19 août 1953

Renversement de Mossadegh en Iran

Le 19 août 1953, le Premier ministre du chah d'Iran, Mohammad Mossadegh (73 ans), est démis de ses fonctions sous la pression des Britanniques. Ces derniers l'accusent d'être à la solde des Soviétiques.

Par la voix de leur Premier ministre Winston Churchill, alors à l'automne de sa vie, ils lui reprochent surtout d'avoir nationalisé les gisements pétroliers d'Iran et exproprié la puissante compagnie pétrolière Anglo-Iranian Oil Company. Celle-ci avait été fondée en 1908 par William d'Arcy, suite à l'obtention d'une concession pétrolière en Perse en 1901. Il faudra attendre vingt ans avant qu'un autre pays ose nationaliser son pétrole. Ce sera l'Algérie...

Alban Dignat

Propagande de 1951 présentant Mossadegh en libérateur face à... Churchill, alors Premier ministre britannique

Un nationaliste indéfectible

Fils d'une princesse et d'un riche propriétaire terrien, qui fut ministre des derniers souverains kadjars (ou qadjars), Mohammad Mossadegh est élu député de la noblesse en 1906 mais ne peut siéger car trop jeune, 26 ans ! Qu'à cela ne tienne, il va faire sept ans d'études en Europe et devient docteur en droit de l'Université de Neuchâtel (Suisse romande), ce qui fait de lui le premier Perse diplômé en droit.

De retour en Perse, il devient gouverneur du Fars puis de l'Azerbaïdjan, enfin ministre des Finances puis des Affaires étrangères. Il entretient d'excellentes relations avec le nouvel homme fort du pays, le général Reza Khan, devenu Premier ministre. Celui-ci voudrait, à l'imitation du Turc Moustafa Kémal, instaurer la République. Mais le clergé chiite s'y oppose et lui suggère de fonder plutôt une nouvelle dynastie. Il se fait couronner le 31 octobre 1925 sous le nom de Réza chah Pahlévi. Cela ne plaît pas à Mossadegh qui entre dès lors dans l'opposition.

Député de Téhéran et ennemi déclaré des Britanniques, dont il conteste la mainmise sur les ressources du pays, Mossadegh est en juin 1940 assigné à résidence par la police du chah. En septembre 1941, à sa libération, il jouit d'une popularité qui lui permet de redoubler d'énergie dans son opposition aux Soviétiques et aux Britanniques.

Mossadegh sur la couverture du magazine Time, en homme de l'année 1951Réélu en 1943 député de Téhéran au Majlis (le Parlement), il prend la tête d'un petit parti, le Front national, et s'allie au parti d'extrême-gauche Toudeh avec l'objectif de rendre aux Iraniens la maîtrise de leurs ressources pétrolières. C'est ainsi que l'année suivante, il fait échouer un projet de concession pétrolière aux Soviétiques. La même année, le chah meurt en exil à Johannesburgh et son fils (25 ans) lui succède sous le nom de Mohammad Réza chah Pahlévi. 

En 1949, la situation se tend avec la révision des accords entre l'État et l'Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Mossadegh dénonce un projet encore plus léonin que les accords qui lient le Vénézuela et l'Arabie séoudite aux consortiums américains. Pour contrer l'opposition du Majlis, le jeune chah appelle à la tête du gouvernement, le 26 juin 1950, un général à poigne, Ali Razmara. Mais celui-ci est assassiné de plusieurs coups de revolver lors d'un office religieux le 7 mars 1951.

Mossadegh porté en triomphe par la foule après la nationalisation de l'Anglo-Iranian

L'enjeu pétrolier

Dans une atmosphère plus troublée que jamais, tissée d'émeutes et d'attentats, Mossadegh convainc le Parlement de voter le 15 mars 1951 la nationalisation de l'AOIC « au nom du bonheur du peuple iranien et pour la paix du monde ».   

Sa détermination farouche soulève l'enthousiasme dans le pays. Même le chah est séduit par le « vieux lion » (70 ans) et se résout à l'appeler à la tête du gouvernement le 29 avril 1951 après avoir épuisé toutes les autres solutions.

