L'imbroglio palestinien

De la Palestine antique à l'État de Palestine

Depuis la fondation de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine) en 1964, il y a plus de soixante ans, la cause palestinienne est devenue le dénominateur commun de toutes les gauches des démocraties occidentales (Europe de l'Ouest et Amérique du nord). Parmi les jeunes et moins jeunes militants qui défilent en arborant keffieh et drapeaux palestiniens, rares sont toutefois ceux qui connaissent l'Histoire de la Palestine et sauraient situer ce territoire. Et pour cause. La Palestine, qui n'a à vrai dire jamais encore existé en tant qu'État, résulte de dix-neuf siècles tissés de drames, de la « Syrie palestinienne » de l'empereur Hadrien (135 de notre ère) à la « Palestine mandataire » de Churchill (1921) et au partage décrété par l'ONU (1948).

Avant la Première Guerre mondiale, c'était une « contrée » ottomane qui incluait le sud du Liban et la Jordanie, comme le montre la carte ci-dessous, tirée du Larousse pour tous de 1908. En référence à la Bible, ses contours recoupaient l'antique pays de Canaan (dico)... 

La région du Levant ou Palestine, d'après le Larousse de 1908
 

La Palestine... avant la Palestine

La Palestine apparaît pour la première fois dans les écrits d'Hérodote, au Ve siècle av. J.-C. pour désigner la plaine côtière qui s'étend de la Phénicie (le Liban actuel) à  l'Égypte, au sud. Le grand voyageur grec parle à ce propos de « Syrie palestinienne », la Syrie étant le nom commun à l'ensemble du Levant (note).

Cette dénomination dérive d'une expression ancienne désignant le « Pays des Philistins », autour de Gaza. Les Philistins étaient l'un des mystérieux « Peuples de la mer » qu'évoquent les chroniques égyptiennes. Il s'agit de populations indo-européennes qui auraient envahi aux XIIIe et XIIe siècles av. J.-C. le littoral de la Méditerranée orientale.

Peu après les Philistins, les Hébreux, des nomades originaires de Mésopotamie, occupèrent l'intérieur, plus montagneux. Ils allaient dès lors entrer en conflit avec les Philistins pour la domination de toute la région, laquelle est alors très riche et fertile. Leur livre saint, la Bible, désigne cette Terre Promise sous le nom de « Pays de Canaan », Canaan étant l'un de ses anciens peuples.

Constitués de douze tribus selon la Bible, les Hébreux étaient unis par leur foi commune en un Dieu unique et le célébraient dans le Temple de Jérusalem, au coeur des montagnes de Judée, d'où le nom de juifs qui leur sera plus tard donné. Eux-mêmes étaient divisés en deux royaumes rivaux, le royaume de Juda (capitale : Jérusalem) et le royaume d'Israël (capitale : Samarie).

Brièvement conquis par Nabuchodonor (VIe siècle av. J.-C.) puis occupé par Alexandre le Grand (IIIe siècle av. J.-C.), le royaume de Judée devint au Ier siècle av. J.-C. un protectorat romain et il en vint à s'étendre de la Méditerranée à l'Est du Jourdain. Mais il cessa d'exister à la suite de la révolte de Bar Kokhba (133-135 après J.-C.), au temps de l'empereur Hadrien.

Hadrien fit en sorte d'effacer à tout jamais l'identité juive en chassant les pratiquants du culte israélite, en détruisant le Temple et en effaçant même le nom de Jérusalem, devenue Colonia Ælia Capitolina. Selon le récit de l'historien Dion Cassius, il poussa le cynisme jusqu'à réunir la Judée à la province de Syrie voisine sous le nom de Syrie Palestine afin de faire disparaître le souvenir du peuple juif. De là le nom usuel de « Palestine ». La capitale de la province fut transférée sur la côte, à Caesarea Maritima (aujourd'hui Césarée).

