Les Mamelouks sont une caste militaire constituée d’esclaves turcs ou circassiens et affectés à la défense du dar al-islam (terres d’islam). Ils s’emparent du pouvoir en Égypte et au Levant au XIIIe siècle et fondent alors un État puissant qui va rayonner sur le monde arabo-musulman deux siècles et demi durant.
En 1517, cette curieuse « dynastie des Esclaves » tombera sous la tutelle du sultan ottoman et perdurera jusqu'à l'arrivée de Bonaparte en Égypte…
Le terme Mamelouk vient de l’arabe mamluk qui signifie « possédé ». Il renvoie à un système de renouvellement des élites militaires dans le monde musulman datant du IXe siècle. Comme dans la plupart des empires, les classes dirigeantes arabes recrutaient en effet leur garde proche dans les tribus barbares de la périphérie de l’empire.
Les Mamelouks étaient ainsi des enfants ou jeunes adolescents turcs kiptchaks capturés et vendus sur les marchés aux esclaves du Turkestan et du Caucase aux émirs (seigneurs de guerre), qui étaient le plus souvent eux-mêmes Mamelouks. Ils recevaient une éducation très poussée, en particulier dans la furusiyya (arts militaires) et les sciences de l’islam. Une fois adultes et convertis, les Mamelouks étaient affranchis et formaient une caste de cavaliers d’élite. C’est en Égypte que cette caste démontra ses talents.
Les Mamelouks soumettent l’Égypte et son peuple
Le califat fatimide (chiite) a fait de la vallée du Nil et de sa capitale, Le Caire, l’un des fleurons du monde musulman. En 1171, Saladin, un chef militaire issu d’Irak, abolit le califat et se proclame sultan. Il inaugure la dynastie ayyoubide, d’après le nom de son père, Ayyoub.
Il réunit sous sa coupe la Syrie et une partie de la péninsule arabe et combat avec succès les croisés de Terre Sainte. Mais après sa mort en 1193, l’empire est divisé entre ses fils. Son frère Al-Malik al-Adel va brièvement réussir à refaire son unité mais les querelles vont reprendre après sa mort en 1218.
À Damas comme au Caire, les Mamelouks assurent la garde rapprochée des sultans ayyoubides. Mais leur fidélité est incertaine. Ils cultivent une forte appartenance de corps et continuent de parler le turc entre eux. Ils profitent des querelles entre les héritiers de Saladin et de son frère pour consolider leur pouvoir.
Au Caire, le sultan Al-Adil II Sayf ad-Din, fils d’Al-Malik, entre rapidement en conflit avec son demi-frère Malik al-Salih Ayyoub, fils d’une concubine nubienne.
Celui-ci se forge une garde personnelle composée de Mamelouks. Il les établit dans une caserne sur les bords du Nil, d’où leur nom de Mamelouks bahrites (de l’arabe Bahr, « le fleuve »). Ce sont eux qui, le 31 mai 1240, s’introduisent dans la tente du sultan Al-Adel II, le capturent et appellent Ayyoub à prendre sa place à la tête de l’Égypte !
La Septième Croisade (1248-1254) vient accélérer le cours des événements. Menés par Louis IX, futur Saint Louis, les croisés s’emparent du port égyptien de Damiette le 8 juin 1249. Le sultan Ayyoub décède dans ce climat d’urgence, le 22 novembre 1249, et son fils Touran Chah lui succède.
Remontant le Nil, les croisés arrivent devant la forteresse d'el-Mansourah (le « Champ de la victoire » en arabe), qui barre la route du Caire.
Le frère du roi, Robert d’Artois, entre imprudemment dans la citadelle où il est taillé en pièces ainsi que ses hommes. Louis IX organise la retraite mais il est capturé en tentant de protéger son arrière-garde le 8 février 1250. La victoire revient aux Mamelouks et à leur chef, l’émir Baïbars l'Arbalétrier (on écrit aussi Baybars ou Baybar).
