18 décembre 2022

Poutine : comment l'OTAN a fabriqué un monstre

Dans un entretien avec le journal Die Zeit, le 7 décembre 2022, l’ex-chancelière Angela Merkel valide hélas notre analyse des origines de la guerre en Ukraine et surtout notre prémonition quand, dès 2015, nous avons entrevu la guerre et l'assujettissement de l’Europe à Washington (la preuve ici). « Mais ce n’est pas parce qu’on a contribué à créer un monstre qu’il ne faut pas lui résister... » (Hubert Védrine, Le Figaro, 24 février 2022).
NB : cette analyse est réfutée par l'historien François Godement...

Un an après son départ de la chancellerie, Angela Merkel a révélé les dessous de la diplomatie euro-atlantique. Elle a regretté l’offre faite en 2008 à la Géorgie et à l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN et surtout confessé que l’accord entre Kiev et Moscou, signé à Minsk en 2015, avait seulement pour but de gagner du temps et de permettre à l'Ukraine de renforcer son armée en vue d'un affrontement jugé inévitable. C'est la confirmation que Kiev ne s'est jamais résigné à l'autonomie du Donbass et l'émancipation de la Crimée, malgré le souhait exprimé par leurs habitants.

Cet entretien avec Die Zeit dont nous donnons les extraits significatifs en allemand (note) éclaire les zones d’ombre du processus qui, en vingt ans, a conduit à l'ensauvagement de la Russie et à la ruine de l'Ukraine.

Le 25 septembre 2001, Vladimir Poutine, tout nouveau président de la Russie, était ovationné par les députés du Bundestag après un discours en allemand dans lequel il en appelait à une coopération mutuellement profitable entre l’Union européenne et la Russie. Dans le même temps, les États-Unis, inquiets pour leurs approvisionnements en hydrocarbures, devaient renoncer à mettre la main sur les gisements russes.

Au printemps 2008, changement de décor. Les États-Unis sont englués en Afghanistan. Mais ils sont par ailleurs rassurés par la perspective d’exploiter leur gaz de schiste et de devenir exportateurs d’hydrocarbures.

Au sommet de l’OTAN à Bucarest, où il est invité, le président russe témoigne de sa bonne volonté en apportant un soutien logistique aux forces américaines engagées en Afghanistan. Quelle n’est pas sa déception quand l’OTAN propose à la Géorgie et l’Ukraine de la rejoindre ! Cette invitation est un défi à la Russie qui voit l’ancienne ennemie à ses portes.

Angela Merkel ne s’y trompe pas : « Je pensais que c’était une erreur de vouloir faire adhérer à l’OTAN l'Ukraine et la Géorgie. Ces pays n'étaient pas en état de le faire et les conséquences d'une telle décision n'avaient pas été réfléchies, tant en ce qui concerne l’OTAN que l’attitude de la Russie vis-à-vis de la Géorgie et de l'Ukraine, » déclare-t-elle à Die Zeit, le 7 décembre 2022, dans un long entretien curieusement intitulé : « Hatten Sie gedacht, ich komme mit Pferdeschwanz ? » (« Pensiez-vous que je viendrai avec une queue de cheval ? »).

Pour ne rien arranger, en février 2008, le Kosovo proclame son indépendance avec le soutien des Occidentaux et en violation des accords internationaux. C’est un autre camouflet pour la Russie, incapable de protéger les Serbes.

En août 2008, Poutine change donc d’attitude. Dr Jekyll devient Mr Hyde. Il lance ses chars contre la Géorgie et la fait rentrer dans le rang. Il découvre par la même occasion le délabrement de son armée et entreprend de la réformer. Les Ukrainiens, de leur côté, ramènent à la présidence en 2010 un fidèle de Moscou, Viktor Ianoukovitch. Cela ne dissuade pas les Allemands de poursuivre les travaux du gazoduc Nord Stream 1, entamés en 2005 sous la mer Baltique. Ayant renoncé au nucléaire, ils ont besoin du gaz russe en appoint de leurs éoliennes et doivent sécuriser leurs approvisionnements en évitant la Pologne ou l’Ukraine !