À la fin du IVe siècle, en 390, l'empereur Théodose Ier divisa l'empire entre Orient et Occident et il dissocia la Syrie palestinienne en trois provinces : Palaestina Prima (Jérusalem, Judée, Samarie), Palaestina Secunda (Galilée, vallée du Jourdain, nord-est) et Palaestina Tertia (Néguev, mer Morte et Petra). Avec la christianisation de l'empire, Jérusalem redevint un grand sanctuaire religieux, avec la construction du Saint Sépulcre à l'endroit où fut inhumé le Christ.

Deux siècles plus tard, à la suite de la bataille du Yarmouk (un affluent du Jourdain), en 636, les Arabes musulmans soumettent la région. Ils fondent à Damas le califat ommeyyade et font de la Palestine byzantine un district militaire de la province de Syrie : le Jund Filastin ou district de Palestine (capitale : Ramallah).

La région va passer brièvement sous la coupe des croisés (XIIe-XIIIe siècles) puis être soumise par les Mamelouks d'Égypte avant de passer au XVIe siècle sous la tutelle des Turcs ottomans comme le reste de la Syrie. Le nom même de Palestine disparaît après les croisades.

Français et Britanniques brouillent les cartes

Au XIXe siècle arrivent d'Europe des militants sionistes (dico) qui s'appliquent à défricher et mettre en valeur la plaine littorale, constituée de landes marécageuses et très peu peuplée. Ils fondent la ville de Tel Aviv.

Les montagnes de Judée et Samarie restent quant à elles très majoritairement peuplées d'Arabes musulmans et en partie chrétiens ainsi que d'une petite communauté juive dont les ancêtres ont pu éviter la diaspora (dico). Ces Arabes ne diffèrent en rien de leurs voisins et l'on peut dire d'un Arabe de Jérusalem qu'il est moins dépaysé à Damas ou Amman qu'un Breton à Marseille ou Strasbourg. Cela est encore plus vrai pour les Arabes de Jordanie ou de Syrie venus travailler dans les fermes et les usines créées par les colons sionistes sur le littoral...

Survient la Première Guerre mondiale. Avec l'entrée de la Turquie dans le conflit dès novembre 1914, elle déborde sur le Moyen-Orient. Présents au Caire, dans leur protectorat égyptien, les Britanniques s'appliquent à soulever les Arabes contre leur suzerain turc. Ils promettent au chérif de La Mecque, Hussein, de devenir le souverain d'une « Grande Syrie » en échange de son engagement militaire à leurs côtés. 

Mais dans le même temps, le 16 mai 1916, à Londres, les ministres anglais et français Grey et Cambon s'accordent sur un partage de la région. Cet accord secret, plus tard connu sous le nom d'« accord Sykes-Picot », est confirmé par la conférence de San Remo (19-26 avril 1920). En vertu de cet accort, la SDN  (Société des Nations) confie à la France un « mandat » (en fait un protectorat de type colonial) sur un territoire qui deviendra le Liban et la Syrie actuels ; à la Grande-Bretagne, elle confie la Mésopotamie (l'Irak actuel) ainsi que l'ancien pays de Canaan, lequel retrouve alors le nom de Palestine.

Ainsi Français et Britanniques redessinent-ils le Moyen-Orient tout comme à la génération antérieure, avant la Grande Guerre, à la conférence de Berlin de 1885, ils ont redessiné l'Afrique ! Ils n'hésitent pas pour cela à combattre leurs anciens alliés arabes, attachés à la création d'une « Grande Syrie » arabe,

Pour ne rien arranger, le 1er décembre 1920, la France détache de sa « Syrie mandataire » un territoire à majorité chrétienne, aussitôt baptisé État du Grand-Liban, afin de complaire aux représentants de la communauté maronite établie sur les pentes du mont Liban. Ainsi introduit-elle le venin de la discorde religieuse dans un territoire composé de communautés très diverses seulement unies par la langue arabe et la splendeur de leur Histoire commune : sunnites, chiites, Alaouites, Druzes, Maronites, grecs, Arméniens, etc. 

