9 mars 2022

Guerre d'Ukraine : notre avenir en questions

L'Europe est aujourd'hui confrontée à une rupture historique avec la guerre en Ukraine, avec ses familles orphelines de leur fils et ses villes amputées de leur patrimoine. Quoi qu’il advienne de ce conflit, en le souhaitant le plus court possible, il marque pour les Européens le retour de l’Histoire, avec ses impératifs géostratégiques qui ignorent la morale et les incantations pieuses...

Le 24 février 2022 figurera comme un tournant séculaire dans l’Histoire de l’Europe... mais non pas du monde. En effet, la guerre déclenchée par le président Poutine ne concerne au premier chef que l'Europe et lance de nouveaux défis à tous ses habitants.

Pour les gouvernements du reste de la planète, dans l’aire chinoise, le sous-continent indien, le monde islamique, l’Afrique et le continent américain, y compris même pour le gouvernement étasunien, cette guerre est un non-événement, si ce n’est par ses possibles répercussions économiques (note). L'ONU en a apporté la démonstration...

La guerre d'Ukraine laisse les deux tiers de la planète neutres ou indifférents

Le 2 mars 2022, comme il en va à chaque conflit, l’Assemblée générale de l’ONU a voté une résolution qui « exige que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine ».

Sur 193 États, 141 ont approuvé la résolution, 5 s’y sont opposés et 35 se sont abstenus. 12 n’ont pas participé au vote. Cette condamnation apparemment massive de la Russie a conduit les quotidiens comme Le Monde à titrer triomphalement sur « l’isolement historique de la Russie à l’ONU ». En matière de désinformation et « fake-news », difficile de faire pire !

De fait, si nous prenons en compte le poids respectif des différents pays (le Luxembourg pèse moins que la Chine),  le vote du 2 mars illustre un déséquilibre au bénéfice de la Russie, avec une scission du monde en deux blocs qui reproduit d’ailleurs assez bien celle de la guerre froide d'antan. C'est ce que montre la carte ci-dessous, publiée par le quotidien français de référence (source) :

Vote du 2 mars 2022 à l'assemblée générale de l'ONU  sur la résolution condamnant la guerre en Ukraine et demandant le retrait immédiat des forces russes

• En vert se détachent les pays qui condamnent l’agression russe : les pays de l’OTAN bien évidemment, la quasi-totalité de l’Amérique latine ainsi que les « clients » habituels des États-Unis qui ne peuvent rien leur refuser (Japon, Taiwan, Corée, Sud-Est asiatique, Égypte, Israël, Arabie et émirats), quelques pays d’Afrique… ainsi que l’Afghanistan des talibans, qui garde une dent contre les Russes, et le Yémen, lui-même agressé par l'Arabie avec le soutien des Occidentaux. Ces États rassemblent près de 2,5 milliards d’habitants. C’est moins d’un tiers de la population humaine (7,7 milliards d’humains en 2019).

• En jaune les pays qui se sont abstenus et en gris ceux qui ont préféré ne pas participer au vote : Chine, Vietnam et Laos, Inde, Bangladesh, Pakistan, Iran, Asie centrale, Irak, Soudan, Éthiopie, Tanzanie, Afrique du sud, Angola et Mozambique, Madagascar, Sénégal, Guinée, Mali, Burkina Faso, Algérie, Maroc, Venezuela, Bolivie...

• Enfin en rouge les pays qui rejettent la résolution : la Russie bien évidemment ainsi que quatre dictatures (Biélorussie, Syrie, Corée du nord, Érythrée).

