (XVe siècle, prieuré de Notre-Dame de Longpont, Essonne)

Ermites et cénobites des origines

C'est en Égypte, où les villes côtoient le désert, que le monachisme chrétien prend son essor au IIIe siècle. Fuyant les persécutions et les désordres, beaucoup de fidèles choisissent alors de renoncer à leurs biens. Ils se réfugient dans la solitude pour prier et se préparer à la vie éternelle en se conformant au précepte évangélique : « Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi... » (Matthieu, XIX, 21).

Les siècles suivants voient la multiplication de ces ermites (du mot grec eremos qui désigne le désert) ou anachorètes (du grec ana, à l'écart, et khorein, se retirer). Ils auraient été jusqu'à cinq cent mille !

Saint Pacôme reçoit d'un ange la règle de son monastère (fresque, XVIe siècle, monastère de Sucevita, Roumanie)Leur modèle est saint Antoine.

Comme d'autres ermites particulièrement réputés, il voit venir autour de lui des disciples, ce qui l'oblige à renoncer à la solitude et fait de lui le patriarche des cénobites (du mot grec keinobios qui désigne ceux qui vivent ensemble et s'oppose à anachorète).

Il est considéré de façon un peu abusive comme le « Père des moines d'Occident (et d'Orient) ».

Un contemporain moins prestigieux, saint Pacôme, inaugure pour de bon en 315 la vie communautaire ou cénobitique au monastère de Tabennèse, en haute Égypte, où il rassemble jusqu'à 1 300 moines.

Le monastère est ceint d'une clôture qui le protège des pillards. Il vit en autarcie et se suffit à lui-même avec une organisation calquée sur les villae romaines (grandes exploitations agricoles).

Saint Pacôme impose à ses moines une règle particulièrement sévère qui va malgré cela perdurer jusqu'à nos jours dans le monachisme oriental. 

L'abbaye Saint-Martin (Ligugé, Vienne), premier monastère d'Occident (DR)Le monachisme pénètre à la même époque en Occident, où saint Martin fonde un premier monastère à Ligugé, près de Poitiers, vers 363.

Un demi-siècle plus tard, Jean Cassien, qui a connu les moines d'Égypte, fonde à Marseille l'abbaye Saint-Victor. Ses écrits, sous le titre de Collations (entretiens en latin), vont faire connaître et populariser en Occident les principes de la vie monastique.

Celle-ci continue néanmoins de se pratiquer de façon désordonnée. Nombreux sont les ermites qui hantent les clairières et les moines « gyrovagues » qui errent deçà delà en quête d'un maître spirituel qui les satisfasse.

Le premier qui va réunir les suffrages est saint Benoît de Nursie, fondateur de l'abbaye du Mont-Cassin, entre Rome et Naples.

Le monastère du Mont-Cassin, entre Naples et Rome, reconstruit après la destruction du 15 février 1944 (DR)

La révolution bénédictine

Pour ses disciples, saint Benoît écrit une règle inspirée de ses prédécesseurs mais qui s'en distingue par le souci de l'équilibre. Loin de toute extravagance, il prône une discipline saine fondée sur la prière et le travail manuel (orare et laborare) et garantie par une stricte obéissance à l'abbé, lequel est élu à vie.

Les moines se réunissent chaque jour sous l’autorité de l’abbé pour débattre de toutes les décisions importantes concernant la communauté. Cette réunion a lieu dans la salle capitulaire, qui sera ainsi nommée parce qu’on y lit régulièrement un chapitre de la règle (kanon en grec). « Avoir voix au chapitre » sera le privilège des moines autorisés à enfreindre le vœu de silence, les autres ayant seulement le droit d’écouter les délibérations sans y prendre part.

Saint Benoît précise qu'à la mort de l'abbé, les moines choisissent le mieux apte à lui succéder. Il précise seulement qu'il doit être choisi par la part la plus saine des moines (sanior pars en latin).

Il n'est pas encore d'élection au sens que nous lui connaissons, les premières communautés étant trop restreintes pour s'y prêter. On peut plutôt parler de cooptation comme cela se fait au sein du Conseil européen des chefs d'État pour désigner le futur président de la Commission... 

C'est seulement au XIIIe siècle qu'émergera l'élection sur le principe un homme/une voix, avec désignation du nouvel abbé à la majorité (maior pars). Ainsi peut-on porter au crédit des moines bénédictins l'invention de la démocratie élective, ou plutôt sa redécouverte après qu'elle fut tombée en déshérence suite à la ruine d'Athènes et de la Grèce antique.

