An Mil

L'invention de l'Occident et les racines de l'Europe

12 juin 2013. Qu'en est-il des racines de l'Europe ? La question a été posée lors du débat sur le projet de Constitution européenne, quand le président Jacques Chiract a refusé d'inscrire dans son préambule une référence aux « racines chrétiennes » de notre civilisation. Ce refus a suscité l'ire de nombreux représentants de la droite conservatrice et d'aucuns pensent qu'il a joué dans le rejet du texte par les électeurs le 29 mai 2005. Reste que les « racines » de notre civilisation ne sauraient se réduire à la religion dominante...

Au commencement, au XVIIIe siècle, le mot « civilisation » s'est employé au singulier pour désigner le fait pour un homme ou une collectivité de s'élever au-dessus de l'état de nature. Puis, à la fin du XIXe siècle, les élites européennes en voie de déchristianisation se sont éloignées de cette forme d'universalisme et se sont appliquées à distinguer différentes civilisations, plus ou moins performantes. 

De fait, dans le monde de 1914, l'existence d'une « civilisation européenne » ne fait aucun doute. Dans leurs manières de vivre, penser et mourir, les Européens du Vieux Continent et du Nouveau Monde se distinguent formellement des autres groupes humains : Chine, Indes, Moyen-Orient, Afriques, Andes, etc. Ceux-ci constituent autant de groupes civilisationnels et se distinguent tout autant les uns des autres.

Dès lors que nous reconnaissons l'existence d'une civilisation européenne, comme il y a une civilisation chinoise ou une civilisation islamique arabo-persane, interrogeons-nous sur ses racines. Sont-elles judéo-grecques ? gréco-latines ? judéo-chrétiennes ? autres ? Interrogeons-nous aussi sur les racines de l'Europe en devenir...

Proposons pour commencer cette définition des « racines » : l'ensemble des facteurs culturels, spirituels, matériels, institutionnels... qui concourent à la construction d'une civilisation et la distinguent des autres civilisations.

André Larané

Nos racines seraient-elles judéo-grecques ?

L'invention de l'Occident (Attali et Salfati)Notre civilisation résulterait-elle de la fusion de la pensée grecque (Homère) et de la spiritualité judaïque (Moïse) comme s'était plus à le supposer l'essayiste Jacques Attali dans l'émission L'Invention de l'Occident (Arte, 12 juin 2013) ?

Homère et la Bible seraient donc selon cette approche les deux « mamelles nourricières » de notre civilisation. Cette idée relève de toute évidence d'une volonté de « dé-christianiser » l'Histoire de l'Europe. En cela, elle est conforme à l'esprit du temps mais en aucune façon à la démarche d'un historien qui se doit de respecter les faits et de leur conserver leur cohérence (note).

La première objection, c'est que les Arabo-musulmans, qui ont subjugué au VIIIe siècle les vieilles terres de culture hellénistique et judaïque, peuvent se réclamer de l'héritage judéo-grec autant sinon plus que les Européens.

Les Arabo-musulmans ont emprunté aux juifs le monothéisme et de nombreuses références bibliques. Ils ont aussi beaucoup apporté à la chrétienté médiévale... C'est dans les terres sous autorité musulmane qu'ont été préservés et traduits les textes de la Grèce antique. Les chiffres arabes, l'algèbre, le calcul algorithmique, et bien d'autres contributions des musulmans ont marqué les mathématiques et les sciences en Europe. En médecine, les travaux d'Avicenne ont influencé la pratique médicale européenne. Les astronomes musulmans ont perfectionné les instruments d'observation et ont contribué à la cartographie céleste. En ingénierie, des savants comme Al-Jazari ont innové en créant des mécanismes complexes. L'architecture islamique a également laissé son empreinte sur l'Europe médiévale. Il n'empêche que la civilisation arabo-musulmane n'a pas connu les mêmes développements que la civilisation occidentale...

Dès lors que l'héritage judéo-grec a pu aboutir à des résultats aussi différents que la civilisation européenne et la civilisation islamique, il faut chercher ailleurs les facteurs qui ont permis à la première de se démarquer du reste du monde au cours du deuxième millénaire de notre ère. 

Bien entendu, nous reconnaissons la grandeur et le caractère innovant de la pensée et des institutions grecques. Nous constatons aussi l'immense intérêt intellectuel qu'elles ont suscité chez les élites de l'Occident chrétien comme de l'Orient sous domination musulmane.

Mais force est de constater qu'elles n'ont eu aucune incidence sur les pratiques de notre civilisation. À aucun moment, au cours du Moyen Âge et des Temps modernes, dans le domaine civique, nos aïeux n'ont imité en quoi que ce soit les pratiques des Grecs du Ve siècle av. J.-C. 

Bien au contraire. Les Grecs et leurs disciples romains pratiquaient la pédérastie (dico), enfermaient les femmes, prisaient l'esclavage et aimaient la guerre qui exaltait leur virilité et leur procurait des esclaves. La chrétienté médiévale, sous l'égide de l'Église, va condamner la pédérastie, émanciper les femmes, interdire l'esclavage et discipliner les guerriers en les vouant à la « défense de la veuve et de l'orphelin » (dico). 

