22 décembre 2021

Angela Merkel, habile en tout sauf à réformer

La chancelière Angela Merkel a remis ses pouvoirs à son successeur, le social-démocrate Olaf Scholz, le 8 décembre 2021. L'historienne Sophie Lorrain décrypte le bilan de ses quatre mandats successifs, un record de longévité politique en Allemagne...

Une tradition allemande veut que le départ des chefs d’État soit honoré par un Grosser Zapfenstreich, une grande retraite aux flambeaux.

Angela Merkel (2019), née le 17 juillet 1954 à Hambourg, chancelière allemande du 22 novembre 2005 au 8 décembre 2021Celle d’Angela Merkel fut à son image : sobre et digne, tout en retenue avec toutefois un programme musical qui dévoilait avec un brin de provocation un pan insoupçonné de la personnalité de la chancelière. Il se composait d’un titre de 1974 de Nina Hagen, la chanteuse punk de la RDA (République démocratique allemande) : « Tu as oublié le film en couleur », en souvenir de ce pays où elle a passé son enfance, un tube de l’actrice et chanteuse Hildegard Knef : « Il faut que pleuvent pour moi des roses rouges », où la chanteuse « veut tout ou rien ». Le dernier choix, le choral « Mon Dieu, nous te louons », rappela en contrepoint son ancrage dans la foi protestante transmise par son père Horst Kasner, pasteur de l’église évangélique.

La chancelière est née à Hambourg le 17 juillet 1954. Elle est aujourd’hui connue sous le patronyme de son premier mari. Angela Merkel, ce fut tout d’abord une femme dans un monde d’hommes, que ce soit dans son entourage professionnel en RDA, la recherche en chimie théorique, ou très rapidement après la chute du Mur au sein de la CDU, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne, un parti encore aujourd’hui réticent à pratiquer la parité hommes/femmes.

Doublement mise en minorité par ses origines et son sexe, c’est elle qui pourtant osera dénoncer le scandale des caisses noires du parti, entraînant dans sa chute celui à qui elle devait tout : Helmut Kohl. C’est peut-être dans cet acte émancipateur que se lisent déjà toutes les spécificités de la « méthode Merkel » : une action qui se laisse peu déterminer par l’idéologie mais par un pragmatisme à tout va.

Dr. Angela Merkel a rejoint la CDU en 1990 et est entrée dans l'histoire en 2005 : en tant que première femme chancelière de la République fédérale d'Allemagne.Elle conduira la CDU au fil des années dans des eaux plus centristes – certains diront teintées de social-démocratie – et plus modernes, sans pour autant que le résultat ait été le fruit d’une stratégie à long terme. Angela Merkel n’hésitera pas à confier à Anne Will au cours de son émission réputée du dimanche soir : « Oui, je suis tantôt libérale, tantôt chrétienne-démocrate ».

Les conservateurs du parti lui reprochent d’avoir vidé la CDU de ses contenus et d’avoir ainsi favorisé la poussée d’une autre droite à sa marge, plus radicale. Elle fait adopter la loi sur le mariage pour tous en 2017 en autorisant les députés à ne pas suivre les consignes du parti et à voter en leur âme et conscience – tout en votant elle-même contre.

Dans un système politique conçu par les pères fondateurs en 1948 pour éviter une personnalisation excessive du pouvoir, de nombreux électeurs votaient CDU pour Merkel, et non par identification au parti.

À son départ, le décalage entre la chute de la CDU et le maintien d’une très haute côte de popularité pour Merkel cautionne, non pas tant la réalisation d’un programme qu’une manière de faire de la politique qui, par son côté pondéré et maîtrisé jusqu’à flirter avec l’attentisme, rassure et évite les polarisations qui divisent.

Gestion de crises

Angela Merkel est nommée en 1994 ministre pour l’environnement, la protection de la nature et la sécurité nucléaire.

Fac-similé de la photo de couverture du German Times, édition mai 2009.C’est elle qui organise en 1995, à Berlin, la première COP (« conférence des parties ») sur le climat et qui force la mobilisation pour réduire l’émission des gaz à effet de serre, préparant ainsi le terrain au protocole de Kyoto deux ans plus tard. L’Allemagne fait alors figure de modèle dans le domaine environnemental. Angela Merkel y consacrera dans les années 1990 une grande part de ses publications.

Le 22 novembre 2005, à 51 ans, elle est élue chancelière fédérale (Bundeskanzlerin) par le Bundestag en remplacement du social-démocrate Gerhard Schröder. Que reste-t-il de ses quatre mandats à la Chancellerie ?

Environnement :

Après l’accident de Fukushima de 2011, sa décision surprenante et subite de sortir l’Allemagne du nucléaire – contrairement aux décisions prises six mois avant – sans disposer d’alternatives réalistes contraint le pays à augmenter la production de ses centrales à charbon et à se rendre plus dépendante des importations de gaz.

Certes, la part des énergies renouvelables est passée de 10% à 40%, mais leur développement est encore largement entravé par des règlementations longues et complexes. Si la part des émissions de CO2 a baissé de 20% de 1990 à 2010 et de 20% de 2010 à 2020, c’est dû entre autres à la fermeture des entreprises polluantes de la RDA.

