Sabotage des gazoducs de la Baltique

Nord Stream : un « Mers el-Kébir » russe ou américain ?

2 octobre 2022 : à l’été 1940, après l’effondrement de l’armée française, Churchill se voit contesté au sein de son gouvernement par les partisans d’un arrangement avec Hitler. Afin de prouver sa détermination à mener la guerre jusqu’au bout, il adresse un ultimatum à la flotte de son ex-alliée, repliée dans la rade de Mers el-Kébir, près d’Oran, et l'attaque.
Le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 dans la Baltique pourrait avoir la même signification, sans que l’on sache encore qui s’est risqué à cet acte de piraterie sans précédent...

Les 26-29 septembre 2022, quatre explosions ont endommagé les gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 dans les eaux territoriales suédoises. Ces gazoducs étaient destinés à accroître les livraisons de gaz naturel russe à l’Allemagne. Mais suite aux sanctions économiques décrétées par l’Union européenne après l’invasion de l’Ukraine, ils avaient été neutralisés.

En Allemagne, les milieux d’affaires attendaient avec impatience leur remise en service pour éviter un naufrage de l’industrie nationale, très dépendante du gaz russe, et plaidaient pour la reprise des négociations avec la Russie. Mais du fait de ces sabotages, lesdits gazoducs ne pourront être remis en service avant de nombreux mois dans le meilleur des cas, ce qui met en grande difficulté l’industrie allemande et par voie de conséquence toutes les économies européennes.

Le sabotage des gazoducs aggrave la crise de l’énergie en Europe, latente dès avant l’invasion de l’Ukraine. Cette crise a conduit les États européens à se rabattre tant bien que mal sur le gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar et des États-Unis, dont le caractère néfaste pour l’environnement n’est plus à démontrer. Elle a ainsi ruiné la « transition énergétique » en dépit des sommes colossales englouties dans la construction d’éoliennes géantes et la rénovation thermique de vieilles bâtisses.

Le sabotage relance la hausse des prix de l’énergie, y compris celui de l’électricité nucléaire qui, bien que d’un coût de revient très faible, est aligné sur le prix du gaz en vertu de conventions européennes. Il rajoute au désastre écologique en libérant dans l'atmosphère le méthane sous pression conservé dans les gazoducs.

La Russie sur la sellette

L’Histoire n’offre pas d’autre exemple de destruction d'infrastructures civiles à mille kilomètres d’un champ de bataille si l’on excepte les attentats du 11-Septembre 2001 qui relèvent du terrorisme plus que de la guerre. Reste à se demander qui a pu trouver intérêt à ce sabotage dans une mer dont les pays riverains ne sont pas officiellement en état de guerre les uns avec les autres.

Aux dires des spécialistes, il a nécessité des moyens militaires sophistiqués comme seuls de grands États peuvent en posséder. Les forces de la Russie et de l'OTAN étant les seules à fréquenter la Baltique, avec celles de la Suède et de la Finlande, on peut incriminer au choix la Russie ou les États-Unis, voire la Pologne...

- La Pologne

En flèche dans la guerre d'Ukraine, la Pologne est l'alliée privilégiée de Washington en Europe et au sein de l'OTAN. Comme les États baltes, elle garde une dent contre Moscou mais son ressentiment à l'égard de Berlin est à peine moindre. Le 1er septembre 2022, Jaroslaw Kaczynski, chef du parti Droit et Justice (PIS) au pouvoir, a ainsi déclaré qu'il allait demander à l'Allemagne la somme colossale de 6 200 milliards de zlotys (1 315 milliards d'euros), correspondant aux dommages infligés au pays par le IIIe Reich !

De façon plus prosaïque, la Pologne a été contrariée par la mise en service de Nord Stream 1 et la construction de Nord Stream 2, qui venaient concurrencer ses propres gazoducs terrestres, car l'Allemagne pouvait dès lors se passer d'elle pour ses approvisionnements en gaz.

Pour ne rien arranger, Varsovie s'irritait depuis le début de l'année de la mauvaise volonté affichée par Berlin (et Paris) dans la guerre non déclarée contre la Russie. Elle craignait que les milieux d'affaires allemands ne poussent à l'allègement des sanctions et en particulier de l'embargo sur l'énergie. Avec la destruction de Nord Stream, cette crainte devient sans objet car, embargo ou pas, ils ne peuvent de toute façon plus compter sur le gaz russe pour de longs mois. 

Par une heureuse coïncidence, dans les jours mêmes où survenaient les explosions sous-marines, un nouveau gazoduc était mis en service entre la Norvège et la Pologne, via le Danemark, refaisant de la Pologne un fournisseur incontournable de l'Allemagne ! De là à penser que Varsovie a pu provoquer ces explosions, il y a toutefois un pas difficile à franchir : un acte de cette sorte, qui relève de la grande piraterie, requiert des moyens sophistiqués et une extrême discrétion, impossible à concevoir de la part d'une puissance moyenne comme la Pologne dont les forces armées sont très étroitement intégrées à l'OTAN et proches du Pentagone.  

- Les États-Unis

Plus qu'aucune autre puissance, les États-Unis sont coutumiers des coups fourrés, le plus spectaculaire de ces dernières années étant l'invasion de l'Irak sous le faux prétexte d'éliminer des armes de destruction massive. On ne peut donc exclure a priori leur responsabilité dans le sabotage des gazoducs de la Baltique. On ne compte pas non plus les coups d'État fomentés par la CIA, parfois avec le concours de son allié britannique, le MI6 : Mossadegh (1953), Arbenz (1954), Allende (1973), etc.