Touran Chah s’étant alors avisé de dépouiller de leurs fiefs les Mamelouks, il est assassiné par ceux-ci le 2 mai 1250. Chajar ad-Durr, la favorite du précédent sultan Ayyoub, prend aussitôt les affaires en main. Pour assurer son pouvoir, elle élève Aybak, l’un des chefs mamelouks, au rang d’atabeg puis l’épouse, faisant de lui le premier sultan de la « Dynastie des Esclaves » !
De son côté, Baïbars ne s’attarde pas sur les bords du Nil et choisit de partir pour la Syrie, l’autre moitié de l’empire ayyoubide, où il va une nouvelle fois se couvrir de gloire en arrêtant les redoutables Mongols d’Hulagu à Ain Djalout, au sud du lac de Tibériade le 3 septembre 1260.
Au Caire, Aybak va régner dans l’ombre de son entreprenante épouse jusqu’au moment où celle-ci le fera étrangler le 10 avril 1257. Après quoi, son jeune fils de onze ans devient sultan, l’émir Al-Muzaffar Sayf ad-Dîn Qutuz assurant la régence.
Énergique, Qutuz ne tarde pas à éliminer l’adolescent et prend à son tour le titre de sultan. Dirigeant à la fois l’Égypte et la Syrie, c’est lui qui présidera à la lutte contre les Mongols aux côtés de son général Baïbars. Ce dernier jugeant que son heure est venue, il assassine Qutuz le 24 octobre 1260 au cours d’une chasse au lièvre.
Baïbars, véritable fondateur de la dynastie mamelouk
Sultan de 1260 à 1277, Baïbars est le véritable fondateur de la dynastie mamelouk. Après sa victoire sur les Mongols, il inflige de sérieux dommages aux États croisés de Terre Sainte. Le Templier de Tyr dira dans ses chroniques qu’il « prit la terre de Saint-Georges et la ravagea ».
Fin stratège, Baïbars réinstalle au Caire le califat en confiant ce titre religieux avant tout honorifique (dico) à un Abbasside rescapé du massacre de Bagdad. Descendant du Prophète et chef spirituel de l’umma (communauté des croyants musulmans), le calife renforce la légitimité du sultan mamelouk tout en laissant à celui-ci la réalité du pouvoir. Ainsi le premier calife Al-Mustanjid intronisera-t-il six sultans au cours d’une existence paisible dans la citadelle du Caire, jusqu’à sa mort en 1170.
Les premiers temps de la domination mamelouk sont marqués par une forte expansion territoriale, bien au-delà de la vallée du Nil, au détriment des États latins d’Orient qui disparaissent en 1291 avec la prise du dernier bastion de Saint-Jean d’Acre. Cette éviction des Francs se traduit par une vague de conversions du christianisme vers l'islam, y compris en Égypte où l'islam devient majoritaire...
Les Mamelouks progressent ensuite vers la Cyrénaïque à l’ouest, la Nubie (Sud de l’Égypte), le Levant et la Cilicie (Sud de la Turquie), régions qu’ils assujettissent au paiement d’un tribut.
La menace mongole disparaît un temps grâce à un traité de paix conclu en 1323 avec l’Ilkhanat, autrement dit le khanat mongol du Moyen-Orient. Mais elle fait son retour lorsque le turco-mongol Tamerlan occupe le Levant entre 1400 et 1403. Ses conquêtes ne lui survivent guère et les Mamelouks récupèrent la Syrie. Par ailleurs, le sultanat mène un raid sur Chypre en 1424 et l’annexe pendant deux ans.
Le sultanat mamelouk s’affirme ainsi comme la première puissance de Méditerranée orientale.
Dès la fin du XIIIe siècle, l’empire mamelouk signe des accords commerciaux avec les puissances européennes - l’Aragon, les Républiques maritimes italiennes, la France - dont il sort largement bénéficiaires, proposant à l’Europe le sucre et les épices asiatiques tandis que celle-ci n’a que des draps et du cuivre à échanger.