Ces clivages ne sont pas anodins. Ils signifient que les États gris, jaunes et rouges se dispensent non seulement de condamner verbalement l’agression russe mais aussi de s’associer aux sanctions économiques décidées par les Occidentaux, à Washington et Bruxelles. Ces États rassemblent plus des deux tiers de l’humanité. Autant dire que la Russie est loin d’être isolée sur le plan diplomatique, si inqualifiable que soit son agression de l’Ukraine. Au coeur même de l'Europe, la Serbie a condamné la Russie à l'ONU mais se garde de prendre des sanctions contre elle et maintient ses liaisons aériennes avec la Russie ; à Belgrade, une minorité ne craint pas aussi de manifester son soutien à Moscou et Poutine. Notons aussi, ce n'est pas négligeable, que la Turquie et le Japon aussi refusent d'appliquer de quelconques sanctions économiques à l'encontre de la Russie !

Notons aussi que sur les huit États possédant officiellement l’arme nucléaire, trois seulement ont voté la résolution (États-Unis, Royaume-Uni et France) ; deux l’ont rejetée (Russie et Corée du nord) ; trois se sont abstenus (Chine, Inde et Pakistan). Enfin, la Russie et la Chine figurent parmi les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU avec un droit de veto, ce qui rend l’organisation proprement impuissante et inutile face au drame ukrainien.

Globalement, l'Europe et ses excroissances, Amériques et Océanie, sont les seules régions du monde qui condamnent la Russie et s'accordent sur des sanctions économiques. On peut penser que le spectacle d’une nouvelle guerre fratricide entre Européens ne chagrine pas beaucoup de ressortissants du tiers-monde… Cet état de fait doit être considéré avec réalisme par nos gouvernants et nos médias, à défaut de quoi nous allons au-devant de graves déconvenues. Il faut voir en effet que les États non-occidentaux ont de bonnes raisons de rester neutres sur la question ukrainienne :

La Chine au cœur de la contestation :

La Chine serait mal avisée de soutenir l’OTAN et les États-Unis car ces derniers ne lui en sauront aucun gré. Xi Jinping ne veut pas subir l’humiliation de Poutine qui, après avoir apporté son soutien aux Américains en Afghanistan, a vu ceux-ci appeler l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN dans un front antirusse. Pour Xi Jinping, le drame ukrainien est l'aboutissement d'une politique américaine destinée à diviser et affaiblir l'Europe pour mieux la dominer (note).

Au demeurant, la Chine est alliée de la Russie au sein du groupe de Shanghai (OCS) et elle pourra avoir besoin d'elle pour contenir les réprimandes des Européens quant au traitement des Ouïghours et à la répression de Hongkong, et pour détourner les Américains de Taiwan.

Le président Xi Jinping pourrait seulement s’inquiéter pour ses Nouvelles Routes de la Soie. Il s'agit d'infrastructures de transport destinées à favoriser le commerce chinois. La principale de ces infrastructures est une voie ferrée de 11000 km qui relie la Ruhr à la Chine via la Russie. Les Chinois peuvent craindre que les Européens ne viennent à la fermer dans le cadre des sanctions contre la Russie.

L’Inde refuse de choisir :

Depuis son indépendance en 1947, l’Inde a fait le choix de ne pas choisir. Soucieuse de ne dépendre de personne, elle s’est toujours voulue le chef de file des pays non-alignés. Elle conserve de bonnes relations tant avec l’URSS et la Russie actuelle qu’avec les États-Unis et diversifie autant que faire se peut ses fournitures d’armement (ainsi a-t-elle été l’un des premiers pays à commander des avions Rafale à la France). De cette façon, elle est sûre de garder des appuis dans l’éventualité d’un conflit avec ses deux ennemis et voisins, la Chine et le Pakistan.

D’autre part, il ne faut pas oublier que l’Inde nourrit des revendications sur le Cachemire historique dont une partie est aujourd’hui occupée par le Pakistan. Elle pourrait donc avoir besoin du soutien de la Russie si d’aventure, elle décidait de reprendre ce territoire.

L’Algérie et le Maroc de mauvaise humeur :

Le régime algérien, toujours vindicatif à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, la France, se maintient depuis 1962 grâce à l’appui de l’URSS et aujourd’hui de la Russie. La guerre d’Ukraine, en entraînant tout à la fois une flambée des cours des céréales et des hydrocarbures, pourrait lui être en définitive bénéfique, ses ventes de gaz compensant ses achats de blé.