Mossadegh rejette une offre de l'Anglo-Iranian Oil Company de partager par moitié les profits tirés de l'exploitation du pétrole et, dès le 1er mai 1951, fait confirmer par le Parlement la nationalisation des puits iraniens et l'expropriation de l'Anglo-Iranian.

Il expulse dans la foulée les techniciens britanniques. Mais son pays manque cruellement de cadres qui pourraient les remplacer et n'a pas de pétroliers pour transporter le pétrole. Qui plus est, le Royaume-Uni menace en représailles de saisir les « bateaux pirates » transportant du « pétrole rouge ».

Mossadegh plaide sa cause aux États-Unis à l'automne 1951. Il se voit désigner à cette occasion comme l'homme de l'année par le célèbre magazine Time. Il est vrai que les Américains ne sont pas fâchés de voir leurs alliés britanniques évincés du Moyen-Orient et soutiennent à mots couverts la nationalisation de l'AOIC ! 

Là-dessus, des experts français révèlent les colossales malversations de l'Anglo-Iranian : corruption massive, dissimulation de recettes....

Le Premier ministre iranien rompt en octobre 1952 les relations diplomatiques avec le gouvernement britannique et Churchill, peu disposé au compromis, va quêter le soutien américain. La réaction internationale est immédiate : les marchés se ferment au pétrole iranien, occasionnant une grave crise dans le pays et un conflit aigu entre le Premier ministre et le souverain.

Un an de luttes à couteaux tirés

Dans l'urgence, Mossadegh réclame le contrôle de l'armée au chah qui le lui refuse. Le 16 juillet 1952, il doit démissionner du poste de Premier ministre sous la menace d'un coup d'État militaire mais le peuple s'insurge en sa faveur et il reprend ses fonctions au bout de quatre jours d'émeutes sanglantes, avec les pleins pouvoirs ! La confiance n'est pas pour autant restaurée entre le souverain et son Premier ministre. Un projet d'assassinat de celui-ci, conduit par le chah, des militaires et des ministres, échoue en mars 1953.

Le 3 août 1953, Mossadegh organise un référendum qui donne quitus au gouvernement pour poursuivre les réformes. Comme il doute de la fidélité de certains députés de son parti, stipendiés par les Britanniques, il dissout dans la foulée le Majlis et annonce de nouvelles élections.

Mais le 15 août 1953, Mohammed Réza chah signe un décret impérial par lequel il congédie son Premier ministre. Le lendemain, il envoie ses gardes à son domicile pour l'arrêter. Surprise ! les gardes de Mossadegh désarment ceux du roi... et ce dernier doit fuir son pays pour l'Italie dans la précipitation. Dans les deux jours qui suivent, les habitants de Téhéran manifestent bruyamment leur joie et déboulonnent les statues du chah et de son père, Réza chah Pahlévi (on écrit aussi Pahlavi), le fondateur de la dynastie.

Le chah déchu peut heureusement faire confiance aux services secrets occidentaux. Avec l'accord de Churchill et du président Eisenhower, la CIA américaine, dirigée par Allan Dulles, et le MI6 britannique organisent l'opération Ajax (du nom d'un célèbre détergent !). Ils apportent leur soutien au général Fazlollah Zahedi, ancien ami de Mossadegh, qui commet le 19 août un coup d'État dans les règles.

La résidence de Mossadegh est bombardée et le Premier ministre ne doit son salut qu'à une fuite par une échelle. Le chah peut revenir dès le 22 août et faire juger le rebelle. Celui-ci est condamné à mort mais n'effectuera au final que trois ans de prison et pourra mourir dans son lit le 7 mars 1967.

Mohammad Réza chah Pahlévi et Farah Dibah regagnent Téhéran le 22 août 1953L'Anglo-Iranian Oil Company retrouve ses biens, en changeant son nom pour celui de British Petroleum (BP), et tout rentre dans l'ordre ! Tout ou presque. Les compagnies américaines, autour de la puissante Standard Oil, profitent de l'affaire pour faire leur entrée sur le marché iranien.

L'éviction de Mossadegh consacre l'échec de la première tentative d'un pays du tiers monde d'acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles. L'événement a nourri de profonds ressentiments chez les Iraniens jusqu'à la révolution islamiste de 1978-1979.

Publié ou mis à jour le : 2019-11-22 11:16:37

 
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