Les tribulations des femmes à travers l'Histoire

XXe siècle : grandes espérances

Au XXe siècle, les femmes occidentales ont massivement abandonné la ferme ou l’atelier familial pour travailler dans le salariat, non plus subordonnées à leur père ou leur époux mais à un patron ou un contremaître, à rang égal avec leurs frères ou leur époux. Elles ont aussi vu leur statut progresser comme jamais auparavant : égalité des droits, moyens contraceptifs etc. Ces opportunités ont changé pour de bon les rapports entre hommes et femmes, du moins dans les sociétés occidentales. Toutefois, l'Histoire nous enseigne que rien n'est jamais acquis...

Isabelle Grégor et André Larané

Bicyclette, Louis Vallet, avant 1914, Musée de la Voiture, Compiègne.

1900 : merci, la petite reine !

Publicité pour la machine à écrire Yost, Lucien Lefèvre, début du XXe siècle, bibliothèque Forney, Paris.1900. C'est la Belle Époque ! Les femmes, qui ont enfin obtenu l'interdiction du travail de nuit (1892), profitent de l'arrivée des machines à écrire en 1890 pour commencer à s'imposer dans les emplois administratifs.

Être receveuse des postes ou « demoiselle du téléphone » est bien souvent vu comme un moyen de subvenir, difficilement certes, mais honnêtement à ses besoins pour celle qui a pu acquérir quelque instruction. Elle échappe ainsi aux durs mondes de l'ouvrière et de la paysanne, encore soumises au masculin. A-t-elle seulement entendu parler de ces exceptions que sont Camille Claudel (sculptrice dans les années 1890), Marie Curie (prix Nobel de physique, 1903), Jeanne Chauvin (première avocate, 1907) ou encore Colette (auteur de La Vagabonde, 1910) ?

Affiche de Wimereux, Vue de Boulogne-sur-Mer, début du XXe siècle.Peut-être va-t-elle profiter des joies de la mode et du sport qui libèrent le corps des « dames cyclistes » ? Il est temps en effet de se débarrasser des jupons pour enfourcher les premières petites reines et de suivre les conseils des médecins qui rejettent le corset. Les grands couturiers, comme Paul Poiret puis Gabrielle Chanel, sauront humer l'air du temps pour proposer des tenues alliant fonctionnalité et chic.

Les femmes aisées commencent alors à apprécier de se tremper dans l'eau de mer, sans oublier tout de même de protéger leur peau grâce aux cosmétiques, ces crèmes qui ne sont plus synonymes de mauvaise vie. Mais la grande majorité des femmes reste loin de ce genre de distractions, tout occupées qu'elles sont à faire vivre leur famille.

Le célibat est mal vu et la maternité officiellement encouragée lorsque les gouvernants réalisent que ces jeunes travailleuses risquent de compromettre le renouvellement des générations. C'est ainsi qu'en 1913 apparaissent les premières mesures, encore timides, qui vont aboutir au congé maternité.

Les commandements de la receveuse des Postes

En 1874 sont publiés dans le Journal des Postes les 27 commandements de la receveuse. En voici quelques-uns :
« Esclave toujours tu seras
Fêtes et dimanches également.
De Coeur et d'esprit tu n'auras
Que pour écrire, timbrer lisiblement.
Jamais justice ne demanderas,
Tu l'attendras docilement.
A l'avancement tu renonceras
Quand tu auras quatorze cents francs.
Avec ta famille peu mangeras,
Sur ce traitement insuffisant.
Dans une bourgade tu cacheras
Au monde tes arts, tes talents. […]
Aux joies du monde tu renonceras
Trente années exclusivement. […]
Aspirations tu étoufferas
Avec les larmes bien souvent »

(Le Journal des Postes, 1874).

Les Glaneuses, carte postale, Culture, Patrimoine et Histoire de Passy, archives du Pas-de-Calais.

Grande Guerre : « Debout, femmes françaises » !

« Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille ! […] Il n'y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout ! à l'action ! à l'œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ! » (article du Figaro, 7 août 1914). C'est avec ces mots que le président du Conseil René Viviani encourage les femmes à se retrousser les manches.

Femme conduisant un tramway, Ligne 4, Montreuil, BnF, Paris.Le moment est en effet critique : nous sommes en plein été 1914, les hommes sont partis au front et les moissons attendent. Et les femmes ne vont pas décevoir, prenant dans les campagnes la place de leurs époux mais aussi des bêtes réquisitionnées. En ville, les voici conduisant les tramways, distribuant l'argent aux guichets de banque ou fabriquant des obus.