Le moine moissonneur, initiale historiée, Moralia in Job (Cîteaux, XIIe siècle, miniature, bibliothèque municipale de Dijon)Saint Benoît bouscule aussi les préjugés sociaux en exigeant des moines qu'ils se suffisent à eux-mêmes par le travail, lequel est ordinairement le lot des esclaves et des femmes dans les sociétés antiques. Ainsi les moines vont-ils à leur corps défendant valoriser le travail et en particulier le travail manuel, pour le plus grand bénéfice de tous.

Il n'empêche que sa règle progresse très lentement, d'autant qu'au VIIe siècle, elle entre en concurrence avec la règle beaucoup plus dure de l'Irlandais saint Colomban.

Elle l'emporte enfin sur celle-ci grâce au soutien actif de Charlemagne et de son fils Louis le Pieux et va rallier à elle toutes les communautés monastiques à venir.

La société féodale d'Europe occidentale se structure très vite autour de ces monastères, généralement fondés à l'initiative d'un riche et puissant seigneur. Ils bénéficient de dons importants et sont plus ou moins respectés par les guerriers.  

Il n'y a pas de famille aristocratique qui n'aspire à placer au moins l'un de ses rejetons dans un monastère de bonne réputation pour qu'il s'instruise et assure le salut commun par ses prières. Ces enfants confiés aux monastères sont désignés sous le nom d'oblats (du latin oblatus, « offert »).

La règle bénédictine a été au départ conçue pour les hommes mais les femmes ne tardent pas à réclamer des aménagements pour elles-mêmes. Peu à peu, elles obtiendront le droit de se consacrer elles aussi à l'opus Dei, comme à l'abbaye de Fontevraud.

Entrée d'un oblat (enfant) au monastère (manuscrit du XIVe siècle)

Les moines au travail

Stables et plutôt bien organisés, les monastères vivent en autarcie, grâce au travail des moines mais aussi des paysans et des serfs qui vivent sur leurs terres. Ils exploitent la terre et disposent de tous les ateliers artisanaux nécessaires aux besoins de la communauté. Ils contribuent ainsi à la mise en valeur du territoire, précédemment mis à mal par les invasions et la disparition des institutions romaines.

Par leur puissance économique, ils dominent de manière écrasante la société féodale dès l'époque carolingienne.

Liber de donnibus et redditibus monasterii Sancti Germani a Pratis (polyptyque d'Irminon, 823, BNF)D'après le Polyptyque d'Irminon, inventaire rédigé vers 823 par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés Irminon, on sait par exemple que l'abbaye disposait de 33 000 hectares dont une moitié exploitée par les moines et le reste par 2900 familles.

Par leur activité intellectuelle, ils contribuent aussi à la résurrection de la culture antique et de la culture tout court.

Pour prier Dieu comme il convient, les abbés et les moines ont le souci en effet de revenir aux sources et pour cela de se plonger dans la lecture des ouvrages antiques.

Ainsi redécouvrent-ils le latin, passablement oublié aux temps mérovingiens, jusqu'à créer un latin médiéval qui va devenir pour de longs siècles la langue de communication de l'Europe lettrée.

Moine copiste dans un scriptorium (miniature médiévale)C'est dans les monastères que se maintient un semblant d'instruction. L'école de l'abbaye de Fontenelle (aujourd'hui Saint-Wandrille de Fontenelle, en Normandie) aurait ainsi compté jusqu'à 300 élèves. Mais les livres demeurent rares et l'on n'en dénombre jamais plus de 500 dans les bibliothèques monastiques. 

Les moines sont conduits à dupliquer les manuscrits dont ils ont la chance de disposer.

C'est ainsi que les monastères, à l'époque carolingienne, se dotent d'un scriptorium où les moines les plus aptes recopient assidûment les manuscrits, dans des conditions physiques très éprouvantes. Il faut compter une année environ pour recopier une Bible.

Scriptorium, Libro de los juegos, XIIIe s., monastère de l'Escorial
Un monastère modèle

Dès l'époque carolingienne, les monastères bénédictins sont construits à peu près sur le même modèle, autour de l'église abbatiale, dont le choeur est orienté vers Jérusalem, à l'Est.

