1025

Adalbéron de Laon et l'ordre féodal

Adalbéron de Laon, aussi appelé Ascelin, est issu d’un grand lignage lorrain. Il exerce la fonction de chancelier à la cour du roi Lothaire avant d'être désigné évêque de Laon le 16 janvier 977. Avec son oncle Adalbéron de Reims, il livre l'héritier carolingien Charles de Lorraine à Hugues Capet et permet à celui-ci d'accéder au trône. Sur la fin de sa vie, entre 1025 et 1030, il adresse au roi Robert II le Pieux, fils d'Hugues Capet, un long poème. Ce texte se présente comme un dialogue quelque peu touffu entre le roi et l'évêque. Son intérêt documentaire tient à ce qu'il décrit l'ordre féodal et sa tripartition entre ceux qui prient (oratores en latin), ceux qui combattent (bellatores) et ceux qui travaillent (laboratores).

Le poème est une attaque en règle de l'ordre de Cluny et de son abbé, Odilon, que le vieil évêque accuse de dévoyer l'ordre social traditionnel voulu par la Cité de Dieu et saint Augustin...

Extraits (traduction Sébastien Bricout, 2004) :

Poème au roi Robert (Carmen ad Rotbertum regem)

L’ÉVÊQUE
Roi Robert, c’est moi, l’évêque Adalbéron, qui t’écris ceci, au temps de ma vieillesse. (...) Je ne te demande que de me laisser parler sans m’interrompre ; sois bienveillant, pieux roi ; écoute sans dédain ce que j’ai à te dire : car je me sens ému jusqu’au fond des entrailles. Que tout dans l’ordre ecclésiastique se transforme au gré du pouvoir absolu : c’est ce rustre paresseux, laid et couvert de honte qu’il faut couronner d’une mitre splendide aux mille pierreries. Quant aux évêques, ces gardiens de la tradition, les voilà contraints de porter le froc : qu’ils aillent dire les oraisons, s’incliner, observer le silence monastique et baisser humblement le front ; qu’ils aillent, ces ministres dépouillés, suivre sans fin la charrue, l’aiguillon à la main, en chantant les hymnes d’exil de notre premier père. Une place de prélat se trouve vacante ? vite, qu’on y consacre un pâtre, un marinier, le premier venu, qu’importe ? Attention cependant, et veillez scrupuleusement à ce point : qu’aucun de ceux qui sont instruits à la loi divine n’aspire à l’épiscopat ; il nous faut un prélat ignorant des Saintes Ecritures, et que jamais aucune de ses journées n’ait attaché à l’étude ; pourvu qu’il sache du moins compter sur ses doigts les lettres de l’alphabet. Voilà les premiers de l’Eglise, les maîtres que le monde doit révérer : ordre aux rois illustres eux-mêmes de ne s’en point dispenser. (...)
Epouvanté de ces lois nouvelles et préoccupé du parti que je devais prendre, je me décide à mander ceux qui dirigent mes affaires. (...) C’est maintenant le diocèse de Tours que les barbares dévastent et dépeuplent. Saint Martin tout en larmes invoque à grands cris le secours d’un défenseur ; Odilon, qui est accablé des mêmes épreuves, partage ce désespoir. Il est allé à Rome demander du secours pour ses moines. Cependant la voix des religieux de Cluny s’élève ; ils se mettent soudain à crier, à presser leur chef : « Allons, maître, ordonne à tes soldats de s’équiper : de quelles armes doivent-ils se couvrir, par devant, par-dessus, par-dessous ? – Eh bien, suspendez à votre cou vos boucliers échancrés ; mettez par-dessus votre cotte d’armes au triple tissu ; entourez vos têtes d’une courroie aux ornements à fleurs ; attachez votre casque à la ceinture polie qui enserre vos reins. Vos javelots derrière le dos, votre épée entre les dents ! » Il continue et ordonne aux jeunes gens de monter sur les chars à la marche traînante ; il enjoint à la foule des vieux moines de monter à cheval : « Deux d’entre vous iront à âne ; dix monteront sur le chameau. Cela ne suffit pas ? trois places encore à dos de buffle. »
 (...) Tout cela, sache-le bien, s’est passé au premier jour de décembre, mais nous tenterons de nouveau le combat aux calendes de mars. Or donc Odilon, notre grand chef de guerre, m’envoie vers toi : le grand ordre guerrier des moines t’envoie ses vœux, seigneur ; nos bataillons t’appellent et t’invitent à honorer ces combats de ta valeur. Entoure-toi de tes troupes et hâte-toi de remplir cet office : il te convient mieux de mourir les armes à la main qu’en cultivant tes champs. L’Europe d’ailleurs, bien que troisième partie du monde, ne s’en vante pas moins de nous envoyer plus de guerriers que l’Asie ne promet de feuilles à ses arbres ou la noire Afrique de sable humide aux rivages de ses mers. »
 (...) Roi, crois-le, c’est la vraie réalité ; je n’ai rien censuré d’imaginaire, et c’est bien ainsi que l’ordre ecclésiastique s’est transformé dans ton royaume.
 (...)