Services publics et administrations doublent leurs effectifs féminins. Cette prise en main des emplois laissés vacants n’est pas sans conséquences puisqu'elles accèdent enfin à des postes de responsabilité et découvrent le syndicalisme.

C'est ainsi que 10 000 midinettes des ateliers de couture se mettent en grève en 1916 avant d'être rejointes par des milliers de « munitionnettes », réclamant des hausses de salaire.

Couverture de la revue La Baïonnette, n°60, Fabiano, 1916.L'impact sur les mentalités sera profond, comme le montre ce témoignage : « Lorsque mon père reviendra des champs de bataille, il laissera la faucille entre les mains de sa femme. Il n'en était plus le maître, pensait-il, car elle avait été bien gagnée par la mère » (Pierre-Jakez Hélias, Le Cheval d'orgueil, 1975). Pas question en effet de renvoyer Madame à ses fourneaux !

Qu'elles aient travaillé ou soutenu le moral des soldats en tant que marraines de guerre ou infirmières, les femmes ont participé à leur façon à la victoire et continuent à en payer le prix. Ne compte-t-on pas près de 600 000 veuves, désormais seules pour assurer l'avenir du million d'orphelins ?

Mais pour le gouvernement de Georges Clemenceau, rien n'a changé : en remerciement pour leur participation à l'effort de guerre, elles sont cordialement invitées à retourner dans leurs foyers et à repeupler la France. Au travail !

Usine de fabrication d'armement à Lyon : les tours (1916-1917), Édouard Vuillard, Musée d'Art moderne, Troyes, RMN, DR.

2 500 obus, 7 kg par obus...

Marcelle Capy est une journaliste qui a travaillé anonymement dans une usine d'armement pendant trois mois, à la fin de l'année 1917. Voici son témoignage :
« L'ouvrière, toujours debout, saisit l'obus, le porte sur l'appareil dont elle soulève la partie supérieure. L'engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions (c'est le but de l'opération), relève la cloche, prend l'obus et le dépose à gauche. Chaque obus pèse sept kilos.
En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg. Au bout de 3/4 d'heure, je me suis avouée vaincue […].
J'ai vu ma compagne toute frêle, toute jeune, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos.
Arrivée fraîche et forte à l'usine, elle a perdu ses belles couleurs et n'est plus qu'une mince fillette épuisée. Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans ma tête : 35 000 kg. [...]
Femmes de vingt ans, femmes de trente ans, jolis visages, frêles silhouettes, mamans… Je ne les oublierai jamais. […] Pour préserver leur vie et celle des leurs, elles donnent chaque jour la fleur de leur jeunesse, la fleur de leur santé. [...] Ne dites jamais que les ouvrières d’usine sont des privilégiées. Dites-vous comme je me dis à cette heure : il faut vraiment avoir faim pour faire ce métier. Que de courage ! Que d’effort et de misère ! »
(article publié dans La Voix des femmes, 1918).

La cause du droit de vote des femmes en 1936. De gauche à droite : Maryse Demour (assise avec un chapeau), Hélène Roger-Viollet (debout, tenant une feuille à la main), Jane Nemo (assise), Louise Weiss (assise avec un chapeau) et Clara Simon (debout avec un chapeau).

Entre les deux guerres mondiales : le temps des « garçonnes »

Pour les féministes, pas question de désarmer : il est temps d'arracher le droit de vote des femmes, devenu réalité dans 21 pays à travers le monde. Peine perdue ! Quatre fois de suite, entre 1925 et 1936, les sénateurs douchent les espoirs des suffragettes. Pas question qu'une femme ait des revendications différentes de celles de son mari ! Pas question surtout qu'elle vote comme son curé ou son confesseur !

Affiche pour Mistinguett au Casino de Paris, Louis Gaudin, 1931.On veut bien lui donner quelques avantages, mais pour la pousser à enfanter : création de la fête des Mères (1926), prise en charge des frais d'accouchement pour certaines catégories (1928), allocations familiales (1932). En même temps, on réprime l'avortement par la loi du 19 juillet 1920 qui promet la prison aux « faiseuses d'anges » (avorteuses). Bien que réprouvé par l'Église, l'avortement n'avait jusqu'au XIXe siècle jamais fait l'objet de sanctions pénales (sauf cas particuliers). Malgré ces mesures, toutefois, la natalité ne va cesser de reculer entre les deux guerres, en France comme dans la plupart des autres pays occidentaux.    

