Une réplique peut prendre trois formes. Répondre à ce qui a été dit, comme dans un dialogue, répondre à ce qui a été écrit, par message interposé, mais aussi répondre à ce qui a été fait. La réplique se matérialise alors en commentaire, exprimant une réaction spirituelle à un évènement plus ou moins insolite.
Celui-ci naît le plus souvent d’une scène banale de la vie quotidienne. Parfois, ce commentaire brillant a pour origine un fait de portée nationale voire historique. Il se diffusera alors dans l’opinion comme une trainée de poudre et passera à la postérité.
L’un des exemples les plus fameux concerne la mort dans des circonstances pour le moins piquantes du président de la République, Félix Faure : « Il se voulait César, il n’aura été que Pompée. » D’aucuns prêtent le calembour à Clemenceau, d’autres au journal L’Aurore. Toujours est-il que plus d’un siècle plus tard, il fait toujours rire.
Certaines pages de l’Histoire ont été émaillées de traits d’esprit comparables. Mais contrairement à une idée reçue, on les doit moins à d’illustres personnages qu’à de simples anonymes.
Qu'elle prenne la forme d'une riposte cinglante, d'une réponse ingénieuse ou d'un commentaire drolatique, la répartie est l'art de l'esprit. Caustiques ou légères, travaillées ou spontanées, les répliques qu'on lit ou qu'on entend au quotidien s'ancrent dans nos mémoires. Les plus brillantes survivent à l'épreuve du temps et transcendent les barrières linguistiques :
« Après avoir contemplé un tableau de Picasso, une dame déplore devant le peintre :
– Ma fille peut peindre comme ça.
– Félicitations, madame, votre fille est un génie.
Lors d'une soirée officielle, Winston Churchill croise David Lloyd George qui lui demande sèchement, sans même le saluer :
– Où sont les toilettes ?
– Au bout du corridor à droite. Sur une porte, vous verrez un panneau "gentlemen" et vous entrez quand même.
Question à Frédéric Dard :
– Votre avis sur Toulouse-Lautrec ?
– Toulouse gagne. »
Suite de l'Anthologie de la répartie, les 1000 meilleures répliques (Le Cherche midi, 2019), ce deuxième tome rassemble plus de 800 nouvelles répliques prononcées, mais aussi écrites, par des personnages célèbres ou oubliés, de l'Antiquité à nos jours.
Le mot contre le tyran
Les plus vieilles traces de commentaires spirituels remontent à l’Antiquité. À Rome, l’extrême concision de la langue latine permet à la plèbe d’exprimer sa colère contre les empereurs au moyen de quolibets lapidaires.
Certains ont bien vieilli comme celui adressé à Domitien qui avait pris un édit fort impopulaire ordonnant d’arracher les vignes : « Il peut couper tous les ceps, il n’empêchera pas qu’on ait assez de vin pour boire à son trépas. »
Cet humour par les mots, qui nécessite insolence et désinvolture, ne fait cependant guère bon ménage avec le christianisme et ne survivra pas à l’Empire romain. Notons d’ailleurs que jusqu’à une date récente il n’existait pas vraiment non plus dans les autres civilisations.
Après une parenthèse de presque un millénaire, le commentaire humoristique fait son retour à la Renaissance. En France, l’un des premiers personnages à en faire les frais est le connétable Anne de Montmorency. Par ses intrigues et sa politique brutale, ce compagnon de route de François Ier ne s’est pas fait que des amis. Aussi, lorsqu’on apprend qu’il a demandé à mourir en habit de capucin, c'est-à-dire la tête recouverte par une capuche, ses détracteurs claironnent : « Il a bien raison de se déguiser : c’est son seul moyen de pouvoir entrer au paradis. »
Au XVIIe siècle, dans toute une partie de l’Europe, les bons mots sont mis à profit pour fustiger les actions des souverains. C’est par un jeu de mot que le peuple romain dénonce la décision du pape Urbain VIII, né Barberini, de faire fondre les bronzes qui décoraient le Panthéon : « Ce que les Barbares n’ont pas fait, les Barberini l’ont fait. »
Alors que sous son règne, l’Espagne a perdu les Provinces-Unies, le Portugal, la Catalogne, le Roussillon, l’Artois, ainsi que plusieurs villes de Belgique, Philippe IV décide de prendre le surnom de « Grand ». À Madrid, on ironise : « Notre maître est comme les trous, il s’agrandit à mesure qu’il perd du terrain. »
Même tendance outre-Manche où les Anglais dénoncent la dictature de Cromwell par de féroces lazzis. Le lord-protecteur décide de faire frapper de nouvelles pièces de monnaie avec « Dieu avec nous » sur l’avers et « République d’Angleterre » sur le revers. L’opposition monarchiste fait remarquer : « Il est légitime que Dieu et la République soient dos à dos. »
Et quand le poète John Milton, atteint de cécité, a la mauvaise idée d’adresser à Cromwell un pompeux éloge, ce mot passe de bouche en bouche dans tout le pays : « Jamais Milton n’a été plus aveugle. »
Le brillant XVIIIe siècle
En France, la mort de Louis XIV et le relâchement des mœurs qui suit à la cour durant la Régence inaugure l’une des périodes les plus fastes en matière d’esprit. Nommé surintendant général des Finances du royaume, le financier écossais John Law va vite l’apprendre à ses dépens, d’autant que sa politique monétaire se solde par un krach, causant la ruine des déposants.
