France

La malédiction des grands argentiers

Une malédiction plane sur les responsables des finances publique qui se sont succédés en France, depuis les « légistes » de Philippe Le Bel en passant par les surintendants des finances des rois et jusqu’aux ministres actuels de la République.

La confusion qui existait dans le passé entre la cassette personnelle du souverain et les fonds du royaume était propice à tous les abus, mais aussi à toutes les mises en cause personnelles de responsables qui avançaient souvent sur leur deniers personnels les sommes nécessaires à l’État pour se rembourser ensuite sur le produit des impôts, au risque de devoir rendre des compte et d’être accusés de prévarication lorsque la faveur royale avait tourné.

L’annuaire du ministère de l’Économie et des Finances en donne la liste exhaustive, en signalant ceux qui ont péri de mort violente à la suite de leurs fonctions. Nous nous arrêterons aux cas les plus connus ou les plus emblématiques.

Michel Psellos

Du Trésor royal au gibet de Montfaucon

Enguerrand de Marigny a commencé sa carrière auprès de la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe IV le Bel, avant de devenir à l'approche de la cinquantaine le principal chambellan du roi, autrement dit son Premier ministre.

Il prête la main à toutes les exactions royales depuis le rognage des monnaies jusqu’aux spoliations des banquiers lombards installés à Paris et au procès des Templiers qui permet de mettre la main sur leurs biens. Il organise les premiers états généraux en vue de lever de l'argent pour faire la guerre aux Flamands. Ces initiatives lui valent, comme il se doit, une grande impopularité dans le peuple et de nombreux ennemis en haut lieu, en premier lieu chez les légistes qui entourent le roi et dont les plus connus sont Pierre Flote et Guillaume de Nogaret...

Le gibet de Montfaucon (gravure du XIXe siècle, reconstitution)Suivant un précepte classique en politique, Louis X le Hutin, qui succède à son père Philippe le Bel, se refait une virginité à bon compte en lui intentant un procès. Le comte de Valois, qui a juré la perte de Marigny pour des raisons personnelles, met en accusation sa femme Alix de Mons. Il fait croire à Louis X qu'elle l'aurait envoûté avec des figures en cire...

C'est ainsi que l'ancien « Chancelier et Chambellan de Nostre sire le Roy » fut pendu à l'aube du 30 avril 1315. Son corps fut ensuite transporté au gibet de Montfaucon, qu'il avait lui-même fait construire pour y exposer les malfaiteurs après leur supplice (à Paris, 53-57, rue de la Grange aux Belles, près de l'actuelle place du colonel Fabien).

Le même scénario se reproduit à l'étape suivante. Philippe V le Long, qui succède à son frère Louis X, confie les finances du royaume à Gérard de la Guette. Sitôt après la mort du roi, en 1322, son frère cadet et successeur Charles IV le Bel demande des comptes à l'intendant des finances. Il découvre un déficit de 1,2 million de livres dans le Trésor royal et lui en attribue la responsabilité. 

Le ministre est mis à la question (torturé) sur un cheval de bois jusqu'à en mourir. Son corps est à son tour exposé à Montfaucon.  Son successeur Pierre Rémy, sieur de Montigny, n'eut pas plus de chance...

Profitant des problèmes liés à la succession de Charles IV, il détourne à son profit une bonne partie du Trésor royal. Mais le nouveau roi Philippe VI de Valois lui demande des comptes. Mis à la question, il est pendu le 25 avril 1328 et rejoint à son tour Montfaucon.

On observe une longue pause avec la guerre de Cent Ans avant que le jeune roi Charles VI le Bien-Aimé (plus tard surnommé le Fou) accorde sa confiance à Gérard de Montaigu. Il cumule les fonctions et les honneursnbsp;: intendant des finances, chambellan, grand-maître de la maison du roi...

Mais cela lui vaut la jalousie des puissants oncles du roi, membres du conseil de régence. Profitant de la maladie de Charles VI, ils le font mettre à la question. Le ministre est décapité à la hache aux Halles le 17 octobre 1409 et son corps transporté, devinez où ? à Montfaucon.

Le prévôt de Paris Pierre des Essars, qui a concouru à sa chute dans l'ombre du duc de Bourgogne, reprend aussitôt les finances du royaume. Il en profite pour s'enrichir comme le veut la tradition. Mais dès 1412, il démissionne de sa charge, se met au service du Dauphin, l'héritier du trône, et se retire à Clermont.