Nous en trouvons témoignage dans le célèbre plan architectural ci-dessous, le seul que nous ait légué le Moyen Âge. Il a été dessiné vers 820 pour l'abbé de Saint-Gall, monastère suisse de grande réputation.

Sur le flanc sud de l'abbatiale se tient le cloître (à droite sur le plan car jusqu'au XVIIIe siècle, les cartes étaient « orientées » vers le haut). Autour du cloître s'ordonnent : à l'est le chauffoir ou salle capitulaire (c'est dans cette salle, la seule qui soit chauffée, que se tient le chapitre), au sud le réfectoire et les cuisines, à l'ouest le cellier et au-dessus l'office. Les dortoirs se tiennent au-dessus du chauffoir. Ils sont flanqués des latrines communes et des bains.

À ce noyau central s'ajoutent les bâtiments utilitaires, à commencer par le scriptorium et la bibliothèque (à droite du choeur), les ateliers ainsi que les logis des visiteurs de marque, l'infirmerie... sans compter le traditionnel jardin de plantes médicinales, plein Est.

Plan de Saint-Gall (vers 820, Stiftsbibliothek Sankt Gallen)

La révolution clunisienne

Jusqu'au Xe siècle, les monastères sont autant de communautés autonomes, fortement ancrées dans leur terroir, généralement sous l'influence de la famille à l'origine de leur fondation. Il va sans dire que les grands féodaux lorgnent avec envie sur leurs richesses et ne se privent pas parfois d'imposer à leur tête des amis ou des familiers soucieux seulement de les piller.

Fermés aux laïcs, ils sont néanmoins ouverts sur le monde et à son écoute, soucieux de réformer une société et une Église en crise profonde.

Le tournant survient au début du Xe siècle avec la création d'un monastère à Cluny, dans une lande proche de Mâcon, à l'initiative du duc d'Aquitaine.

L'abbatiale de Cluny en 2015 (photo : Fabienne Vignolle pour Herodote.net)Sans que nul s'en doute, l'abbaye de Cluny va devenir très vite le coeur et l'âme d'une réforme en profondeur de l'Église et de la société féodale grâce au privilège reçu à sa fondation de ne plus dépendre du seigneur ou de l'évêque du lieu mais seulement du pape qui siège à Rome. 

Forts de cette immunité et de qualités intellectuelles et morales indéniables, les moines et les abbés de Cluny vont moraliser le clergé mais aussi contenir les pulsions guerrières des féodaux et les orienter vers le service de « la veuve et l'orphelin ».

Ils vont aussi s'ériger en donneur de leçons, devenir les conseillers des grands féodaux, des évêques et des papes, jusqu'à devenir eux-mêmes papes au siècle suivant et diriger la réforme dite « grégorienne », du nom de l'un des leurs, le pape Grégoire VII.

Cluny, très vite saturée par l'afflux de vocations, implante dans toute l'Europe des « abbayes-filles » dont l'abbé demeure sous l'autorité de l'abbé de Cluny.

Après l'An Mil, on compte ainsi un total de 1450 communautés clunisiennes (monastères et prieurés) rassemblant dix mille moines, non compris bien sûr le personnel laïc et les oblats. Grâce à ce réseau tentaculaire s'impose sur l'ensemble de l'Occident la réforme grégorienne.

Moines chantant (miniature médiévale)Mais la congrégation clunisienne porte aussi la plus grande attention à la liturgie.

Les offices gagnent en somptuosité à travers les chants dits « grégoriens » et la décoration des églises selon le style dit « roman ».

En 1097, dans une lettre adressée à l'abbé de Cluny, le pape Urbain II attribue à la congrégation clunisienne la parole du Christ à ses apôtres : « Vous êtes la lumière du monde ».

Cet hommage a un goût de cendre car montent déjà de toutes parts des critiques à l'égard des clunisiens auxquels on reproche leur relâchement, leur goût croissant du luxe, leur tendance à délaisser le travail au profit des offices, bref, leur prise de distance avec la règle bénédictine. Deux siècles après la fondation de Cluny, ces critiques vont susciter la création d'une congrégation rivale, l'ordre de Cîteaux.

Consécration de la troisième abbatiale de Cluny par le pape Urbain II (chronique clunisienne du XIIe siècle, BNF)

Le renouveau monastique (XIe-XIIe siècles)

Parallèlement à la réforme grégorienne et en soutien à celle-ci, le monde monastique connaît un vif renouveau au tournant du XIe et du XIIe siècles, en à peine trois décennies. L’époque est propice aux expérimentations spirituelles et voit la multiplication de nouvelles communautés rivales du vieil ordre clunisien, jugé par beaucoup trop riche et trop arrogant, trop éloigné des valeurs évangéliques.