L’ÉVÊQUE
Sans doute un lecteur studieux souhaite d’acquérir le plus de connaissances possible, au lieu que les paresseux et les oisifs oublient généralement ce qu’ils ont appris autrefois, Roi que j’aime, consulte à ce sujet les livres de saint Augustin ; c’est lui qui a la juste réputation d’avoir expliqué ce qu’est la sublime cité de Dieu.

LE ROI
Evêque, je te prie, réponds-moi : quels sont ceux qui habitent cette cité ? Ses princes, s’il y en a, sont-ils égaux entre eux, ou quelle en est la hiérarchie ?

L’ÉVÊQUE
Questionne à ce sujet Denys l’Aréopagite : il s’est donné la peine d’écrire deux livres sur cette question de la hiérarchie. Lui-même, Grégoire, ce grand et saint pontife, s’en occupe, quand il analyse dans ses Moralia les principes de la foi puissante du bienheureux Job ; il en traite aussi fort clairement dans ses homélies, et c’est lui encore qui, à la fin de son commentaire sur les livres d’Eziechiel, en discute fort longuement. Tous ces écrits, la Gaule les a reçus de lui comme un présent de sa part.
De semblables abstractions échappent aux conceptions des mortels. En voici l’exposé : je te dirai du reste ensuite quel est le sens allégorique attaché à mes paroles.
Or donc, le peuple céleste forme plusieurs corps, et c’est sur le modèle de cette organisation qu’a été disposé le corps des habitants de la terre. Dans la loi de l’ancienne Eglise de son peuple, Eglise qui est appelée du nom symbolique de synagogue, Dieu a établi par l’intermédiaire de Moïse des ministres dont il a réglé la hiérarchie. Les histoires sacrées racontent comment ces ministres ont été institués. Eh bien, dans l’ordre de l’Eglise nouvelle, qui est appelée le royaume des cieux, Dieu a établi lui-même des ministres purs de toute souillure, et c’est une nouvelle loi que l’on y observe sous le règne du Christ. Ce sont les canons des conciles qui ont déterminé, selon les principes de la foi, comment, par qui, et dans quelles conditions ces ministres doivent être institués.
Or pour que l’Etat jouisse de la paix tranquille de l’Eglise, il est nécessaire de l’assujettir à deux lois différentes, définies respectivement par la sagesse divine, source de toutes vertus.
L’une est la loi divine : elle ne fait pas de distinction dans les attributs de ses ministres ; elle fait de tous des égaux de condition, quelque dissemblables que leur naissance ou leur rang les ait formés ; pour elle le fils de l’artisan n’est pas inférieur à l’héritier d’un roi. Cette loi clémente les exempte de toute occupation vile et mondaine. (...)

LE ROI
La cité de Dieu est donc homogène, et une seule loi la gouverne ?

L’ÉVÊQUE
C’est-à-dire que l’Eglise ne forme qu’un corps ; mais la constitution de l’Etat en comprend trois, car l’autre loi, la loi humaine, distingue deux autres classes : nobles et serfs sont en effet de conditions différentes. Parmi les nobles, deux sont au premier rang : l’un est le roi, l’autre l’empereur ; et c’est leur autorité qui assure la solidité de l’Etat. Le reste des nobles a le privilège de ne subir la contrainte d’aucun pouvoir, à condition de s’abstenir des crimes réprimés par la justice royale. Ils forment l’ordre guerrier et protecteur de l’Eglise: ce sont les défenseurs de la foule du peuple, des puissants et des humbles, et ils assurent par le même fait le salut de tous et le leur propre.
L’autre classe est celle des serfs : c’est là une race d’hommes malheureuse, et qui ne possède rien qu’au prix de sa peine. Qui pourrait, en opérant au moyen des billes d’une table de calcul, faire la somme de leurs occupations, de leurs fatigues et de leurs travaux ? Finances, garde-robe, approvisionnements, tout cela est fourni à tous par les serfs, si bien qu’aucun homme libre ne saurait vivre sans leur concours. Se présente-t-il une tâche à accomplir ? désire-t-on se mettre en frais ? Il semble alors que rois et prélats soient les propres serfs de leurs serfs. C’est à eux que leurs maîtres doivent leur nourriture, alors qu’ils s’imaginent les entretenir. Aussi point de fin pour les larmes et les gémissements des hommes de la classe servile.
Ainsi donc la cité de Dieu qui se présente comme un seul corps, est en réalité répartie en trois ordres : l’un prie, l’autre combat, le dernier travaille. Ces trois ordres qui coexistent ne peuvent se démembrer ; c’est sur les services rendus par l’un que s’appuie l’efficacité de l’œuvre des deux autres : chacun d’eux contribue successivement à soulager les trois, et pareil assemblage, pour être composé de trois parties, n’en est pas moins un.
C’est par cette constitution que les lois ont pu triompher, et le monde jouir de la paix. Aujourd’hui les lois s’effondrent, le règne de la paix est passé ; c’est le bouleversement dans les mœurs des hommes, et dans l’organisation de l’Etat. Roi, souviens-toi que tu ne tiens à bon droit la balance de la justice et que tu ne gouvernes le monde qu’en retenant par le frein des lois ceux qui glissent sur la pente du crime. (...)

Publié ou mis à jour le : 2022-06-11 06:25:04

 
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