C'est que le contexte économique a changé la donne et, pour une femme, travailler n'est plus un déshonneur. C'est au contraire le chemin de l'indépendance. Mieux formées grâce au développement de l'enseignement, les jeunes filles se jettent sur les emplois administratifs et même industriels, devenus moins physiques. Les nouvelles « garçonnes » des villes se refusent à rentrer dans le rang et redevenir ménagères. Cheveux courts, jambes libres dans des pantalons et les lèvres fermées sur une cigarette, elles arborent une silhouette « haricot vert » qui va devenir signe de modernité.

Dans les music-halls, Mistinguett et  Joséphine Baker  ne craignent plus de montrer leurs guiboles ! Dans la rue, sous l'influence de la haute couture, les midinettes, jeunes ouvrières faisant « dînette à midi », adoptent chapeau cloche et tenue plus décontractée, tout en rêvant toujours pour la plupart d'un beau mariage. C'est la grande époque pour les annonces matrimoniales du Chasseur français !

Mais lorsqu'éclatent les grèves du  Front populaire, en 1936, c'est au côté des hommes que les femmes syndicalistes clament haut et fort leur désir de changement, dans le travail comme dans les foyers. Le magazine Marie-Claire (du nom d'un roman à succès), qui naît en 1937, n'appelle-t-il pas à une « stricte collaboration » (Marcelle Auclair) entre les sexes dans le partage des tâches ?

Suzanne Lenglen au tournoi de Wimbledon, 1925.

Allez, on se bouge, mesdames !

Sportives, les femmes ? Pas du tout, si l'on part du principe que moissonner à la faux sous le soleil et laver le linge au battoir à la rivière n'ont jamais fait partie des épreuves olympiques. Certes, la légendaire Atalante était célèbre pour sa rapidité à la course et les Spartiates pouvaient rivaliser avec nombre de leurs congénères masculins. Mais par la suite, mis à part l'équitation et la chasse aux papillons pour les jeunes filles de bonne famille, on cherche vainement quelque activité sportive proposée à ces dames pour le simple agrément. Un peu de danse, peut-être, pour permettre quelques rapprochements entre les sexes ? Il faut bien être un peu folle pour demander plus, comme cette madame Margot qui ose en 1424 lancer un défi aux hommes sur leur terrain de prédilection, le jeu de paume.

Au XIXe siècle, quelques courageuses s'étaient jetées à l’eau, la natation étant un des rares sports jugés convenables : pas de risque d’affecter les fonctions de reproduction et aucun contact malencontreux avec autrui. En plus, sa pratique est esthétique !  Pierre de Courbertin aurait dû y penser lorsqu’il déclara, en 1896 : « Une olympiade femelle est impensable : elle est impraticable, inesthétique et incorrecte ». Les athlètes féminines parvinrent cependant à s’imposer dès 1900 au golf et au tennis, activités que de grandes championnes, comme « La Divine » Suzanne Lenglen, vont populariser. Avec le développement de la scolarité et les discours sur les bienfaits des activités sportives, de plus en plus de femmes choisissent de consacrer quelques heures par semaine à entretenir leur santé. Elles restent cependant minoritaires puisqu’elles ne représentent qu’un tiers des licenciés. Pour expliquer leur absence dans les gymnases, beaucoup de femmes évoquent la prééminence des tâches familiales dans leur emploi du temps...

Simone Segouin participant à la Libération, 1944.

« Sœurs d’espérance » (Paul Éluard)

L'entrée en guerre en 1940 rejette les revendications féministes dans le domaine du dérisoire. Le temps est à la mobilisation, et les femmes ne sont pas les dernières à s'engager, que ce soit au cœur des forces armées, de la Résistance ou de la population active du « front de l'intérieur ». Mais pour la majorité, l'action se résume à essayer d'assurer seule le quotidien de la famille, en l'absence d'un mari prisonnier ou travailleur STO.

La situation est plus redoutable pour les juives, confrontées à tout moment au risque de la rafle. On estime que 42 % des déportés juifs étaient des femmes, auxquelles il faut ajouter 10% des déportés politiques.