À ce jour, l’Allemagne reste le premier émetteur de gaz à effet de serre de l’Union européenne. La question reste donc entière : pourquoi la chancelière, scientifique de formation, engagée à ce point pour la protection de l’environnement dans les années 1990 n’est-elle pas parvenue à accélérer la transition, n’a-t-elle pas initié de mesures impopulaires, au risque de se heurter de front au lobby de l’industrie automobile allemande ? Peut mieux faire : c’est le constat formulé en des termes plus policés par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe le 29 avril 2021 en jugeant la loi sur le climat non conforme aux droits fondamentaux.

Économie :

Le programme de réformes qu’elle annonce lors de sa prise de fonction en 2005 ne résiste pas au quotidien de sa politique. Angela Merkel ne rentrera pas dans l’histoire comme la « Chancelière des réformes », ce d’autant plus qu’elle a profité de l’« Agenda 2010 » des réformes de son prédécesseur Gerhard Schröder.

Elle ne manquera pas les occasions de lui savoir publiquement gré de cet héritage qui durant ses seize années de gouvernement fait passer l’Allemagne du statut d’« homme malade de l’Europe » à celui de 4ème puissance mondiale grâce à ce que les économistes appellent « le second miracle économique ». Le chômage décroit de 11,5% en 2005 à 5% en 2019. La prospérité économique profite à tous, mais inégalement. Le fossé entre les pauvres et les riches se creusent : la répartition de la richesse se fait au profit des plus fortunés. En 2020, le niveau de pauvreté atteint un record inégalé depuis la réunification allemande : 15,9% de la population.

Un des grands reproches qui sera fait à Angela Merkel sera de n’avoir pas su profiter de cette prospérité économique pour réduire les inégalités sociales et lancer une grande politique d’investissement et d’infrastructures. Frilosité et rigueur budgétaire sont à l’origine d’un retard en matière de politique numérique – le recours forcé aux fax durant la pandémie est entre-temps devenu légendaire – dont la population est la première à faire les frais. En revanche, l’Allemagne investit dans l’innovation et dans la RED, y consacrant plus que la moyenne des autres pays européens. La pandémie a montré que le « pays du vaccin » n’était plus la France, mais l’Allemagne.

Diplomatie :

En politique étrangère, les années Merkel ont fait de l’Allemagne un pays dont on n’a plus peur et à qui on fait confiance mais qui renâcle à assumer le leadership auquel elle pourrait prétendre et que ses partenaires internationaux attendent d’elle. Merkel est sur ce point en phase avec la population allemande qui, aujourd’hui encore, reste majoritairement sceptique sur la nécessité d’intervenir militairement.

L’absence de réponse de la chancelière au discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron en septembre 2017 est certes révélateur d’une certaine fragilité de la relation franco-allemande mais elle révèle aussi l’écart de style politique et de culture stratégique de la France avec une Allemagne qui pratique un multilatéralisme affiché aussi complexe que le monde dans lequel il s’exerce.

La relation franco-allemande sera pour Merkel la traduction d’une réponse à des situations de crise précises et concrètes : lorsque la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, dans son arrêt du 5 mai 2020, stigmatise la politique de rachats d’actifs de la BCE (Banque centrale européenne) et met ainsi en danger la possibilité d’allocations de fonds dans le cadre de la pandémie, Merkel crée la surprise et fait front uni avec Macron pour s’engager dans une mutualisation de la dette.

L’absence de vision souvent reprochée à Merkel peut aussi se comprendre comme le corollaire d’un pragmatisme et d’une méthode qui ont permis à la chancelière de gérer au mieux les crises auxquelles l’Allemagne fut confrontée : la crise de 2008, l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine en 2014, la crise des migrants en 2015, l’élection de Trump en 2016 qui prive l’Allemagne de son partenaire historique qui avait accompagné et porté la reconstruction de la RFA depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le Brexit et enfin la crise due au coronavirus à partir de 2020. À défaut d’entrer dans l’Histoire comme la « chancelière des réformes », elle y entre finalement comme la « chancelière gestionnaire des crises », au plus près d’une Realpolitik aux services des intérêts de l’Allemagne, mais – si l’on y regarde de près - sans jamais mettre non plus en danger de manière irréversible la cohésion de l’Europe.

Pendant la crise grecque de 2015, la caricature de la chancelière avec un casque à pointe fit le tour du monde et porta préjudice à l’image de l’Allemagne, mais Merkel refusa au final de suivre son ministre des Finances d’alors, Wolfgang Schäuble, farouche et féroce partisan d’un Grexit destiné à préserver l’équilibre des finances publiques allemandes.

 Merkel sait, comme l’ensemble de la classe politique allemande à l’exception de l’AfD (Alternative für Deutschland, extrême-droite) que l’Allemagne a besoin d’une Europe forte – la surreprésentation de l’Allemagne dans les hautes instances européennes en témoigne.