On serait également bien en peine, par exemple, d'identifier une quelconque filiation entre la démocratie athénienne et notre démocratie représentative. Tout au plus note-t-on une résurgence du droit romain tardif à la Renaissance avec pour première conséquence une régression du statut de la femme ! On note aussi une pâle imitation des institutions romaines sous la Révolution dont on retrouve la trace dans notre vocabulaire administratif (préfets, consuls, légion...). Rien d'essentiel. 

Nos racines sont-elles judéo-chrétiennes ?

Si nos racines ne sont pas judéo-grecques, sont-elles pour autant « judéo-chrétiennes » comme on nous le serine par ailleurs? Cela n'est pas plus évident si nous prenons la peine d'y réfléchir. En effet, la chrétienté orthodoxe et les chrétientés moyen-orientales ont été au moins autant pénétrées de ces racines judéo-chrétiennes (et grecques) que la chrétienté occidentale.

Au cours du premier millénaire, grâce à cet héritage antique, elles ont même connu un développement bien plus éclatant que l'Occident, tout comme d'ailleurs l'empire arabo-musulman. Mais le deuxième millénaire leur a été fatal tandis qu'il a permis à l'Occident d'engendrer une civilisation en rupture totale avec le passé.

Avatars du concept de « judéo-christianisme »

La religion chrétienne a été perçue à ses débuts comme une secte du judaïsme. Elle s'en est émancipée quand ses promoteurs, en 70 de notre ère, ont dispensé les nouveaux adeptes de l'obligation de la circoncision ! Dès lors, la nouvelle religion s'est répandue dans l'empire romain d'Orient et dans sa périphérie (Arménie) avant de s'imposer en Occident. En dépit de cette base historique, l'idée d'une filiation entre le judaïsme et la civilisation européenne est très récente. C'est seulement à la fin du XVIIIe siècle qu'un philosophe y a songé. Il s'agit de Johann Gottfried von Herder (1744-1803), disciple de Kant. Après lui, le théologien allemand Ferdinand Christian Baur (1792-1860) puis Nietzsche (1844-1900) se sont penchés sur les liens entre le judaïsme et le christianisme primitif pour mieux critiquer celui-ci !... C'est en définitive après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah que, dans le souci de rapprocher juifs et chrétiens, les Anglo-Saxons ont développé le concept des « racines judéo-christiennes » (ou  « judéo-christiennes ») de la civilisation européenne.

Nos racines ne seraient-elles pas tout simplement médiévales ?

Dans ces conditions, qu'a retenu l'Occident des enseignements de l'Antiquité, qu'ils fussent hébraïques, grecs ou latins?

- L'art :

Pour faire bref, convenons que les artistes occidentaux, dès le haut Moyen Âge, ont puisé leurs sources d'inspiration dans l'Ancien et le Nouveau Testament puis, à partir de la Renaissance, dans la mythologie gréco-latine. Mais leurs techniques et leurs modes d'expression n'appartiennent qu'à eux. Roman, gothique, baroque... Toutes ces formes d'art ne doivent rien aux artistes grecs, encore moins aux Hébreux. Tout au plus y retrouve-t-on une lointaine filiation avec les modèles architecturaux romains, byzantins et islamiques : basilique, voûte, colonnades, coupole...

- La langue :

Il en va de même des langues que nous parlons.

À l'époque carolingienne (VIIIe siècle), les langues pratiquées en Occident n'avaient plus guère de rapport avec le latin de Cicéron, tant dans la grammaire (absence de déclinaisons) que dans le vocabulaire.

Nous les disons « latines » parce qu'elles fourmillent de racines empruntées au latin mais il s'agit en l'occurrence du latin médiéval, qui est une langue pratiquement réinventée par les clercs, sans filiation directe avec l'Antiquité, un peu comme l'hébreu moderne.

Les clercs de l'entourage de Charlemagne, en premier lieu Alcuin, ne se sont pas contentés de pratiquer entre eux un latin à leur mesure. Ils ont méthodiquement réintroduit dans les langue usuelles des racines empruntées au latin. Ainsi, le mot d'usage courant « eau », dans lequel il est impossible de reconnaître la racine latine « aqua », a été complété par des qualificatifs savants, comme « aquatique » ou « aqueux ».

Plus subtilement, au XVIIe siècle, les clercs ont introduit dans l'orthographe des lettres muettes simplement destinées à rappeler le latin. Ainsi le mot tens est-il devenu temps par référence au latin tempus ! À l'époque moderne enfin, les savants ont emprunté au grec des mots pour désigner les nouveautés (psychologie, téléphone...). Tout cela ne fait pas pour autant de nos langues des filles du grec ancien.

- La philosophie :

On peut dire la même chose de la philosophie. Si les clercs médiévaux et les humanistes de la Renaissance ont bénéficié des apports  cultivé une admiration sans bornes pour Aristote puis Platon, on est en peine de trouver dans leurs œuvres une quelconque parenté avec la pensée antique.

Au contraire, ils n'ont eu de cesse de développer une pensée autonome en essayant, pour les premiers - tel saint Thomas d'Aquin - de concilier la raison et la foi, pour les seconds - tel Érasme - de révéler l'individu à lui-même.