La femme coquette..., affiche de propagande, sans date, Archives départementales de la Savoie.Les témoignages de  Geneviève de Gaulle-AnthoniozGermaine Tillion ou encore Simone Veil sont là pour nous rappeler le courage de ces femmes qui ne voulaient pas se satisfaire de l'image de mère de famille passive que leur renvoyait le régime de Vichy, comme à travers cette affiche de propagande : « La femme coquette sans enfants n'a pas sa place dans la cité. C'est une inutile... ».

À l'invective, les élégantes répondent système D, turban-bicyclette et semelles de contreplaqué.  Mais pour certaines, la sortie de la guerre sera moins futile avec l'épuration sauvage qui rase les têtes censées avoir fauté avec l'ennemi. Réservée aux femmes, cette terrible punition les renvoie à leur image de séductrices, toujours considérées par nature inférieures à l'homme. Est-ce finalement un hasard si seulement six Françaises ont été honorées du titre de « Compagnons de la Libération », contre plus de mille de leurs acolytes masculins ?

« On n’a pas supporté… »

La résistante Gisèle Guillemot est âgée de 21 ans lorsqu’elle écrit ce poème dans la prison de Fresnes. Condamnée à mort puis déportée à Mauthausen, elle survivra à la guerre.
« À ma mère ,
« Ecoute Maman, je vais te raconter
Ecoute, il faut que tu comprennes
Lui et moi on n’a pas supporté
Les livres qu’on brûlait
Les gens qu’on humiliait
Et les bombes lancées
Sur les enfants d’Espagne
Alors on a rêvé
De fraternité...

Écoute Maman, je vais te raconter
Écoute, il faut que tu comprennes
Lui et moi on n’a pas supporté
Les prisons et les camps
Ces gens qu’on torturait
Et ceux qu’on fusillait
Et les petits enfants
Entassés dans les trains
Alors on a rêvé
De liberté

Écoute Maman, je vais te raconter
Écoute, il faut que tu comprennes
Lui et moi on n’a pas supporté
Alors on s’est battu
Alors on a perdu

Écoute Maman, il faut que tu comprennes
Écoute, ne pleure pas...
Demain sans doute ils vont nous tuer
C’est dur de mourir à vingt ans
Mais sous la neige germe le blé
Et les pommiers déjà bourgeonnent
Ne pleure pas
Demain il fera si beau »

(1943)

Affiche électorale de l'Union des femmes françaises, 1945.

« Trente Glorieuses » (1944-1974) : les droits civiques et l'égalité enfin à portée de main 

Couverture du premier numéro du magazine ELLE avec le mannequin Yolande Blouin, 21 novembre 1945.Par un singulier paradoxe, sans que les mesures natalistes de Vichy y soient pour grand-chose, c'est en 1942, au plus fort de la guerre, que s'amorce un vigoureux redressement de la fécondité. Il va se prolonger pendant plus de vingt ans et rajeunir spectaculairement la population française et plus largement européenne. C'est comme si, aux portes de l'enfer, les jeunes femmes et les jeunes hommes avaient inconsciemment affirmé leur volonté de vivre, survivre et vaincre l'adversité.

Portées par ce baby-boom, les décennies d'après-guerre seront particulièrement favorables aux Françaises : le 21 avril 1944, elles obtiennent enfin  le droit de vote, victoire qui est fêtée dans les pages de la presse féminine en plein essor. Le succès du magazine Elle (1945) accompagne celui du new look lancé par Christian Dior pour « reféminiser la femme ». Fini, l'ouvrière en salopette ! On se doit de suivre l'american way of life importé d'outre-Atlantique et de profiter des arts ménagers désormais mécanisés. La progressive introduction de l'éclairage électrique, du lave-linge, du réfrigérateur et de la télévision fait entrevoir les paradis de la société de consommation dont il sera de bon ton de dénoncer les excès dans les années 1970.

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, 1950.En attendant, cette perspective idyllique proposée aux petites filles n'est pas du goût de tout le monde : « On ne naît pas femme, on le devient ! » En 1949, Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir fait figure de brûlot, mais reste bien peu lu par les ménagères. Il rencontre par contre un bel écho du côté des États-Unis où se font entendre des organisations féministes de plus en plus revendicatives. Elles ne se satisfont pas du droit de vote et veulent une totale égalité de droits entre les femmes et les hommes, dans l'accès aux études et aux métiers comme dans la gestion des finances du ménage. 