Tout se gâte brusquement en 2014. La population de Kiev est remuée par les Américains soucieux de détacher l’Ukraine de la Russie. C’est l’objectif revendiqué par le conseiller de la Maison Blanche Zbigniew Brzezinski. Victoria Nuland, Secrétaire d’État adjointe dans le gouvernement de Barack Obama, évalue le 13 décembre 2013 à 5 milliards de dollars les sommes dépensées par les États-Unis depuis 1991 pour cet objectif. Il s’ensuit la révolution « EuroMaïdan » : de violentes manifestations chassent le président ukrainien et installent un nouveau parlement pro-européen et qui plus est pressé d’entrer dans l’OTAN.

Le nouveau régime n'a rien de plus pressé que d'abolir le statut de deuxième langue officielle dont bénéficie le russe. L'Est russophone du pays se révolte aussitôt avec le soutien de la Russie cependant que la Crimée vote par référendum son retour à la Russie. L’annexion se déroule sans qu’une goutte de sang soit versée et, du point de vue du droit international, elle est moins répréhensible que l’indépendance du Kosovo en 2008… ou la séparation de Mayotte d’avec les Comores en 1974.

Pour éteindre l’incendie, l’Allemagne et la France réunissent les protagonistes à Munich (!) et obtiennent successivement la conclusion de deux accords à Minsk (Biélorussie). Le second, signé le 11 février 2015, prévoit l’autonomie du Donbass (l’Est russophone de l’Ukraine) en attendant un accord de paix en bonne et due forme.

Duplicité de l’OTAN et de Washington

Le 15 février 2015, Herodote.net complétait son analyse du 2 décembre 2014 sur Europe-Russie : les occasions manquées par ces mots : « Les événements de ce début d'année 2015 valident nos pires craintes. (…) Le Secrétaire d'État américain John Kerry s'est montré très remonté, prêt même à livrer des armes à l'Ukraine. De quel droit ? Les États-Unis sont-ils menacés par la Russie post-soviétique ? Ont-ils reçu un mandat du Ciel pour imposer l'ordre sur la planète ? Si c'est le cas, la pagaïe qu'ils ont produite au Moyen-Orient laisse craindre le pire. L'absurdité de la situation pourrait s'expliquer par un calcul de Washington pour transformer définitivement l'Europe en un protectorat à sa main. (…) En relançant les hostilités avec Moscou, Washington va rendre l'alliance réellement incontournable et, dans la foulée, va pouvoir relancer les négociations sur le traité de libre-échange transatlantique. C'en sera fini de l'espoir d'une Europe unie et pleinement souveraine. Et cette Europe se verra interdire de collaborer avec son voisin le mieux à même de la soutenir face aux défis islamistes qui montent de l'autre côté de la Méditerranée. Poutine, de son côté, lève un tabou en faisant savoir qu'il n'exclut plus l'usage tactique de l'arme nucléaire en cas d'atteinte grave aux intérêts russes. (…) Le traité conclu à l'arraché à Minsk le mercredi 11 février 2015 prévoit un statut d'autonomie pour le Donbass russophone et, ensuite, le retrait des troupes séparatistes et pro-russes. Les velléités bellicistes d'une bonne partie des Ukrainiens et de leurs gouvernants font douter de l'application de ce traité dit Minsk 2. Il pourrait s'ensuivre un gel de la situation sur le terrain, sans espoir de rétablir à moyen terme la concorde entre les Européens. »

N'étant pas dans le secret des dieux, nous ignorions toutefois ce qui se tramait sur le plan militaire du côté de l’OTAN. L’ex-chancelière allemande nous l’apprend aujourd’hui et ses mots font froid dans le dos : « L'accord de Minsk était une tentative de donner du temps à l'Ukraine. Elle a également utilisé ce temps pour devenir plus forte, comme vous pouvez le voir aujourd'hui. L'Ukraine de 2014/15 n'est pas l'Ukraine d'aujourd'hui. Comme vous l'avez vu lors de la bataille de Debaltseve [ville ferroviaire du Donbass] début 2015, Poutine aurait facilement pu les envahir à l'époque. Et je doute fort que les pays de l'OTAN auraient pu faire autant qu'ils font maintenant pour aider l'Ukraine. Il était clair pour nous tous que le conflit était gelé, que le problème n'avait pas été résolu, mais cela a procuré à l'Ukraine un temps précieux. »