Comme Law s’était converti au catholicisme pour accéder à son poste, l’académicien Fontenelle observe : « Depuis que Law est catholique, tout le royaume est capucin. »
Au milieu du XVIIIe siècle, Louis XV et la marquise de Pompadour concentrent tous les mécontentements. Au même moment, Pigalle achève la statue équestre du souverain, place de la Concorde. Aux quatre coins du piédestal sont représentées quatre Vertus : la Paix, la Justice, la Force et la Prudence. Un plaisant y pose cet écriteau : « Les Vertus sont à pied, le Vice est à cheval. »
Trois ans avant sa mort, Louis XV abolit les anciens Parlements et en forme un nouveau avec des magistrats désignés par lui et rétribués par l’État. Ces nouveaux parlementaires choisis pour leur docilité et leur âpreté au gain sont aussitôt tournés en dérision par le peuple : « Louis XV a détruit l’ancien parlement, quinze louis auront bon marché du nouveau. »
En 1772 décède le prévôt des marchands de Paris, Armand-Jérôme Bignon. Deux ans plus tôt, ses négligences lors des festivités du mariage du futur Louis XVI et Marie-Antoinette, furent à l’origine d’un mouvement de foule qui causa la mort de trois cents personnes. L’intérim revenant au premier échevin, un certain Cheval de Saint-Hubert, les Parisiens lancent cette boutade : « C’est un cheval qui remplace un âne. »
Avec la Révolution, c’est au tour des royalistes de railler les dirigeants de la jeune république. L’écrivain Rivarol commente ainsi l’assassinat de Marat dans sa baignoire : « Il n’a pas eu de chance, pour une fois qu’il prenait un bain. »
Au début du Consulat, malgré les tentatives de réconcilier le régime avec la papauté, la religion reste l’objet de tous les sarcasmes. En 1800, Pie VII succède à Pie VI sur le trône de saint Pierre. Et le peuple se gausse : « La religion va de Pie en Pie. »
L’homme le plus spirituel de l’époque napoléonienne est sans nul doute le controversé Talleyrand. Son cynisme lui attire en retour quelques quolibets drolatiques comme quand il acquiert le titre prestigieux de vice-Grand Électeur de l’Empire. « Il ne lui manquait que ce vice-là. » dira ainsi Fouché.
L’âge d’or du lazzi politique
Après quelques décennies de relative disette, l’opposition à Napoléon III remet le rire au service de la contestation. La confiscation des biens des Orléans sert de catalyseur aux détracteurs du régime. « L’oncle prenait des capitales, le neveu prend nos capitaux. » persiflent les uns. « C’est le premier vol de l’Aigle. » ironisent les autres.
Victor Hugo use du même jeu de mot pour commenter le mariage de l’empereur et d’Eugénie de Montijo, princesse âgée de 27 ans : « L’Aigle épouse une cocotte. »
À la chute du Second Empire, l’auteur des Misérables prendra pour cible le général Trochu. Nommé à la tête du gouvernement de la Défense nationale après la proclamation de la République, celui-ci démissionne en janvier 1871 à la suite de la défaite de Buzenval. Commentaire d’Hugo : « Trochu : participe passé du verbe « trop choir ». »
Successeur de Trochu, Adolphe Thiers négocie la paix avec Bismarck ce qui lui vaut d’être décrété par l’Assemblée nationale « libérateur du territoire ». À sa mort, les Parisiens, qui n’avaient pas oublié son rôle dans la répression sanglante de la Commune, feront courir ce mot : « Il vient encore de libérer le territoire. »
Avec la Troisième République s’ouvre l’âge d’or du trait d’esprit à la française. Parlementaires et journalistes rivalisent d’inventivité pour fustiger avec esprit leurs adversaires ou rivaux politiques. La figure la plus emblématique de l’époque est évidemment Georges Clemenceau.
Parmi ses nombreuses têtes de turc on retiendra Paul Deschanel qui l’avait d’ailleurs évincé dans la course à la présidence de la République en 1920. Le mandat de ce dernier sera toutefois de courte durée. Victime de surmenage, Deschanel tombe du train présidentiel à destination de Montbrison dans la nuit du 23 au 24 mai.