- Le statut de la femme :

S'il y a bien un point sur lequel la chrétienté occidentale a innové par rapport à l'Antiquité comme à toutes les autres civilisations du deuxième millénaire de notre ère, c'est le statut de la femme.

Chez les Grecs de l'époque de Périclès, celle-ci était confinée dans le gynécée, avec les esclaves et les concubines. Son statut n'était pas très différent de ce qu'il est aujourd'hui dans les sociétés islamiques traditionnelles. Chez les Hébreux, son sort n'était guère plus enviable.

Le changement s'amorce au Moyen Âge, en particulier avec le mariage chrétien qui proscrit la polygamie, les mariages arrangés et la répudiation, y compris en cas d'adultère de la femme ! L'objectif de la famille selon l'Église médiévale est l'éducation des enfants, la satisfaction des conjoints passant au second plan. La femme hérite, même si le droit d'aînesse revient au garçon en priorité sur la fille. Il lui arrive aussi de diriger des États et même des abbayes d'hommes (Fontevraud).

Au sein de l'Église, principale institution médiévale, la femme n'a toutefois pas accès au sacerdoce et à la prêtrise. C'est la seule concession faite à la tradition antique.

- La démocratie et le travail :

L'Occident a aussi développé, pas à pas, dans ses monastères puis dans la cité, une pratique démocratique nouvelle (« un homme, une voix »), parfaitement étrangère au monde antique, lequel distingue soigneusement les hommes libres des esclaves.

Dans le droit fil de cette invention, la chrétienté médiévale a honoré le travail, alors qu'il était dans le monde antique, à Athènes comme à Rome, le lot des esclaves et des femmes.

On peut s'étonner à ce propos du vieux malentendu qui nous fait attribuer à Athènes l'invention de la démocratie. Tout au plus les Grecs ont-ils forgé le mot. Quant à leur pratique, elle n'a guère à voir avec la démocratie représentative moderne qui puise son origine dans la Grande Charte anglaise, ni surtout avec le règne de la loi, sans lequel il n'est pas de liberté individuelle.

- La société de confiance :

La société de confiance, caractéristique de la chrétienté occidentale, est née aux alentours de l'An Mil, comme le rappelle l'historien et essayiste Claude Fouquet (Nouvelle Histoire de l'Europe, 2013).

Dans les villages de cette époque, les coutumes ont, au fil des générations, acquis force de loi et il est devenu impossible à quiconque, y compris aux puissants, de les enfreindre. Un guerrier ou un évêque ne pouvait par exemple user de son autorité pour enlever à un paysan la terre qu'il avait reçue de ses aïeux.

Ainsi s'est forgé le droit que les Anglais nomment fort justement common law (« loi commune »), pour rappeler qu'il est issu de la coutume. Le « règne de la loi » (rule of law)  est devenu un obstacle rédhibitoire à l'arbitraire et à la tyrannie (note). Il ne doit pas être confondu avec l'État de droit d'inspiration bismarkienne. Dès l'époque médiévale, les sociétés occidentales apparaissent de ce fait comme peu ou prou « démocratiques » en ce sens qu'une multitude de contre-pouvoirs limitent l'arbitraire du souverain.

On peut voir l'origine de cette miraculeuse naissance de la société de confiance dans le fait que l'Europe occidentale, de l'Èbre (Espagne) à l'Elbe (Allemagne), a été du Xe siècle à nos jours épargnée par les invasions. C'est une particularité qui la distingue de toutes les autres régions du monde, victimes à un moment ou un autre d'envahisseurs venus d'ailleurs, qu'il s'agisse des nomades mongols et turcs en Eurasie ou... des Européens dans le Nouveau Monde. Elle a permis au droit coutumier occidental de se renforcer de génération en génération, sans risque d'être anéanti.

De ce survol de notre Histoire, nous pouvons tirer une réponse à la question initiale :
Pétrie de succès et de drames, la civilisation européenne a permis à l'ensemble de l'humanité de s'arracher en grande partie à la fatalité de la famine, de la maladie et de la misère. Cet « exploit » à nul autre pareil a été rendu possible par de multiples apports, grecs, romain, hébraïques, islamiques ou autres. Mais c'est dans le creuset médiéval que ces apports ont pu ensemble germer et produire leurs effets. S'il fallait nous en tenir à un mot, disons que les racines de la civilisation européenne sont médiévales !

Publié ou mis à jour le : 2025-05-27 10:29:35

Voir les 5 commentaires sur cet article

Yves (02-04-2025 18:00:59)

Je recommande la lecture du "L'EUROPE ET LE MYTHE DE L'OCCIDENT", de Georges CORM, à La Découverte...

Jane (30-03-2025 17:18:38)

Excellents arguments indiscutables puisque fondés sur des faits historiques donc beau travail de recherche ayant pour finalité d'apaiser les tensions en ramenant à la raison contre les passions par... Lire la suite

Taisne (28-03-2025 18:59:31)

Et si on évoquait les Celtes? Ils nous ont laissé un riche héritage, y compris dans notre vocabulaire...

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