1947-2014

La guerre secrète de la CIA

Depuis sa création en 1947, au plus fort de la guerre froide entre États-Unis et Union soviétique, la CIA joue un rôle important dans les relations internationales.

Ses réussites autant que ses échecs la placent régulièrement sous les feux de la rampe, tout comme ses méthodes controversées. Retour sur une histoire mouvementée.

Yves Chenal
La sculpture Kryptos et ses messages cryptés, devant le quartier général de la CIA (Langley, Virginie), DR

Nécessité fait loi

La création de la CIA intervient dans le contexte de l'après Seconde Guerre mondiale : la menace communiste fait qu'il est dorénavant impossible pour les États-Unis de revenir à leur politique traditionnelle d'isolationnisme.

En 1947, alors que les tensions s'exacerbent en Europe, la loi sur la sécurité nationale réorganise complètement les institutions chargées de protéger le pays en créant le poste de secrétaire à la Défense (l'équivalent du ministre de la Défense), le Conseil pour la sécurité nationale et la Central Intelligence Agency (CIA, « Agence Centrale du Renseignement » en français).

Cette dernière prend la suite de l'Office of Strategic Services, créé pendant la guerre. Le président Harry Truman craint une « Gestapo américaine » (sic) et préfère laisser au FBI les sujets domestiques pour éviter d'avoir une agence surpuissante face à lui (si l'on songe à la personnalité du directeur du FBI, J. E. Hoover, on se dit que cette précaution était légitime).

De plus, les militaires n'acceptent pas de transférer des prérogatives à la CIA et conservent leurs propres institutions et leur propres objectifs : ainsi, à de nombreuses reprises, ils surestiment la menace soviétique et le niveau d'équipement des communistes afin d'obtenir des budgets plus importants en retour.

Le temps des premiers échecs

Un des premiers théâtres d'opérations de la CIA est la France : dès 1947, l'Agence s'active contre le parti communiste et la CGT, en finançant entre autres le syndicat Force Ouvrière à sa naissance, via le syndicat américain AFL-CIO. En Italie, la CIA soutient vigoureusement la démocratie chrétienne.

Kim Philby (1er janvier 1912, Ambala, Inde - 11 mai 1988, Moscou)Très vite, toutefois, elle se trouve sous le feu de premières critiques : le 9 avril 1948, lors d'une conférence des États américains à Bogota, des émeutes sanglantes menacent les délégués et beaucoup y voient la main de l'URSS. L'agence est alors accusée (largement à tort) de ne pas les avoir anticipées.

Un deuxième échec intervient en 1949, lorsque la CIA tente pour la première fois de renverser un gouvernement étranger, celui du dictateur communiste Enver Hodja en Albanie : l'opération menée par le MI6 britannique avec le soutien de la CIA, est déjouée, à cause de l'agent double Kim Philby.

Mais le pire est à venir : l'attaque par les troupes de Corée du Nord de leur voisin du Sud le 25 juin 1950.

Elle prend la CIA par surprise : sa première réaction à la guerre de Corée est d'y voir une diversion avant une attaque communiste sur Taïwan ! ce qui coûte son poste au directeur, Roscoe Hillenkoetter.

Jacobo Arbenz Guzmàn (14 septembre 1913, Quetzaltenango - 27 janvier 1971, Mexique)

De la CIA toute-puissante à la CIA impuissante

Durant les années 1950, la CIA redore son blason en réussissant plusieurs coups spectaculaires : en août 1953, le Premier ministre iranien Mossadegh est renversé dans le cadre d'une opération menée entre autres par la CIA et son responsable local, Kermit Roosevelt, petit-fils du président Théodore Roosevelt et cousin de Franklin Delano.

Allen Welsh Dulles (7 avril 1893, Watertown, État de New York - 29 janvier 1969, Washington)

L'année suivante, le président élu du Guatemala, Jacobo Arbenz, est remplacé par le colonel Armas, qui exercera par la suite une dictature sanglante sur le pays.

L'objectif de la CIA est d'envoyer au monde un signal clair : les États-Unis ne laisseront pas le communisme s'installer à leurs portes. Mais il est aussi de sauvegarder la position dominante de la United Fruit Company qu'Arbenz avait voulu remettre en cause.  

On note à ce propos qu'Allen W. Dulles, directeur civil de la CIA de 1953 à 1961, et son frère, Secrétaire d'État (ministre des Affaires étrangères) sous la présidence Eisenhower, ont tous les deux des intérêts dans la United Fruit Company (aujourd'hui Chiquita)...