Quelques mois plus tard, il a la mauvaise idée de revenir en cachette à Paris, où le roi a ouvert des états généraux. Le duc de Bourgogne ayant fait alliance avec les Cabochiens, une faction populaire dirigée par les bouchers, ceux-ci découvrent Pierre des Essars et le conduisent au Louvre où le Parlement, aux ordres du duc de Bourgogne, le juge coupable d'avoir voulu enlever le roi. Au risque de nous répéter, disons qu'il est décapité aux Halles le 1er juillet 1413 et son corps transporté à Montfaucon.

On remet ça sous le règne suivant, celui de Charles VII. Le chambellan Pierre de Giac, en charge des finances, a la réputation d'un homme prévaricateur et vil, qui plus est marié à une femme aussi cupide que riche.

Le connétable Arthur de Richemont lui en veut d'avoir privé ses troupes de solde alors qu'il était aux prises avec les Anglais. Une nuit de janvier 1426, il le fait arrêter dans son lit, à Issoudun, avec la complicité du seigneur Georges de la Trémoille, un arriviste qui lorgne sur la fortune de l'épouse. Un chroniqueur de l'époque décrit ainsi l'arrestation : « Sa femme lors se leva toute nue et ce fut pour sauver la vesselle ». Après un procès vite expédié, Giac est enfermé dans un sac et jeté dans la Loire en présence de La Trémoille, lequel va pouvoir épouser sa veuve.

En 1436, le roi Charles VII ayant rétabli sa situation grâce à Jeanne d'Arc, il confie la charge de maître des monnaies et d'argentier à un marchand de sa bonne ville de Bourges, Jacques Cœur. Celui-ci sert le roi sans négliger ses propres affaires. Il établit de fructueux réseaux commerciaux avec le Levant, à l'image des marchands italiens. Richissime, il multiplie les achats de terres, dont la seigneurie de Saint-Fargeau, ce qui ne manque pas de lui attirer des jalousies.  Il commet aussi l'erreur de prêter de l'argent au Dauphin, le futur Louis XI, avec lequel le roi est à couteaux tirés.

Après la mort de sa protectrice Agnès Sorel, en 1450, Jacques Coeur est accusé de diverses malversations par le roi lui-même. D'aucuns osent même l'accuser d'avoir empoisonné la favorite. Emprisonné pendant trois ans au château de Lusignan, dans le Poitou, il trouve moyen de s'évader et ne doit qu'à l'exil d'avoir la vie sauve.

Vindicte royale

Sous le règne suivant, celui de Louis XI, Jean La Balue, fils d'un tailleur de Poitiers, entre dans la carrière ecclésiastique. Présenté au roi par le favori Charles de Melun, il obtient la charge d'intendant des finances puis l'évêché d'Angers et même la barrette de cardinal. Peu désireux de partager la faveur royale, il accuse son bienfaiteur Charles de Melun de complot contre le roi et obtient sa tête. Il est décapité au marché d'Andely le 20 août 1468. 

Mais là-dessus, l'intrigant convainc le roi de rencontrer à Péronne son adversaire le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. L'entrevue tourne au fiasco et Louis XI en conçoit une rancune mortelle à l'égard de La Balue. Ce dernier, dès lors, complote contre le roi avec son frère Charles. Le roi, l'ayant appris, le fait emprisonner à la Bastille, dans une cellule ordinaire, non pas dans une cage de fer (« fillette ») comme le suggère la légende. Protégé par la barrette de cardinal, La Balue en réchappe au bout de onze ans et finit ambassadeur à Rome.

Jacques de Beaune, baron de Semblançay, est à l’âge de 80 ans surintendant des finances de François 1er lorsque le roi est fait prisonnier par Charles Quint à la bataille de Pavie (1525) et emmené en captivité en Espagne. La reine-mère Louise de Savoie, qui exerce la régence, profite de l’occasion pour traîner en justice Semblançay. À l’issue d’un procès jugé inique par bien des contemporains, il est condamné à être pendu.

Il est conduit à Montfaucon par le lieutenant de la prévôté Maillard, lequel craint à tout instant d’être écharpé par la foule. Semblançay manifeste quant à lui jusqu’au bout une fermeté d’âme qui fait l’admiration des contemporains et lui vaut sous la plume du poète Clément Marot ce qui reste sans doute la plus belle épitaphe rimée de la langue française :

« Lorsque Maillart, juge d'Enfer, menait
À Montfaucon Semblançay l'âme rendre,
À votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintiennbsp;? Pour le vous faire entendre,
Maillard semblait homme qui mort va prendre
Et Semblançay fut si ferme vieillard
Que l'on croyait, pour vrai, qu'il menait pendre
À Montfaucon le lieutenant Maillart. »

Il apparut plus tard que François 1er devait à Semblançay d'importantes sommes d'argent. De là à supposer que ce fut la raison de sa condamnation...