En France, une adolescente de 18 ans, Françoise Sagan, bouleverse les codes avec son roman Bonjour tristesse (1954). Deux ans plus tard, au cinéma, la Française libérée prend les traits de  Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme. La musique yéyé va achever d'émanciper les jeunes filles qui ont grandi durant les « Trente Glorieuses », trois décennies de forte croissance économique et de progrès sociaux (1944-1974). Oubliés les affres de la guerre et les impératifs de la reconstruction. Ces jeunes filles aspirent, comme leurs homologues américaines, à vivre dans la plénitude de leurs droits. Mais la classe politique a du mal à s'y faire. Le président Charles de Gaulle ne s'écrie-t-il pas en 1967 : « Un ministère de la Condition féminine ? Et pourquoi pas un secrétariat au Tricot ? »...

Le Castor et les femmes

Surnommée « Le Castor » (« the beaver » en anglais) par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir a consacré une bonne partie de son œuvre à expliquer que la femme est « définie comme l'Autre » par l'homme, et donc maintenue dans une position inférieure par l'ensemble de la société.
« J'ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes ; et il n'est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler assez d'encre, à présent elle est à peu près close n'en parlons plus. On en parle encore cependant. Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. D'ailleurs y a-t-il un problème ? Et quel est-il ? Y a-t-il même des femmes ? Certes la théorie de l'éternel féminin compte encore des adeptes ; ils chuchotent : "Même en Russie, elles restent bien femmes" mais d'autres gens bien informés et les mêmes aussi quelquefois soupirent : "La femme se perd, la femme est perdue." On ne sait plus bien s'il existe encore des femmes, s'il en existera toujours, s'il faut ou non le souhaiter, quelle place elles occupent en ce monde, quelle place elles devraient y occuper. "Où sont les femmes ?" demandait récemment un magazine intermittent. Mais d'abord : qu'est-ce qu'une femme ? […]
L'énoncé même du problème me suggère aussitôt une première réponse. Il est significatif que je le pose. Un homme n'aurait pas idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles. Si je veux me définir je suis obligée d'abord de déclarer "Je suis une femme" […] car il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une singularité ; un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est dans son tort »
(Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe , introduction, 1949).

Les vacances, 1955, Robert Doisneau.

Années 1960 : la libération des corps

C'est un Américain, Gregory Pincus, qui va bouleverser la vie des femmes en mettant au point en 1955 la première pilule contraceptive. En vente libre aux États-Unis en 1960, elle est légalisée en France en 1967 à l'initiative du député Lucien Neuwirth. Convié à l'Élysée pour expliquer son projet de loi, il déclare au général de Gaulle : « À la Libération, on a donné le droit de vote aux femmes, elles l'avaient bien mérité dans la Résistance. Maintenant, les temps sont venus de leur donner le droit de maîtriser leur fécondité, parce que c'est leur fécondité ». Désormais, chacune va pouvoir disposer de son corps et faire de la maternité un choix. Pour les baby boomers, c'est la voie vers la libération sexuelle symbolisée par l'apparition des bikinis sur les plages de Méditerranée tandis que les minijupes se multiplient dans les rues.

Plus sérieusement, les députés français accordent aux femmes mariées l'autonomie financière que leur avait retirée le Code Napoléon. Jusque-là, en se mariant en effet, les femmes perdaient le droit de signer un chèque, d'ouvrir un compte courant ou parapher l'acte d'achat d'une maison. Toutes ces responsabilités étaient dévolues au mari, chef de famille en titre. Et si les femmes souhaitaient exercer une profession, elles devaient obtenir son autorisation. La nouvelle loi constitue donc un progrès immense par rapport à la grande régression du XIXe siècle même si la classe politique, gauche comprise, en fait peu de cas.  

Dépôt d’une gerbe à la femme du soldat inconnu, 26 août 1970.En 1968, les manifestants de Mai restent hermétiques aux revendications féministes mais cette même année, pour la première fois en France, le nombre de bachelières dépasse celui des bacheliers, preuve de l'avancée irrésistible de la scolarisation, du travail féminin et finalement, de l'autonomie.

Le 26 août 1970, la tentative de dépôt d'une gerbe à la Femme du Soldat Inconnu, sous l'arc de Triomphe de Paris, fait connaître le Mouvement de Libération de la Femme (MLF) inspiré des activistes américaines. Quelques mois plus tard, c'est encore en choisissant la provocation que 343 femmes de bonne réputation relancent le débat sur l'avortement. Dans un manifeste paru dans Le Nouvel Observateur (5 avril 1971), elles déclarent avoir eu recours à l'avortement et réclament l'abrogation de la loi de 1920. L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est légalisée quatre ans plus tard grâce à l'obstination de Simone Veil, ministre de la Santé du gouvernement Chirac, avant d'être remboursée à partir de 1982 (loi Roudy). La même année est aussi légalisé le divorce par consentement mutuel.