Depuis l'implosion de l'URSS, il y a trente ans, Washington n'a de cesse de vouloir affaiblir et isoler la Russie. Ainsi, la Maison Blanche a dédaigné l'offre de partenariat faite par Vladimir Poutine, alors tout nouveau président de la Russie, devant le Bundestag allemand en 2001. Quand le même Poutine, à Bucarest, au printemps 2008, a apporté son aide logistique à l'armée américaine en Afghanistan, l'OTAN a répondu en offrant à l'Ukraine et à la Géorgie de la rejoindre ! Enfin, le Département d'État américain a massivement appuyé à coup de dollars le renversement du gouvernement pro-russe de Kiev en 2014, d'où le drame actuel.

Ce drame est à maints égards profitable à Washington. Il a revigoré le Pentagone après l'humiliante déculottée de Kaboul en août 2021. Il a poussé les Européens dans le giron de l'Amérique. L'OTAN, bras armé du Pentagone, a repris des couleurs quelques mois après que les tensions entre deux de ses membres, la Grèce et la Turquie, eussent conduit le président Macron à la juger « en état de mort cérébrale » ! Les producteurs américains de gaz de schiste et de pétrole de schiste profitent de la flambée des prix de l'énergie et sont arrivés à lever les inhibitions des Européens relativement à leurs produits, extrêmement néfastes pour les milieux naturels et le climat. Enfin, last but not least, Allemands, Polonais et autres Européens se tournent vers les industriels américains de l'armement et de l'aéronautique pour se réarmer à la hâte... au risque de précipiter la mort de l'industrie française de l'armement.

La destruction des gazoducs ruine tout espoir de paix négociée avec la Russie. Elle met aussi en grande difficulté l'industrie allemande et rend les Européens plus dépendants que jamais de Washington, en matière militaire comme en matière énergétique. Protégés par deux océans, les États-Unis n'ont eux-mêmes rien à craindre d'une aggravation du conflit européen et si celui-ci tourne mal, ils profiteront d'une nouvelle vague de plusieurs millions d'immigrants européens, éduqués, travailleurs et de culture compatible avec la leur. Du pain bénit !

Cela vaut-il pour autant la peine de prendre le risque de saboter les gazoducs ? Ce genre d'opération a dû mobiliser beaucoup de moyens et plusieurs dizaines d'hommes, avec la participation des Britanniques, et il est hautement probable que les commanditaires seront dévoilés un jour. S'ils se révélaient être américains, l'affaire ruinerait le statut international des États-Unis (et de leur monnaie, le dollar). Mais on peut faire confiance à la CIA pour fabriquer si besoin de fausses preuves contre la Russie.

- La Russie

Venons-en à la dernière hypothèse : un sabotage russe. Il n'aurait rien de surprenant car le Kremlin est coutumier des attentats hors sol, depuis l'assassinat de Trotski jusqu'à la tentative d'assassinat de l'espion Skripal en passant par celle de Jean-Paul II. Mais quel intérêt aurait-il à détruire ses propres infrastructures et se priver durablement de tout espoir d'écouler son gaz en Europe ? À première vue aucun. Cela dit, les Russes engrangent plus de recettes que jamais grâce à l'explosion des cours du pétrole et surtout du gaz, malgré une production en baisse. Ils ne se soucient donc plus de rétablir leurs livraisons à l'Union européenne et se contrefichent des gazoducs de la Baltique.

Dans ces conditions, leur destruction ne revêtirait plus pour eux qu'une dimension symbolique. C'est une hypothèse lourde de conséquences : elle signifie que, comme Churchill à Mers el-Kébir, Poutine a voulu montrer que désormais, les ponts étaient rompus avec l'ennemi et qu'il n'y a plus de compromis possible.

Peut-être le maître du Kremlin compte-t-il sur le « général Hiver », fidèle allié de la Russie (1812, 1941) pour provoquer le chaos au sein d'une Union européenne désorganisée par le manque d'énergie. Peut-être aussi veut-il montrer qu'il est prêt à frapper d'autres infrastructures sensibles (câbles téléphoniques, électriques, etc.). En tout cas, il ne craint plus d'évoquer l'emploi d'armes nucléaires tactiques dans le cas où la guerre le nécessiterait. Reste à se demander si le peuple russe le suivra jusque-là, et pour quel avenir ?

Significativement, tandis que bouillonnaient les eaux de la Baltique, le président russe célébrait avec emphase l'annexion de l'Ukraine orientale. Il ne s'est pas privé de lancer des imprécations contre l'Occident avec une violence que l'on rencontre d'habitude chez les décolonialistes d'Afrique ou du Moyen-Orient : « Les élites occidentales sont toujours restées colonisatrices et discriminent les peuples. L’Occident n’est pas prêt à regarder son passé, ses crimes, et à se repentir » (les mêmes accusations pourraient s'appliquer à la Russie).

Quoi qu'il advienne, c'en est fini de « l'Europe de l'Atlantique à l'Oural » dont rêvait le général de Gaulle. L'Union européenne est désormais isolée dans un monde qui lui est devenu massivement hostile (voir les votes de l'ONU et de l'Organisation de Coopération de Shanghai sur la question ukrainienne). Elle n'a d'autre choix que la protection de Washington. Lui faudra-t-il aussi renier Tolstoï, Dostoïevski et Tchaïkovski ?

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-10-07 14:47:09

 
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