De son côté, la Grande-Bretagne réunit au Caire une conférence du 12 au 30 mars 1921, sous l'autorité du nouveau ministre des Colonies, Winston Churchill. Celui-ci veut, en dépit de tout, tenir la promesse faite au chérif de La Mecque. C'est ainsi que les conférenciers s'accordent sur la constitution de deux protectorats au bénéfice des fils d'Hussein :
• L'émir Fayçal, à peine remis de sa défaite face au général Gouraud, devient le souverain d'un nouveau royaume, l'Irak (capitale : Bagdad), à l'emplacement de la Mésopotamie mandataire. Il règnera jusqu'à sa mort en 1933 dans une fidèle allégeance à Londres.
• Son frère aîné Abdallah devient « émir hachémite de Transjordanie » (capitale : Amman), un territoire détaché de la « Palestine mandataire ».

Leur père Hussein se verra reconnaître le titre de roi du Hedjaz (la région de La Mecque et Médine) mais il ne tardera pas à être combattu par son rival Ibn Séoud, roi du Nedjd... Quant à la dynastie hachémite d'Irak, elle sera renversée en 1958. Plus chanceux, l'émirat de Transjordanie s'est perpétué jusqu'à nos jours. Il est devenu pleinement indépendant sous la forme d'un royaume en 1946.

À l'issue de la guerre de 1948,  le roi Abdallah Ier de Transjordanie annexa la Judée-Samarie, rebaptisée Cisjordanie, et prit tout naturellement le titre de roi de Jordanie. Mais il ne savoura pas longtemps son succès et fut assassiné en 1949. Son fils Talal lui succéda avant de laisser le trône à son fils Hussein. En 1967, à l'issue de la guerre des Six Jours, la Jordanie perdit la rive occidentale du Jourdain et retrouva ses frontières de 1946.

Émergence de l'identité palestinienne

En 1921, avec la création de la Transjordanie, la « Palestine mandataire » sous protectorat britannique vit sa population réduite de moitié et sa superficie des trois quarts. L'afflux croissant de colons sionistes généra dès lors des tensions croissantes entre Arabes et juifs, les uns et les autres percevant la difficulté de cohabiter sur un territoire aussi restreint.  

En dépit de tout, l'ONU convint en novembre 1947 de la création de deux États et les juifs proclamèrent la naissance d'Israël le 15 mai 1948. Hostiles au partage, les États arabes voisins envahirent aussitôt le nouvel État. Mais la guerre s'étant conclue par leur défaite, plusieurs centaines de milliers d'Arabes durent quitter leur foyer et furent établis par l'ONU dans des camps en Cisjordanie, autour d'Amman, au Liban et en Syrie.

Dans les camps comme dans les territoires occupés et en Israël, les Palestiniens gardèrent néanmoins longtemps la nostalgie d'une nation qui réunirait tous les Arabes du Levant, Égypte comprise. Mais leurs illusions s'envolèrent suite à l'échec de la République Arabe Unie (RAU) de Nasser.

Le 28 mai 1964, la fondation de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine) consacra la naissance d'une identité palestinienne : le combat contre l'État d'Israël était précédemment conduit au nom du panarabisme ; il le sera désormais au nom du peuple palestinien, musulmans et chrétiens réunis, même si ce « peuple » n'a pas une identité propre qui le différencie de ses voisins arabes, sinon l'hostilité au sionisme...

André Larané

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Israël et ses voisins
Publié ou mis à jour le : 2025-12-28 14:39:12

Voir les 22 commentaires sur cet article

Alexandre Feigenbaum (31-12-2025 13:38:54)

Il y a dans ce texte un oubli et des ambigüités Ce que le texte oublie: 1) Les Palestiniens ont effectivement vécu là. Ce n’étaient ni des Sémites, ni des Arabes et ils ont disparu en se dil... Lire la suite

Lily (31-12-2025 12:26:03)

Votre article équilibré et objectif fait du bien, face aux excès écrits et vociférés partout, générés par l'angoisse, l'ignorance et les préjugés,,,, Il y a de petites erreurs et des oubli... Lire la suite

Coche (30-12-2025 17:28:27)

Merci, Monsieur Larané, votre érudition m'éclaire et me rassure. Mes professeurs d'Histoire, en humanités, avaient clairement détaillés l'existence des premiers peuples installés dans le Crois... Lire la suite

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