2 mai 1716

Le système Law

À la mort de Louis XIV, en 1715, les finances du royaume français sont au plus mal. La dette publique dépasse les deux milliards de livres et la  charge annuelle de remboursement atteint 165 millions de livres alors que les recettes fiscales ordinaires ne dépassent pas 69 millions de livres !

Dans les caisses, il ne reste que 800 000 livres de trésorerie. Qui plus est, les restrictions de crédit élèvent le taux d'escompte jusqu'à 2,5% par... mois. Pas de quoi encourager les investissements et la consommation. Il faut dire que le mal est général. L'Europe est depuis plusieurs années déjà en plein marasme économique.

C'est dans ces conditions qu'arrive à Paris un Écossais de 45 ans, dénommé John Law (on prononce lass en vieux français). C'est « l'homme de la situation » ainsi que l'écrit le mémorialiste Saint-Simon. De fait, il va résorber la dette par un coup d'audace sans précédent.

Fabienne Manière

John Law de Lauriston (16 avril 1671, Édimbourg ; 21 mars 1729, Venise), portrait fantaisiste par Casimir Balthazar (1843
 

Un joueur plein d'imagination

Fils d'un orfèvre d'Édimbourg, propriétaire du domaine de Lauriston, John Law de Lauriston s'est acquis, à Londres, dans sa jeunesse, la réputation d'un dandy débauché. Il est obligé de s'expatrier après avoir tué un adversaire en duel et été condamné à mort. Il court l'Europe et acquiert une fortune colossale en usant de ses dons exceptionnels en mathématiques dans la spéculation.

En 1705, de retour en Écosse, il publie des Considérations sur le numéraire et le commerce. Dans cet ouvrage d'économie en avance de deux siècles sur son temps, le financier montre que la prospérité d'un pays est liée à l'abondance de monnaie. On peut y lire : « La monnaie est dans un État ce que le sang est au corps humain ; sans l'un, on ne saurait vivre, sans l'autre, on ne saurait agir. La circulation est nécessaire à l'un comme à l'autre ».

Law suggère la création d'une monnaie de papier indépendante des arrivages de métaux précieux d'Amérique mais son idée est rejetée par ses compatriotes.

Le Régent et le trader

Établi à Paris où son habileté au jeu lui permet de faire la connaissance du Régent, Law convainc celui-ci qu'en substituant à l'or une monnaie de papier, il sera possible de relancer l'investissement des particuliers et surtout d'éteindre la dette de l'État.

Le 2 mai 1716, en dépit de l'hostilité des financiers tels Samuel Bernard et les frères Pâris, un édit autorise John Law à créer la Banque générale avec un capital de six millions de livres réparties en 1 200 actions de 5 000 livres.

Cette banque privée pratique de façon classique des opérations de change et d'escompte. Mais elle émet aussi des billets que le financier s'engage à rembourser en or et en argent à qui le souhaite à son taux nominal. La garantie rend le papier préférable au métal dont le cours varie en permanence. Elle vaut à la Banque générale un vif succès.

Le Régent est récompensé de son soutien à John Law par l'acquisition d'un fabuleux diamant de 140 carats en provenance de Golconde (Inde du Sud). Baptisé « Régent », il figure aujourd'hui parmi les trésors du Louvre. Il a inspiré aussi à Law le « paradoxe du diamant », selon laquelle la valeur d'un bien découle de son utilité marginale et non de son utilité première ou de la quantité de travail qu'a réclamée son obtention.

Un authentique Français !

L’Écossais John Law est plus français que nature. Sitôt qu’il arrive en France, en effet, il n’a rien de plus pressé que de courtiser les hommes au cœur de l’appareil d’État et d’obtenir des privilèges en vue de créer une banque à monopole sous garantie de l’État.

À la différence de ses aînés Vauban et Boisguilbert, il s'accommode de l'absolutisme et du dirigisme. Il se distingue aussi des économistes français de la génération suivante qui, tels Turgot et Quesnay, préconisent un libéralisme plus authentique ou plus « anglo-saxon » !

Les promesses fabuleuses de la Louisiane

Soucieux d'étendre ses activités, John Law rachète alors une compagnie chargée de la mise en valeur de la Louisiane, la Compagnie du Mississipi, créée en 1712 par le financier Antoine Crozat.

Il lui substitue une nouvelle compagnie, la Compagnie d'Occident, laquelle obtient la charge de mettre en valeur la Louisiane puis, au fil des mois, le monopole du commerce colonial de la France avec le bassin du Mississipi, la Nouvelle-France, les Indes et la Chine ! Rebaptisée Compagnie perpétuelle des Indes, elle fait très vite la fortune du port de Lorient (contraction de « L'Orient »), au sud de la Bretagne.