Dans le même temps, en 1975, l'Année internationale de la Femme marque symboliquement la reconnaissance, par l'ONU, de cette grande vague d'émancipation.

Hotel Room, Edward Hopper, 1931.

Une femme gelée

Dans ce roman d’inspiration autobiographique, Annie Ernaux donne la parole à une enseignante aux prises avec la routine de la vie familiale :
« Mais halte-là, bonjour la différence, s’asseoir, faire mimi au Bicou, lire Le Monde, rêves, illusions de femme saoulée par sa première journée de boulot. Sitôt arrivée, j’ai vu les talons de l’aide-ménagère. A moi le dîner du Bicou et pour moi la bouffe ne viendra pas toute seule dans l’assiette. […] Le soir, en versant le paquet de spaghettis dans l’eau bouillante, avec le Bicou tournicotant autour de moi, j’ai l’impression d’une vie encombrée à ras bords, pas la place d’y fourrer la plus petite goutte d’imprévu, la moindre curiosité. […] Moi, même plus, le coup de la femme totale je suis tombée dedans, fière à la fin, de tout concilier, tenir à bout de bras la subsistance, un enfant et trois classes de français, gardienne du foyer et dispensatrice de savoir, supernana, pas qu'intellectuelle, bref harmonieuse. […] L’homme harmonieux, "total", qui va au bureau, se met un tablier et baigne les enfants à la maison, s’il existe, il ne le chante pas partout. […] J’ai trouvé normal qu’il ne fasse pas de courses, parce que les hommes ont l’air trop ridicule derrière un caddy, déplacés, que son traitement soit considéré comme une belle somme entière, pour nous, et le mien comme un appoint, gros, mais dont il faut toujours soustraire quantité de billets, l’aide-ménagère, les impôts sur le deuxième salaire, reste plus qu’un minable tas à côté du sien. Comment alors oserais-je dire que je ne travaille pas pour le plaisir, seulement pour le plaisir ? » (Annie Ernaux, La Femme gelée, 1981).

Les bleus à l’âme des supernanas

En dix ans, les avancées dans le domaine de la condition féminine ont donc été considérables, mais beaucoup de chemin reste à faire ! Ce n'est pas un hasard si, en 1976, le terme « sexisme » rentre enfin dans le dictionnaire : il est temps de mettre un mot sur une réalité qui recule trop lentement aux yeux de beaucoup. L'égalité des salaires reste un lointain projet, tandis que la représentation des femmes en politique n'est le fait que de quelques courageuses pionnières, Arlette Laguiller, Huguette Bouchardeau et Marie-France Garaud, candidates à la présidence du pays.

La société française évolue malgré tout, et les « femmes des années 80 », qui intriguent Michel Sardou, ont bien l'intention de redistribuer les rôles. Ces superwomen tentent de jongler entre vie professionnelle et vie personnelle en s'appuyant sur un nouveau type d'homme, le « papa gâteau » qui n'hésite plus désormais à s'impliquer dans le quotidien de la famille. Mais pour une Claudie André-Haignerée qui bouscule les a priori en partant dans l'espace (1996), combien de « jupettes » (éphémères secrétaires d'État du gouvernement d'Alain Juppé en 1995) cantonnées à des postes mineurs ? Alors que les femmes des banlieues, « ni putes ni soumises » pour reprendre le nom de l'association créée en 2003, font à leur tour entendre leur voix, c'est toute la société française qui s'interroge face aux faits divers rappelant les violences conjugales.

Si le XXe siècle s'est traduit par d'incontestables avancées vers l'égalité des droits, en France comme en Occident et dans le reste du monde, le XXIe siècle s'annonce plus problématique et le risque d'un retour en arrière n'est pas à écarter. Écartelée entre burkini et pornographie, l'image de la femme reste encore mal définie, obligeant la moitié de l'humanité à composer avec la place qu'on veut bien lui accorder, alors qu'elle a tant à apporter. 


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• XXIe siècle
Publié ou mis à jour le : 2020-01-27 15:36:14

 
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