Une société plurielle et stratifiée
Au XIVe siècle, les Mamelouks dominent un empire vaste et prospère rassemblant l’Égypte et le Bilad al-Sham (les pays du Levant) auquel les villes saintes du Hedjaz (péninsule arabique) font allégeance.
Le règne d’Al-Nasir ibn Qalawun entre 1310 et 1341 marque l’apogée du sultanat mamelouk. Il commence pourtant sous de mauvais auspices. Lui-même fils de sultan, ibn Qalawun accède à force d’intrigues au trône bien que renversé à deux reprises. Il mène une existence somptueuse à la Cour. Bien que la fonction de sultan ne soit pas héréditaire, son fils puis son petit-fils lui succèdent sans jamais parvenir à égaler son prestige.
Le sultan se situe au sommet d’une hiérarchie militaire bien définie. En-dessous se trouvent les émirs classés selon le nombre de cavaliers qu’ils équipent. Par exemple, un émir « de cent » arme cent cavaliers, etc.
Le sultan leur cède d’immenses propriétés foncières dont ils tirent un revenu important. Elles ne sont pas héréditaires, une mesure destinée à s’assurer de la fidélité de l’émir envers le sultan. Les émirs mènent ainsi grand train et rivalisent d’éclat par le mécénat et la construction d’édifices somptueux.
Au XIVe siècle, les Mamelouks sont à la tête d’un empire puissant et cosmopolite qui bâtit son unité autour de l’islam sunnite, courant majoritaire et mis en avant par le pouvoir qui se revendique son défenseur.
Aux côtés des émirs qui érigent mosquées et madrassas (écoles de théologie), les ulémas forment une seconde élite. Spécialistes des sciences religieuses, ils sont imams, prédicateurs, enseignants, cadis (juges). La vie intellectuelle est très dynamique. Aux côtés du sunnisme se développent le courant mystique soufi ainsi que des pratiques hétérodoxes telles que la magie, divination, les talismans ou encore le culte des saints.
Bien que le sultanat abrite de nombreuses populations rurales ou nomades, les villes sont au cœur de l’identité et de la puissance mamelouk. Elles sont les plaques tournantes du très lucratif commerce des épices utilisées comme condiments mais aussi dans la pharmacopée dont la route traverse la Mer Rouge pour rejoindre la Méditerranée. À la croisée de trois continents, le sultanat permet les échanges de soie chinoises, parfums yéménites, d’étoffes indiennes, etc.
Si la société mamelouke est dominée par des élites militaires, marchandes et religieuses unies par des liens matrimoniaux, rappelons selon les termes des historiens Burbank et Cooper : « [Au sein d’un empire] on n'essaie pas de créer une société homogène : [il] est un système de gestion des différences. »
Véritable mosaïque de peuples et de croyances, de multiples communautés habitent l’empire : coptes (chrétiennes), juifs, chiites et Druzes (courants islamiques). Malgré une certaine hostilité à leur égard qui entraînera de nombreuses conversions à l’islam sunnite, ces minorités ont pu dialoguer avec le pouvoir comme en témoignent de nombreux manuscrits et décors d’églises.
Les sources sont discrètes quant à la place donnée aux femmes dans la société mamelouke. La bienséance exige en effet qu’on les désigne sous le titre « d’épouse de ». Plutôt chargées d’organiser la vie du foyer, plusieurs femmes exercent pourtant des activités marchandes. Certaines dispensent même un enseignement religieux. La sultane Khawand Fatima (1444-1504) en est un bon exemple. Épouse des sultans Qaytbay puis Tumanbay, elle fait fructifier ses biens jusqu’à obtenir une fortune considérable. Toute la Cour assiste aux funérailles de cette princesse hautement respectée.
Un mécénat à l’origine de chefs-d’œuvre
Le commerce assure la prospérité du sultanat et le développement du mécénat et des arts, notamment à la fin du XVe siècle sous les règnes de Qaytbay et de Qanishaw al-Gahwri. L’art mamelouk présente une forte identité visuelle qui s’incarne dans des monuments de prestige ou des objets de luxe. Ces œuvres raffinées s’exportent jusqu’en Chine.