La mise en valeur de la Louisiane semble bien partie avec la fondation, le 25 août 1718, de La Nouvelle-Orléans à l'embouchure du Mississipi. La bourgade est ainsi nommée en l'honneur du régent Philippe d'Orléans.

En France même, on rafle des prostituées et des vagabonds pour peupler ce pays de cocagne. Cet épisode est au centre du roman de l'abbé Prévost, Manon Lescaut (1731).

Vers la résorption de la dette publique

Sans attendre les profits hypothétiques de la Louisiane, la Banque générale obtient le privilège de percevoir les impôts indirects afin de s'assurer des recettes Par un édit du 4 décembre 1718, elle devient par ailleurs Banque royale et obtient la garantie de l'État. C'est une nationalisation de fait.

Mais John Law n'oublie pas la finalité première de son entreprise : résorber la dette publique de la France.

- Résorption de la dette publique à court terme :

La Compagnie d'Occident émet donc des actions de 500 livres qui peuvent être achetées à la Banque royale avec des titres de la dette publique à court terme de même valeur nominale.

Comme l'État, en quasi-cessation de paiement, ne paie plus les intérêts correspondants, ces titres sont très dépréciés et ne s'échangent plus guère qu'au tiers de leur valeur (150 livres). Aussi leurs détenteurs (les créanciers de l'État) s'empressent-ils de les échanger contre des actions de la Compagnie d'Occident, réputées plus solides.

Vu le succès des premières actions (les « mères »), Law lance de nouvelles émissions : les « filles » et les « petites-filles ».

C'est ainsi que l'État commence habilement à retirer du marché les titres de sa dette à court terme pour un montant de 100 millions de livres...

- Résorption de la dette publique à long terme :

L'ingénieux Law ne s'en tient pas là. Le samedi 26 août 1719, il présente au Régent un nouveau projet concernant les titres de la dette à long terme, aussi appelés rentes : la Compagnie d'Occident (ou des Indes) prêtera au roi 1,2 milliard de livres au taux modeste de 3% pour rembourser les dettes à long terme et ce qui reste des dettes à court terme.

Du coup, les actions voient leur cours  flamber et atteindre des niveaux sans rapport avec leur contrepartie concrète. Achetées environ 150 livres en 1717, les « mères » s'échangent  à 5000 livres en septembre 1719 et même 10 000 livres en janvier 1720.

Honnête mais entraîné par l'engouement général, Law fait fonctionner la planche à billets pour répondre à la demande. Le 30 décembre 1719, la Banque royale, qui a déjà émis des billets pour un montant virtuel de 620 millions de livres (dix fois les recettes fiscales de 1715), ouvre des « bureaux d'achat et de vente » pour faciliter les transactions.

Une bulle spéculative

Les investisseurs se précipitent rue Quincampoix, à Paris, dans le quartier des Halles, où la Banque royale a son siège, et s'arrachent les actions.

Il ne s'agit bientôt plus que de pure spéculation (on dit aussi « agiotage ») : les spéculateurs ou agioteurs n'ont d'autre but que d'acheter les actions pour les revendre aussitôt en tablant sur la hausse continue de leur cours.

Le 5 janvier 1720, Law, qui s'est entretemps converti au catholicisme, devient contrôleur général des finances ; autant dire le personnage le plus important du royaume après le roi et le régent.

La semaine suivante, poussé par le succès, Law introduit les « primes » : ces nouveaux instruments financiers donnent le droit d'acheter plus tard des actions au prix de 10 000 livres, en échange d'un dépôt préalable de 1 000 livres. 

Law veut de cette façon calmer la spéculation en signifiant que l'action du Mississippi ne devrait pas dépasser le cours de 10 000 livres. Dans les faits, les spéculateurs se jettent à qui mieux mieux sur les actions à 10 000 livres pour les revendre contre dix fois plus de primes à 1 000 livres !

Face à l'emballement, Law réunit le 22 février l'assemblée générale des actionnaires de la Compagnie. Il s'ensuit la fusion de celle-ci avec la Banque royale et la fermeture des bureaux d'achat et de vente. Les proches du Régent s'en inquiètent. Par un arrêt du 5 mars 1720, ils obtiennent de consolider leurs gains : l'arrêt fixe le prix des actions de la Compagnie à 9 000 livres et impose leur échange à taux fixe contre des billets de banque. Ce faisant, il instaure très officiellement la monnaie-papier, garantie par l'État et sans contrepartie métallique (or ou argent).