Quant au Maroc, c’est par dépit qu’il ne veut pas condamner la Russie. Le royaume a annexé en 1975 le Sahara espagnol et il attend de la France et des autres Européens qu’ils légitiment cette annexion. Mais ces derniers s’y refusent avec obstination au risque de provoquer une nouvelle guerre. En effet, l’Algérie pourrait prendre prétexte de cette annexion pour entrer en conflit armé avec le Maroc.

Le Sénégal et le Sahel se rebiffent :

Parmi les autres États qui refusent de condamner la Russie figurent le Mali, la Centrafrique, le Soudan ou encore Madagascar et le Mozambique. Les gouvernants de ces pays ont fait appel aux mercenaires russes de la société Wagner pour les « protéger » et ne voudraient donc pas les contrarier. Plus étonnante est l’abstention du Sénégal, proche de la France dont il reçoit une aide massive.

Turquie : Erdogan, l’alter ego de Poutine

La Turquie est membre de l’OTAN mais n’a pas pour autant oublié ses impératifs géostratégiques :  depuis cinq siècles, elle dispute à la Russie l’héritage de Byzance. Elle a donc voté la résolution de l’ONU condamnant l'agression russe. Elle livre aussi des armes à l'Ukraine. Mais elle s'abstient de toute forme de sanctions.

Erdogan maintient envers et contre tout le dialogue avec Poutine. Les deux hommes, tels deux félins, sont étonnamment similaires par leur personnalité et leur parcours. Ils sont de la même génération. Arrivés l’un et l’autre à la tête de leur pays au tournant de l’An 2000, ils ont entrepris de le redresser et lui redonner toute sa place sur la scène internationale. Après un parcours quasiment sans faute jusqu’en 2013-2014, l’hubris et l’usure du pouvoir les ont conduits à renforcer leur pouvoir personnel par des mesures de plus en plus brutales dans des pays laminés par les difficultés économiques et l'inflation.

En Syrie, en Libye, en Afrique sahélienne ou encore dans le Caucase, les deux dirigeants se toisent et se font la guerre par belligérants interposés, comme l’URSS et les États-Unis au temps de la guerre froide. Dans la guerre du Haut-Karabagh, en 2020, ils ont joué les arbitres entre Arméniens et Azéris. Reste que si la Russie devait sombrer dans la guerre d'Ukraine, c'en serait fini de l'Arménie qui n'aurait plus de protecteur face à ses voisins musulmans et hostiles.

L’aurait-on déjà oublié ? Il s’en est fallu d’un cheveu qu’Erdogan devance Poutine dans la guerre. Cela a commencé en 2019 en Syrie où la Turquie, membre de l’OTAN, est intervenue sans en référer à personne. Elle a combattu les Kurdes, alliés de l’OTAN dans la guerre contre l’État islamique (Daech) ! Le président Macron a alors déploré l’indulgence de Washington à l’égard d’Ankara et l’absence de coordination stratégique entre les États-Unis et ses partenaires. À l’été 2020, dans la mer Égée, l’autocrate turc a réclamé une révision du traité de Lausanne de 1923. Pour faire valoir ses revendications sur les îles grecques limitrophes de ses côtes, il a déployé sa flotte et son aviation. Il a finalement reculé suite à l’intervention de la France qui est venue au secours de la Grèce, également membre de l’OTAN, en envoyant ses navires et ses Rafale dans la mer Égée.

L'OTAN « en état de mort cérébrale »

Le 7 novembre 2019, irrité par l'inaction de ses alliés face aux agissements de la Turquie en mer Égée, le président Macron a déclaré l’OTAN « en état de mort cérébrale ». La suite lui a donné pleinement raison…

L’OTAN, c’est 55% des dépenses militaires mondiales (environ 1000 milliards de dollars en 2018 dont 70% fournis par les États-Unis). Il s’agit d’une alliance purement défensive comme le stipule l’article 5 du traité fondateur : « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties (…) ». Or, dès que la menace soviétique a été annihilée par l’implosion de l’URSS  en 1991, l’OTAN s’est vue pousser des griffes. Se substituant aux diplomates, ses généraux (américains) ont multiplié les agressions « hors champ », de la Serbie à la Libye en passant par l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, etc. À cela se sont ajoutées les interventions proprement américaines, comme en Somalie.