En 1084, saint Bruno de Hautenfaust, en quête d'isolement absolu, établit un monastère dans le massif de la Chartreuse, au-dessus de Grenoble, et y applique une règle des plus sévères.  En 1098, Robert de Molesme fonde près de Dijon l'abbaye de Cîteaux, où il applique aussi une règle austère conforme à l'idéal bénédiction... Mais c'est vingt ans plus tard, avec l'entrée à Cîteaux de saint Bernard et la fondation par celui-ci, en 1115, de l'« abbaye-fille » de Clairvaux que l'ordre cistercien va prendre son envol jusqu'à concurrencer Cluny.

Le mystique breton Robert d'Arbrissel fonde quant à lui, à la Pâques 1101, l'abbaye de Fontevrault (ou Fontevraud), près de Saumur, non loin de la Loire. Il s'agit d'un monastère double, une communauté masculine jouxtant une communauté féminine, l'ensemble des moines acceptant l'autorité de l'abbesse.

À Prémontré, dans la forêt de Laon, Norbert de Xanten, cousin de l'empereur d'Allemagne, institue enfin en 1120 une congrégation de chanoines réguliers. Il s'agit de prêtres qui vivent en commun selon une règle assez stricte tout en se mettant au service des fidèles. Dans le même temps, dans les États latins du Levant, nés de la croisade, des chevaliers fervents mettent leur épée au service des pèlerins et des malades tout en s'astreignant eux-mêmes à la discipline et à la chasteté monastiques. En 1113 a été fondé ainsi l'Ordre de l'Hôpital (ou des Hospitaliers) qui s'exilera plus tard à Rhodes puis à Malte, et en 1120 l'Ordre du Temple (ou des Templiers).

La réforme cistercienne

Les cisterciens, avec plus de succès que les autres, restaurent la règle bénédictine dans sa pureté originelle en rendant toute sa place à l'humilité, à la pauvreté et au travail, y compris le travail agricole. Ils réduisent la décoration des églises et la liturgie à l'essentiel : la contemplation de Dieu... en y ajoutant toutefois la dévotion à la Vierge.

Leur rayonnement va être plus rapide et plus étendu que celui de Cluny, plus bref également. Cela grâce au charisme exceptionnel de saint Bernard de Clairvaux. Cîteaux et ses « quatre filles », toutes bourguignonnes à l'exception de Clairvaux la champenoise, étendent leurs ramifications en Italie comme en Allemagne, en Scandinavie etc, soit par création de nouvelles abbayes, soit par affiliation d'abbayes préexistantes.

À la différence de Cluny, Cîteaux impose une sévère discipline à l'ensemble de ses « filles ». Une fois par an, chaque abbaye est contrôlée. Cîteaux elle-même est contrôlée par un abbé des « quatre filles » et tous les abbés sont invités à se réunir dans un chapitre général pour valider les évolutions de la règle et sanctionner les éventuels manquements à celle-ci. L'ordre cistercien apparaît de ce fait comme le premier ordre monastique véritable, solidement structuré et discipliné.

Moines convers (abbaye d'Aubazine, Corrèze, vers 1250)À la différence aussi des clunisiens, les cisterciens veulent se suffire à eux-mêmes et ne faire appel ni à des serfs ni à la dîme, impôt d'Église auquel sont assujettis les paysans

Aussi confient-ils les travaux des champs et des ateliers à des frères convers ou converts (du latin conversus, converti). 

Issus le plus souvent de la paysannerie, ils sont tonsurés comme les moines mais portent la barbe et surtout ne participent pas à la liturgie. Ils ont seulement le devoir d'assister à la messe dominicale.

La liturgie est le domaine réservé des moines de choeur, généralement issus de la petite ou moyenne noblesse comme saint Bernard. C'est aux moines de choeur aussi que revient la copie de manuscrits.

Toutefois, l'ordre cistercien se montre accommodant pour les abbayes préexistantes qui le rejoignent et recourent à la dîme et à des serfs.