Un symbole de l'impérialisme américain

Dès 1904, les abus de la compagnie United Fruit au Guatemala avaient inspiré à l'écrivain américain O. Henry l'expression « république bananière » et le poète chilien Pablo Neruda, de sensibilité communiste, ne se fit pas faute de la dénoncer dans un poème qui fit rapidement le tour des campus étudiants dans les années 1960 :

Cuando sonó la trompeta
estuvo todo preparado en la tierra
y Jehova repartió el mundo
a Coca Cola Inc Anaconda
Ford Motors y otras entidades.
La Compañía Frutera Inc
se reservo lo más jugoso
la costa central de mi tierra,
la dulce cintura de América
Bautizó de nuevo sus tierras
como « Republicas Bananas »
(...)

Une plantation bananière de la United Fruit Company dans les années 1930, au Guatemala (DR)

Plusieurs échecs successifs témoignent aussi des limites de l'Agence. Après avoir poussé les peuples d'Europe centrale à se soulever contre la mainmise de Moscou, elle est incapable d'aider les insurgés hongrois de 1956. En mai 1958 un complot pour renverser le président indonésien Soekarno échoue quand un avion censé appuyer le soulèvement est abattu.

À partir de la prise de pouvoir de Fidel Castro à Cuba, ce dernier devient la bête noire de l'Agence, qui échafaude divers plans pour le renverser ou l'assassiner. Le plus connu va tourner à la catastrophe...

En choisissant la Baie des Cochons pour y faire débarquer, le 16 avril 1961, 1400 hommes entraînés et financés par elle-même, l'Agence croit qu'il s'agit d'un bout du monde marécageux, où les troupes de Fidel Castro ne pourront se rendre facilement. En réalité, la plage a été transformée dans les années précédentes en un lieu à la mode et bien desservi par des routes toutes neuves. En 72 heures de bombardements par les troupes gouvernementales, les opposants sont laminés.

La CIA est dès lors montrée du doigt dans le monde entier. On l'accuse de tous les maux : en France, dans les semaines qui suivent la Baie des Cochons, divers journaux et hommes politiques la soupçonnent de vouloir renverser de Gaulle avec le soutien du général Maurice Challe et des partisans de l'Algérie Française.

En réalité, Kennedy et la CIA savent l'indépendance de l'Algérie inéluctable et la CIA soutient même certains mouvements anticolonialistes, ce qui suscite d'ailleurs de fortes tensions avec le gouvernement français. L'origine de cette rumeur est incertaine (KGB soviétique ou administration française ?), mais elle révèle que tout devient plausible.

On accuse aussi la CIA d'être impliquée dans les assassinats de Rafael Trujillo, dictateur de Saint-Domingue, en 1961, du Congolais Patrice Lumumba et du président sud-vietnamien Ngo Dinh Diem, le 2 novembre 1963. Or, dans tous ces cas, il semble qu'elle n'ait joué aucun rôle ou quasiment, même si elle voyait ces disparitions d'un bon œil.

Quant à son intervention dans l'assassinat de John Kennedy, qui aurait été motivée par le manque d'intérêt de ce dernier pour Cuba, après la Baie des Cochons, elle est on ne peut plus hypothétique : tant de noms, d'organisations, de motifs ont été cités !

La crise des années 1970

Le 2 août 1964, le navire américain Maddox affronte des vaisseaux nord-vietnamiens durant une mission d'espionnage. Cet « incident du Golfe du Tonkin » est le prétexte qui permet au président Johnson – lequel par ailleurs ne faisait aucune confiance à la CIA – d'obtenir du Congrès des fonds pour ce qui va devenir la guerre du Vietnam.

La CIA met en place une opération extrêmement complexe au Laos pour appuyer une armée clandestine des Hmong (ou Meo), sans parvenir à faire basculer la guerre : au début des années 1970, elle semble à beaucoup avoir perdu de son efficacité.

Au Chili, la CIA intervient dans les années 1960 pour tenter d'empêcher Salvador Allende s'arriver au pouvoir, mais n'obtient pas de résultats électoraux tangibles, au contraire : ses interventions exacerbent les tensions.

Henry Kissinger (27 mai 1923, Fürth, Allemagne - ), DRToutefois, elle s'oppose en 1970 aux plans du Secrétaire d'État Henry Kissinger pour un coup d'État, considérant que l'URSS n'est pas sur le point de prendre le contrôle du pays et que les risques sont trop grands.

La détérioration de la situation sociale durant les trois années qui suivent permettent en 1973 le coup d'État de Pinochet, dans lequel le rôle exact de la CIA n'est pas clair car d'autres institutions, comme l'armée américaine, interviennent aussi : dans tous les cas, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas l'affaire où la CIA est le plus allante, elle agit sous la pression de Kissinger.