La crise des réfugiés fournit un exemple particulièrement éloquent de la « méthode Merkel ». On connaît la formule du 31 août 2015 désormais passée à l’histoire : « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons »). On connaît moins d’autres propos nécessaires pourtant pour replacer son action dans le cadre d’une politique aussi humanitaire tels que : « Je suis heureuse de voir que les gens associent désormais l’Allemagne à l’espoir » ou : « Ce n’est plus mon pays s’il faut s’excuser pour avoir souri à des gens en détresse ». Son geste fut vivement critiqué par ses partenaires européens qui n’avaient pas été consultés et qui reprochèrent à Merkel d’avoir « ouvert » les frontières. Mais en ne les « fermant » pas, elle préservait aussi l’espace Schengen.

Merkel n’était pas Orbán. Prise entre l’étau d’une catastrophe humanitaire et d’une décision qui aurait fait de l’Allemagne le fossoyeur de la libre circulation des personnes, Merkel a de fait privilégié une réponse prise dans l’urgence du « ici et maintenant » dont la manière a choqué mais dont le fond préservait l’essentiel – et qui au demeurant lui coûta trois années de luttes intestines difficiles avec son ministre de l’intérieur Horst Seehofer.

Cette décision renvoyait aussi en amont à l’expérience des douze millions de réfugiés allemands d’après-guerre qui fut souvent rappelée dans ce contexte. La vague de bénévolat qui saisit une très grande partie du peuple allemand, l’instauration d’une législation plus contraignante à partir de 2018 et les outils développés– dont la loi pour la reconnaissance des diplômes – ont conduit à un bilan globalement positif quant à l’intégration de ses réfugiés. Elle était aussi un début de réponse à la question du déficit démographique qui pèse sur l’Allemagne et en ce sens, sans être à proprement parler le fruit d’une vision à long terme, pourrait bien le devenir.

C’est ce même pragmatisme teintée de prudence qui marque les relations avec la Russie et avec la Chine. Dans les deux cas, Merkel est confrontée au périlleux exercice d’équilibrisme entre la défense des intérêts économiques et industriels de l’Allemagne et la cohésion avec une politique européenne qui s’engage aussi pour la défense des droits de l’Homme. De par ses 12 voyages en 16 ans, son attitude factuelle, pondérée – les Chinois la surnomment « Grand-Mère Mo », « Grand-mère silencieuse » –, Merkel a su créer les conditions favorables à l’expansion économique de l’Allemagne en Chine.

Elle n’a pris conscience que tardivement de l’ampleur de la mainmise chinoise sur l’industrie allemande. En 2018, le rachat du géant allemand de la robotique Kuka fit l’effet d’un électrochoc. Si en 2007, Merkel n’avait pas hésité à recevoir le dalaï-lama à la chancellerie, ce qui entraîna une ère de glaciation de trois ans dans les relations sino-allemandes, les intérêts de l’industrie allemande confrontée à un contexte de plus en plus difficile deviennent prédominants au fil du temps. En décembre 2020, dans les tous derniers jours de la présidence allemande de l’UE, Merkel mit tout en œuvre pour que soit signé le traité controversé EU-Chine sur les investissements.

L’art de gouverner selon Merkel peut se définir par l’art de résoudre les conflits et faire valoir ses intérêts par un constant compromis. Pragmatique, il la conduit parfois à commettre des erreurs. Prenant en charge une Allemagne qui était loin d’avoir digéré économiquement, politiquement et émotionnellement la réunification dans un contexte mondial de crises qui se multipliaient, Angela Merkel a incarné la stabilité et la sécurité dont les Allemands eurent besoin durant cette période et qu’ils exprimèrent en la surnommant « Mutti ».

Survenue alors que Merkel était au plus bas de sa popularité, la gestion d’une crise pandémique qui aura poussé à bout tous les gouvernements de la planète révèle une chancelière qui incarne toutes les facettes de ce surnom. La femme de science écoute et prend conseil, la « Mutti » laisse échapper parfois dans ses nombreuses prises de parole des marques de réelle empathie avec son peuple, la chancelière en perpétuelle concertation avec les structures du pouvoir fédéral et régional propose des solutions. Pour quelques-unes moins heureuses, elle en prit la totale responsabilité, revint en arrière et s’en excusa. Interrogés en septembre 2021 sur son bilan, ils étaient 80% des Allemands à en être satisfaits !

en guise de post-scriptum les spécificités du système politique allemand : aux compromis permanents que Merkel devait faire sur la scène internationale entre les intérêts de l’Allemagne et ceux que commandait son intégration au sein de l’Europe et des organisations internationales s’ajoutaient ceux d’une chancelière qui devait composer chaque jour avec les ministres-présidents des Länder et le Bundestag. Dans leur longue histoire, les Allemands ont toujours donné et redonné leur confiance à qui pouvait leur assurer l’ordre, la stabilité, la prospérité, la paix et la défense de leurs intérêts. Le nouveau chancelier Olaf Scholz qui fut son dernier ministre des finances sait qu’il lui faudra ouvrir d’autres horizons et mettre en œuvre d’autres chantiers pour adapter l’Allemagne à un monde qui n’est plus celui de Merkel.

Sophie Lorrain
Publié ou mis à jour le : 2021-12-21 16:50:21

 
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