Nicolas Fouquet, surintendant des finances au début du règne de Louis XIV, ne doutait de rien (sa devise latine « quo non ascendam  ? » signifiait « jusqu’où ne monterai-je pas  ? »). Il ne sentit ni la jalousie de Colbert ni l’exaspération du jeune roi lors de son invitation fastueuse dans son château de Vaux-le-Vicomte.

Louis XIV le fit arrêter et juger. Dépité que les juges l'eussent simplement condamné à l'exil et non à la mort, il obtint que sa peine fut aggravée. C'est ainsi que le présomptueux surintendant finit ses jours dans la forteresse de Pignerol, à la frontière entre la France et l’Italie, dans un climat alpin peu clément, où il eut peut-être l’occasion de croiser d’autres réprouvés comme le Masque de fer.

Notons que les ministres en cause dans toutes les affaires précédentes ont été condamnés du fait de la défaveur du Prince, soit que celui-ci ait changé d'humeur (Charles VII), soit qu'il ait souhaité se défaire des conseillers de son prédécesseur (Louis X Le Hutin).

Les malversations dont étaient accusés les argentiers et intendants des finances étaient en général véridiques mais très largement partagées dans l'entourage du souverain. C'est en trafiquant leur influence et en détournant à leur profit une partie des impôts que les conseillers se rémunèraient en effet de leur dévouement au bien public. Jean-Baptiste Colbert, le « tombeur » de Fouquet, ne fut pas le moins habile à ce jeu.

Le procès de Fouquet

Vie privée, vie publique

Beaucoup plus tard, sous la IIIe République, à la veille de la Grande Guerre, Joseph Caillaux était un ministre des Finances arrogant mais efficace et convaincu des bienfaits de la paix. Sa deuxième épouse prit la regrettable initiative d’assassiner dans son bureau le directeur du Figaro Gaston Calmette, qui menait une campagne de diffamation contre le ministre en prenant prétexte de sa relation adultère avant son remariage. Caillaux dut renoncer à se présenter à la présidence du Conseil pour s'occuper de la défense de son épouse. Peut-être, sans cette mésaventure, eut-on évité la guerre  ?

Plus près de nous sous la Ve République, on se souvient des démissions du ministre de l’Économie et des Finances Dominique Strauss-Kahn après l’affaire de la MNEF dont il sortira finalement blanchi, celle d’Hervé Gaymard après la révélation du coût de son appartement de fonction, celle de l’ancien ministre du budget Éric Woerth à la suite de la vente équivoque de l’hippodrome de Compiègne et de ses relations avec le conseiller financier de la richissime Liliane Bettencourt.

Ces affaires ne sont pas encore jugées de même que l'affaire de l’arbitrage dont a bénéficié Bernard Tapie, qui implique la ministre Christine Lagarde. Dernière en date, l'affaire Cahuzac est d'une nature particulière : elle témoigne d'un comportement privé en totale contradiction avec les responsabilités publiques du ministre du Budget.

Des moeurs apaisées

L'usage ancien consistant à pendre à Montfaucon les grands argentiers jugés à tort ou à raison coupables de mauvaise gestion n’a perduré en France que jusqu’à la Renaissance. Qui le regretteranbsp;?... On se borna ensuite à emprisonner ou laisser s’enfuir les responsables des finances comme Nicolas Fouquet ou John Law.

La Révolution française, pourtant peu clémente, épargna les surintendants des finances dont certains comme Necker s’étaient préalablement mis à l’abri en retournant en Suisse. Il est vrai que des fermiers généraux (collecteurs d'impôts) comme Lavoisier eurent à pâtir de la Terreur.

La même clémence mit plus de temps à s’imposer dans les pays voisins, comme le montre l’exemple en 1738 de la pendaison à grand spectacle dans une cage de fer de Joseph Süss Oppenheimer, ministre des finances du duc de Wurtemberg, dont le souvenir fut ravivé en 1925 par le roman Le Juif Süss de Lion Feuchtwanger.


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• 2 décembre 1887 : Jules Grévy et l'affaire des décorations
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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