Les moines bûcherons, initiale historiée, Moralia in Job (Cîteaux, XIIe siècle, miniature, bibliothèque municipale de Dijon)D'autre part, quand cela est nécessaire, les convers qui dirigent les « granges », autrement dit les exploitations agricoles, peuvent faire à des travailleurs extérieurs, quitte à leur verser une rémunération fixe et régulière. C'est la naissance du salariat moderne.

Innovateurs, organisés et diligents, les cisterciens vont magistralement valoriser les ressources de la terre partout en Occident, qu'il s'agisse d'irriguer, drainer, défricher, exploiter le sous-sol...

Ils améliorent par croisement les espèces animales et végétales, développent le labour profond et l'assolement triennal, enfin font reculer la jachère.

Les moines inventent la langue des signes

Au Moyen Âge, la règle du silence absolu qui règne dans les monastères (la langue parlée étant réservée à la liturgie) oblige les moines à communiquer par des gestes de la main.

Au XIe siècle, les moines clunisiens diffusent dans toute l’Europe un système de langue signée permettant de communiquer des mots simples ou des informations pratiques. On retrouve de nombreux signes issus du monde monastique dans la langue des signes française contemporaine !

La moisson dans une communauté cistercienne (retable de Jörg Breu, vers 1500, couvent de Zwettl, Autriche)

Mort et renaissance

Mais dès le XIIIe siècle, avec le développement des villes et de l'économie marchande, les monastères de tous ordres vont se marginaliser irrésistiblement. Ainsi vont-ils dès le début du XIIIe siècle renoncer totalement à la copie de manuscrits, celle-ci étant reprise par des ateliers laïcs. Plus grave, ils vont être concurrencées par les ordres mendiants, tels les dominicains et les franciscains, qui fuient les « solitudes » et parcourent les villes, au plus près des fidèles. 

Les ravages de la guerre de Cent Ans (XIVe siècle) puis la Réforme et la sécularisation des monastères par les princes luthériens d'Allemagne (XVIe siècle) vont accélérer le déclin des ordres monastiques. Au XVIIe siècle, suite à la Contre-Réforme catholique, le monachisme va connaître un renouveau, notamment avec Armand de Rancé, abbé de La Trappe. 

Mais le déclin reprend au siècle suivant. Dans beaucoup de monastères, comme ceux de Cluny, Cîteaux ou Clairvaux, le patrimoine foncier, colossal et fructueux, ne profite souvent qu'à une poignée de moines et surtout à l'abbé commendataire, parfois un rejeton laïc de la haute aristocratie.

C'est au point qu'en France, en 1766, le roi Louis XV réunit une Commission des Réguliers pour réformer d'urgence les monastères, sans prendre la peine d'en référer au pape...

La commission, composée de prélats, de théologiens et de conseillers d'État, avec pour rapporteur l'archevêque de Toulouse Étienne de Loménie de Brienne, formule en mars 1768 un édit qui réserve la profession moniale aux hommes d'au moins vingt-et-un ans et aux femmes d'au moins dix-huit ans. Il supprime aussi d'un trait de plume tous les monastères qui comptent moins de seize religieux (neuf pour ceux qui sont affiliés à une congrégation). Ainsi disparaissent 122 monastères bénédictins sur 410.

La Révolution achèvera le travail en supprimant totalement les ordres religieux par le décret du 13 février 1790. Les moines sont relevés de leur voeux perpétuels le 20 septembre 1792 en même temps qu'est légalisé le divorce, les députés jugeant contraires à la Liberté des engagements irrévocables. Généralement loin des villes, les bâtiments monastiques, désertés et voués à l'abandon, entament un long déclin.

Le monachisme occidental va connaître un modeste regain au XIXe siècle avec, en France par exemple, la restauration de l'abbaye bénédictine de Solesmes (Sarthe) par l'abbé Guéranger et cinq compagnons.

Loin de l'influence qu'il s'est acquise au Moyen Âge, il poursuit sa route avec modestie et humilité.

Repas monastique (Scènes de la vie de saint Benoît, 1497, fresque de Signorelli et Le Sodoma, abbaye de Monte Oliveto Maggiore, Florence)

Bibliographie

Nous avons tiré beaucoup d'informations du numéro hors-série de L'Histoire consacré à « L'âge d'or des abbayes » (n°67). Nous recommandons aussi le Dictionnaire d'Histoire universelle de Michel Mourre (1981) et La révolution industrielle du Moyen Âge (Jean Gimpel, Seuil, 1975).

Publié ou mis à jour le : 2020-03-06 16:52:13

 
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