Clemenceau accueille l’évènement par cette boutade : « Il a enfin trouvé sa voie. » Apprenant que le président avait basculé du train la tête la première, le Tigre ajoutera : « C’est bien la première fois que chez lui la tête l’emporte sur le reste. »
Le rire pour résister
Avec la montée des régimes autoritaires dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, l’esprit n’est plus aux réjouissances et le commentaire cinglant se fait plus rare.
Parmi les exceptions, on peut citer le mot du cardinal Gasparri lors de la signature des accords de Latran, entre Mussolini et le pape Pie XI : « Il faut que le fascisme se sente bien malade pour appeler un prêtre. »
En France, la défaite de 1940 réveille les colères contre les chefs militaires jugés responsables de la Débâcle. On raille ainsi l’action du général Weygand, commandant en chef de l’armée française et ministre dans le premier gouvernement de Vichy, en parodiant la célèbre expression de Jules César : « Veni, vidi, Vichy. »
Dans le Paris occupé, le vieux dramaturge Tristan Bernard ironise : « Au début de la guerre, on disait « on les aura » ; eh bien on les a. » Et lorsque sont promulguées les premières lois antijuives dont il est lui-même victime, il trouve encore la force de commenter : « On bloque les comptes et on compte les Bloch. »
Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1940, les autorités allemandes font transférer aux Invalides les cendres du duc de Reichstadt, fils de Napoléon et de Marie-Louise, cent ans jour pour jour après celles de son père. Dans toute la capitale cette boutade se propage : « Les Allemands nous prennent notre charbon et nous rendent des cendres. »
À la Libération, le parti communiste, auréolé de son rôle dans la Résistance, s’impose comme la première force politique du pays. Sans trop de surprise, Elsa Triolet se voit attribuer le prix Goncourt 1944 pour Le premier accroc coûte deux cents francs. Paul Léautaud note : « C’est un prix cousu de fil rouge. »
Durant la Quatrième République, le PCF, exclu du gouvernement pour cause de Guerre froide, reste plus que jamais aux ordres de Moscou. En 1950, son secrétaire général, Maurice Thorez, victime d’une attaque d’hémiplégie, va se faire soigner en URSS, déléguant la direction du parti à Jacques Duclos.
Deux ans plus tard, dans le contexte de la guerre de Corée, Duclos est arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État et incarcéré pendant un mois à la prison de la Santé. La presse ironise : « Thorez est allé en Russie à cause de sa santé. Duclos est allé à la Santé à cause de la Russie. »
Du Canard Enchaîné aux réseaux sociaux
Le commentaire cinglant sera encore à l’honneur sous la Cinquième République. Le 30 mai 1968, la présence de Joséphine Baker aux côtés des ministres lors de grande manifestation en soutien au général de Gaulle inspire Le Canard enchaîné qui écrit : « Elle a commencé avec les bananes, elle finit avec le régime. »
La presse de droite prendra le relai avec l’élection de François Mitterrand. Un an après l’arrivée au pouvoir des socialistes, le ministre de la Culture, Jack Lang, instaure la Fête de la musique. Les résultats de la première édition sont si contrastés que nombre de journaux titrent le lendemain : « La défaite de la musique. » Et après les premières déconvenues économiques de la gauche, les déçus constatent avec humour : « Rose promise, chômedu. »
Dans la même veine, on peut citer ce titre de L’Événement du Jeudi paru en 1995 à la suite des premières difficultés rencontrées par Jacques Chirac : « Après la pomme, les pépins ». Le maire de Paris avait fait du pommier l’emblème de sa campagne.
Aujourd’hui, s’il a quelque peu déserté les journaux traditionnels, le commentaire caustique n’a pas pour autant disparu. Il a même retrouvé un nouveau souffle avec les réseaux sociaux, permettant aux traits d’esprit de milliers d’anonymes de se diffuser dans tout le pays, voire au-delà, en seulement quelques heures.
Ainsi, quand Emmanuel Macron passa ses premières vacances de Noël de président à La Mongie, des photos furent publiées le montrant en train de skier sans porter de casque. Sur twitter, des internautes ont fait alors remarquer : « Le président skie sans casque. Les Français casquent sans skier. »



Julien Colliat est diplômé en histoire (master 2) à l’Université Lyon 3. 
• Quand le peuple raille les puissants









Vos réactions à cet article
Recommander cet article
Legros (30-04-2025 17:20:21)
En ce qui concerne Félix Faure, l'orthographe correcte du dernier mot de la gaudriole est pompé. Allusion à une prestation traditionnelle dans certaines maisons.
cultissime (30-04-2025 13:06:40)
"la culture française n'existe pas" Macron.