À côté de ses ratages et de ses erreurs d'appréciation, la CIA peut aussi se prévaloir d'une indéniable lucidité. Ainsi, en 1965, l'un de ses responsables explique dans un rapport que les colonies portugaises pourraient tomber aux mains d'extrémistes si elles n'accédaient pas rapidement à l'indépendance, avant la mort du dictateur Salazar.

De fait, celle-ci survient en 1970 et le Mozambique et l'Angola n'obtiennent leur indépendance qu'en 1975, ce qui donne lieu à de violentes guerres civiles entre mouvements pro-communistes et pro-occidentaux.

Des sandinistes capturent l'agent de la CIA Eugene Hasenfus au Nicaragua en octobre 1986 (DR)

Le Nicaragua et l'Afghanistan : grandeur et décadence

Au Nicaragua, en juin 1979, le mouvement gauchiste « du Front national de libération Sandiniste » prend le pouvoir en renversant le président Anastasio Somoza Debayle, fils du général et dictateur Anastasio Somoza Garcia, qui avait dirigé le pays de 1936 à sa mort en 1956 (de lui, le président Roosevelt avait confié avec cynisme en 1939 : « C'est peut-être un fils de p... mais c'est notre fils de p... »).

La CIA voit dans le coup d'État sandiniste le risque d'un effet domino et d'une contagion dans la région. Mais elle n'a pas les mains libres : au Congrès, nombre de représentants refusent de la laisser agir à sa guise.

Les mensonges de l'Agence éclatent au grand jour lorsqu'en violation du droit international, elle mine les ports du Nicaragua pour aider les contras en guerre contre les sandinistes, ce qui occasionne le naufrage de plusieurs navires en janvier 1984.

Le Congrès mène une enquête de grande ampleur et le Nicaragua porte l'affaire devant la Cour de justice internationale qui condamne les États-Unis en 1986 : l'effet sur l'opinion mondiale est désastreux.

Un autre point chaud durant les années 1980 est l'Afghanistan. La CIA soutient les opposants à l'invasion soviétique depuis le Pakistan voisin, en fournissant des armes via un réseau d'approvisionnement complexe.

En principe, ces armes ne proviennent pas des États-Unis mais plutôt du bloc de l'Est, à la fois pour masquer leur provenance réelle et pour qu'elles soient compatibles avec les munitions que les insurgés prennent aux troupes soviétiques. Finalement, sous la pression du Sénat américain et du gouvernement, la CIA fournit des missiles Stinger aux insurgés à partir de 1986… qu'elle rachètera ensuite dans les années 1990.

Toutefois, après le retrait soviétique, la CIA se désintéressera de l'Afghanistan sans voir la menace des talibans à partir de 1994. En revanche, elle va poursuivre Oussama Ben Laden durant des années et le 4 septembre 2001, une semaine tout juste avant le 11-Septembre, une réunion du cabinet du président Bush Jr approuve un plan pour se débarrasser de lui.

Mais l'Agence rate l'essentiel et n'a pas vu la menace qui se concrétise le 11 septembre. C'est que la disparition du communisme, en la privant de ses repères, a contribué à plonger la CIA et ses 30 000 agents officiels (sans compter plus de cent mille agents officieux) dans la routine bureaucratique. Sa réaction n'en sera que plus violente...

La torture comme méthode d'investigation

Le 9 décembre 2014, le Sénat américain publie un rapport sur « le programme de détention et d'interrogation » qui détaille les tortures pratiquées par la CIA dans sa traque des terroristes depuis le 11 septembre (« méthodes d'interrogation répugnantes », selon les mots du directeur de la CIA John Brennan).

Si la plupart des éléments étaient déjà connus, ainsi les centres de détention et de torture situés hors des États-Unis et en particulier en Europe, la description des sévices infligés fait froid dans le dos. On apprend d'ailleurs que même les agents de la CIA étaient à bout et qu'il fallait les contraindre à continuer...

La dissimulation d'informations aux autorités américaines est également exposée dans toute son ampleur. Et pour quels résultats ? Des informations qui ne sont le plus souvent pas intéressantes, voire sont des fausses pistes, tant les victimes de torture sont incités à inventer n'importe quoi pour satisfaire leurs bourreaux.

Si le contenu du rapport suscite l'horreur et l'indignation, le fait même qu'il soit publié (dans une version abrégée, le document total comprenant plus de 6000 pages) mérite d'être souligné : les États-Unis ont en effet une culture de la transparence et de la publication des documents administratifs bien plus poussée que, par exemple, la France.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-16 12:44:20

 
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