Bâti en 1285 au Caire, le complexe du sultan Qalawun abritant un mausolée, une madrassa et un hôpital, met en avant les codes de l’architecture mamelouk. Les surfaces sont ornées de motifs floraux ou géographiques compartimentés et équilibrés ou encore de calligraphie de style thuluth.
Son mihrab (niche décorée indiquant la direction de la Mecque), le plus large d’Égypte, est incrusté de marbre. Le faste du lieu honore le statut du sultan défunt. Notons qu’un tel chef-d’œuvre architectural n’aurait pu être édifié sans l’apport majeur des talentueux géomètres arabes.
La culture visuelle mamelouk se décline sur différents matériaux : les artisans excellent dans le travail du bois précieux d’Égypte, de la céramique, du verre émaillé et doré à la façon syrienne, des tissus délicats, etc.
Muhammad ibn al-Zayd réalise le « baptistère de Saint-Louis », un prodige de ciselage. Sont représentés divers animaux et personnages de la Cour. Emblème du raffinement de l’art mamelouk, les origines de ce bassin de métal sont bien mystérieuses. Il apparaît au XVe siècle dans un inventaire du château de Vincennes et servira au baptême du roi Louis XIII. Œuvre mamlouk, symbole de l’Histoire française, le baptistère témoigne d’une interconnexion du monde bien avant notre époque.
La littérature mamelouke complète une culture visuelle unique. Les références à la poésie sont omniprésentes dans la société. Les objets sont ornés de vers tirés des grands classiques arabes, notamment les panégyriques d’Ibn Nubata à la gloire du Prophète.
Les contes et récits épiques animés par théâtre d’ombre sont également très populaires. Parmi eux, les fameuses Mille et Une Nuits datant du IXe siècle ou encore les fables animalières indiennes emplies de sagesse de Kalila et Dimna. Enfin la science est très active et les Mamelouks ont produit de nombreux ouvrages de médecine, mathématiques, astronomie ou furusiyya (culture équestre).
Le déclin du sultanat mamelouk
Malgré une forte instabilité politique et de fréquents retours de peste qui affaiblissent sa population, l’empire mamelouk repousse avec succès les invasions mongoles.
En 1498, le portugais Vasco de Gama ouvre une nouvelle route commerciale vers l’Inde, en contournant la Chine. Cet épisode marque la fin du monopole mamelouk sur le commerce des épices, ce qui ébranle sérieusement la puissance du sultanat. Il leur est dès lors impossible de résister face aux Turcs ottomans en pleine expansion.
Sélim I s’empare du Caire le 3 février 1517. Les Mamelouks n’ont pas pour autant dit leur dernier mot : en dépit de la chute de leur État, ils se maintiennent sous autorité ottomane comme émirs et beys (gouverneurs de province), tant et si bien que l’autorité du pacha turc devient peu à peu purement symbolique en Égypte. Résolument indociles, les Mamelouks se révoltent en 1766 et aussi en 1811, sous le règne de Méhémet Ali. Mais ils ne parviendront pluss à restaurer leur État.
Bonaparte les affronte en 1798 lors de sa campagne d’Égypte. Impressionné par leur talent militaire, il ramène un bataillon de ces cavaliers d’élite et fonde en 1801 le Corps des Mamelouks de la Garde impériale française. Il s'illustrera tristement à Madrid en 1808 lors de la répression du Dos de Mayo. À la chute de l’empereur, pendant la Terreur blanche, une partie d’entre eux seront massacrés à Marseille.











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Jihème (18-06-2025 19:28:37)
Les Mamelouks étaient souvent, à l'origine, des enfants européens enlevés à leurs familles par les Turcs dans les pays des Balkans lors de leur conquête. Ces enfants étaient envoyés dans des m... Lire la suite