L’ex-chancelière approuvait cette duplicité. Fille d’un pasteur luthérien qui avait fui la République Démocratique allemande, elle nourrissait une répulsion viscérale pour tout ce qui venait de Moscou. Ainsi écrivions-nous dans notre analyse du 15 février 2015 : « La chancelière Angela Merkel a tissé un rapprochement entre l'annexion de la Crimée par la Russie et l'érection du Mur de Berlin, comme si elle tenait pour acquis le retour aux pires moments de la guerre froide. »

Elle-même dévoile son ressentiment à Die Zeit : « La guerre froide n'a jamais vraiment pris fin parce que la Russie n'était fondamentalement pas en paix. Lorsque Poutine a envahi la Crimée en 2014, il a été expulsé du G8 et l’OTAN a envoyé des troupes dans les pays baltes pour montrer que nous étions prêts à nous défendre. En outre, au sein de l'Alliance, nous avons décidé de consacrer 2 % du produit intérieur brut de chaque pays à la défense. »

À la lumière de ces propos, il est désormais avéré que l’OTAN a tout fait pour réveiller les mauvais penchants de la Russie. C’est ce que nous écrivions déjà dans notre analyse du 24 mars 2022 sur les origines de la guerre d’Ukraine : « Selon des politologues comme le Français Hubert Védrine ou l’Américain John Mearsheimer, Poutine a été acculé à la guerre par l'OTAN. Et c’est afin de sécuriser le Donbass et la Crimée qu’il a attaqué l’armée ukrainienne.  Si cette interprétation des faits est juste, Poutine et son camp ne cèderont rien car de leur point de vue, une défaite face à l’Ukraine, surarmée par les États-Unis et leurs alliés, signerait la fin de la nation russe. Autant dire que les gouvernants européens feraient bien de réfléchir à une issue diplomatique rapide plutôt que d’escompter l'assassinat de Poutine ou une révolution en Russie… »

Las, dix mois plus tard, un point de non-retour a été franchi. La résistance héroïque des Ukrainiens et la brutalité de l'armée russe et de son chef éloignent les perspectives de paix. Il semble qu’il soit trop tard pour échapper à notre destin. Maudits soient les Cassandre, Jérémie et autres Ézéchiel…

Les eaux troubles du gazoduc Nord Stream 2

Dans le même entretien à Die Zeit, Angela Merkel a tenté de justifier son choix de lancer la construction du gazoduc Nord Stream 2 en dépit des tensions avec la Russie. C’est qu’à l’époque, l’Allemagne était devenue très dépendante du gaz à cause de son choix du « tout-éolien » (plus on a d’éoliennes, plus on doit brûler de gaz pour pallier les longues périodes sans vent) et ne pouvait plus se passer du gaz russe.

« Notre dépendance à la politique énergétique est née du fait qu'il y avait moins de gaz en provenance des Pays-Bas et de Grande-Bretagne et des volumes de production limités en Norvège. Nous aurions dû acheter du GNL plus cher au Qatar ou en Arabie saoudite, les États-Unis ne sont devenus disponibles en tant que pays exportateur que plus tard. Cela aurait considérablement aggravé notre compétitivité, » explique-t-elle laborieusement.

Beaucoup moins cher (et moins polluant) que le GNL américain ou qatari, le gaz russe n’a cessé toutefois d’exciter la convoitise des industriels et dirigeants allemands en dépit de tout. Leurs espoirs ont été balayés par le sabotage mystérieux qui a détruit les deux gazoducs de la Baltique.

C’était le 2 octobre 2022. Deux mois après, nous ne savons encore rien des auteurs de cet acte de piraterie et, comme un seul homme, la presse occidentale a incriminé le Kremlin (on ne prête qu’aux riches). Mais si cela était, le contre-espionnage américain en aurait rapidement rapporté les preuves avant que celles-ci ne se dissolvent dans les eaux de la Baltique. Gageons que l’ouverture des archives de la CIA ou du MI5 britannique apporteront la réponse à nos descendants dans un demi-siècle… à moins que l’ex-chancelière ne veuille bien nous renseigner dans un prochain entretien.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-01-26 09:47:41

 
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