Pour quel résultat ? La plupart des pays qui, depuis la débandade de Saigon en 1975, ont fait appel à la protection des États-Unis ou de son bras armé, l’OTAN, ont été finalement abandonnés par ceux-ci et ont sombré dans le chaos. C’est le cas en particulier du Liban, de l’Afghanistan, du Kossovo, de l’Irak, de la Syrie, de la Somalie, de la Libye. Paradoxalement, chaque échec, en rendant le monde plus instable et dangereux, conduit les démocraties à resserrer leurs liens avec Washington. Plus forts de défaite en défaite, ainsi apparaissent les États-Unis contemporains ! Cette « loi » pourrait se confirmer une nouvelle fois si l'on établit la responsabilité de Washington dans l'engrenage fatal qui a mené au drame ukrainien.

Les Européens face à eux-mêmes

Les Européens pourront-ils continuer de se reposer sous le bouclier américain ? Moins que jamais (note). Le président Joe Biden a eu la décence de les avertir qu’il ne sacrifiera pas un soldat pour les protéger de la Russie. Là-dessus, on peut le croire et même les Polonais et les Allemands ont compris le message.  L’Allemagne avait cru pouvoir faire l’économie d’une armée pour exporter à tout va ses machines et ses voitures. En rupture avec ses professions de foi pacifistes, la voilà qui projette de se réarmer !

D’un seul coup, l’invasion de l’Ukraine a fait chavirer toutes les politiques menées par l’Union européenne depuis trois décennies. Au nom du « doux commerce » (Montesquieu), nos groupes industriels avaient délocalisé tant et plus leurs usines et leurs approvisionnements avec l’objectif de « produire à des coûts asiatiques et vendre à des prix européens » ; c’est pour nous apercevoir aujourd’hui que nous sommes dépendants d’États hostiles, la Chine et la Russie, pour nos matières premières, nos composants électroniques et nos produits les plus basiques comme le blé ou les masques anti-covid. Nous projetions de décarboner notre énergie grâce au gaz russe et aux éoliennes made in China, et nous voilà obligés de revenir au nucléaire, au charbon et au gaz de schiste américain. À la poubelle les professions de foi écologistes et le Green Deal bruxellois !

Venant après la pandémie, ces nouveaux défis (armement, énergie) vont gravement obérer les budgets des États européens et alourdir les impôts dans un contexte de grande fragilité sociale. Dans Les Luttes de classes en France au XXIe siècle (2018), l’historien Emmanuel Todd notait en France une remontée de la mortalité infantile depuis 2012. Il y voyait, comme dans les dernières années de l’URSS, le signe manifeste d’une désorganisation de la société : dégradation des systèmes de santé, baisse du niveau de vie, etc. La révolte des Gilets jaunes, en 2018-2019, avait de ce point de vue des fondements plus sérieux que les statistiques triomphantes du gouvernement sur le taux de croissance économique.

Les Européens doivent se préparer à un changement de paradigme. Étourdis par cinq siècles de domination planétaire et sept décennies d’opulence et de paix, ils s’étaient cru investis de la mission de réinventer l’humanité et d'imposer leurs principes de gouvernement à toute la planète (note).

Le retour sur terre est brutal. Il appartiendra aux jeunes Européens de le gérer au mieux en retroussant leurs manches et en resserrant leurs liens. Une fois les plaies pansées, qu'il nous soit permis de rêver à une Europe libre, souveraine et respectueuse des identités nationales, des Highlands d'Écosse à l'Oural, Ukraine et Russie incluses.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-04-06 07:20:35

 
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