Dans le droit fil de cet arrêt, le contrôleur général des finances programme la démonétisation progressive des espèces métallique. 

La revanche des financiers conventionnels

C'est le moment où les ennemis de Law passent à l'attaque. Ceux-ci se recrutent principalement dans la banque traditionnelle et dans la haute aristocratie, où les jalousies sont attisées par la spectaculaire réussite du dandy écossais et l'enrichissement rapide de maints valets.

Le duc de Bourbon, petit-fils de Louis XIV par Madame de Montespan, et le prince de Conti, un libertin amoral que sa laideur fait surnommer le « Singe vert », se présentent avec des charrettes dans la rue Quincampoix pour exiger la conversion en or de leurs billets de papier.

C'est la panique. La banque est bien ennuyée car elle a mis en circulation 2,7 milliards de livres, soit cinquante fois plus qu'elle n'a d'or en dépôt. 

Le cours des billets s'effondre. Tels valets ou bourgeois qui se croyaient riches voient le mirage s'évanouir...

Law tente de réagir par des mesures restrictives. Il sévit contre la thésaurisation des espèces métalliques, qui met à mal la confiance en la nouvelle monnaie. Mais rien n'y fait.

Début juillet 1720, l'hôtel Mazarin, qui abrite la Banque royale et la Compagnie du Mississippi, est envahi par la foule. 

John Law se réfugie au Palais-Royal, résidence du Régent, pour échapper au lynchage. Il s'enfuit en décembre 1720 à Bruxelles. Fort de son talent au jeu, il retrouvera une certaine aisance et s'établit à Venise. Il y reçoit la visite de Montesquieu qui a évoqué à sa manière la spéculation de Law dans les Lettres persanes (1721). Il meurt en 1729.

En attendant, le 26 janvier 1721, à Paris, une enquête est ouverte sur ses opérations, à la demande des frères Pâris, ennemis irréductibles de l'Écossais, et le 17 octobre 1722, on brûle ses billets sur la place de l'Hôtel de Ville de Paris. C'est l'échec de la première introduction en France du papier-monnaie. Un échec toutefois relatif car John Law aura permis à l'économie française de redémarrer et aux finances du royaume de se rétablir après la fin de règne catastrophique de Louis XIV.

Montesquieu dénonce le système Law

Dans son roman épistolaire Les Lettres persanes (1721), Montesquieu décrit le système Law de façon parodique et quelque peu exagérée :

« Lettre 146
Usbek à Rhédi, à Venise.

Oserai-je le dire ? Le plus grand mal que fait un ministre sans probité n’est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple ; il y en a un autre, à mon avis, mille fois plus dangereux : c’est le mauvais exemple qu’il donne.

Tu sais que j’ai longtemps voyagé dans les Indes. J’y ai vu une nation, naturellement généreuse, pervertie en un instant, depuis le dernier de ses sujets jusqu’aux plus grands, par le mauvais exemple d’un ministre. J’y ai vu tout un peuple, chez qui la générosité, la probité, la candeur et la bonne foi ont passé de tous temps pour les qualités naturelles, devenir tout à coup le dernier des peuples ; le mal se communiquer et n’épargner pas même les membres les plus sains ; les hommes les plus vertueux faire des choses indignes et violer les premiers principes de la justice, sur ce vain prétexte qu’on la leur avait violée.

Ils appelaient des lois odieuses en garantie des actions les plus lâches, et nommaient nécessité l’injustice et la perfidie.

J’ai vu la foi des contrats bannie, les plus saintes conventions anéanties, toutes les lois des familles renversées. J’ai vu des débiteurs avares, fiers d’une insolente pauvreté, instruments indignes de la fureur des lois et de la rigueur des temps, feindre un paiement au lieu de le faire, et porter le couteau dans le sein de leurs bienfaiteurs.

J’en ai vu d’autres, plus indignes encore, acheter presque pour rien, ou plutôt ramasser de terre des feuilles de chêne, pour les mettre à la place de la substance des veuves et des orphelins.

J’ai vu naître soudain, dans tous les cœurs, une soif insatiable des richesses. J’ai vu se former en un moment une détestable conjuration de s’enrichir, non par un honnête travail et une généreuse industrie, mais par la ruine du prince, de l’État et des concitoyens (...)

De Paris, le 11 de la lune de Rhamazan 1720. »

Bibliographie

L'époque agitée et folle de la Régence est bien décrite dans le roman de Paul Féval : Le Bossu (1857) comme dans le film de Bertrand Tavernier : Que la fête commence (1975).

Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 16:50:17

 
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