Guerre d'Ukraine

Faut-il avoir peur de Poutine et Xi Jinping ?

12 janvier 2022. Nos alliés de Washington en sont convaincus : la paix mondiale est à nouveau menacée. Heureusement, les États-Unis sont là pour nous protéger comme ils ont déjà su protéger les Orientaux des méfaits de l'islamisme et des talibans. Mais qui faut-il craindre le plus, de Poutine ou de Xi Jinping ? Le premier, dit-on, voudrait envahir l'Ukraine. Le second vise Taiwan...

Poutine et Xi Jinping avant le sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai en 2018.La Russie et la Chine ont en commun l'expérience du marxisme-léninisme. L'une et l'autre en sont sorties en en payant le prix fort et tout en conservant une pratique autoritaire du pouvoir. Ces deux grands États ont aussi un autre point commun dont nous sommes peu conscients : ils n'ont pour ainsi dire jamais agressé personne (note) ! Tout le contraire du Japon, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France, de l'Italie, de la Turquie, des États-Unis, de l'Espagne, de la Pologne, de la Suède, du Danemark, etc., etc.

La Russie bénéficie d'un espace immense. C'est un atout mais aussi une fragilité du fait de sa faible densité et de sa situation géographique au coeur de l'Eurasie. Il s'ensuit que tout au long de son Histoire, le pays a dû lutter contre des envahisseurs tous azimuts, des Mongols aux Allemands, en passant par les Suédois, les Polonais, les Turcs, les Français, les Japonais, sans compter les Anglo-Saxons pendant la guerre civile de 1920.

Elle n'a par contre jamais pris l'initiative d'une guerre d'agression... du moins dans le cadre européen. Au XVIIIe siècle, c'est à l'invitation des autres puissances, la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, qu'elle a participé au dépeçage de la Pologne et à la guerre contre la France.

- La Russie : neutraliser ses confins

La Russie, dès qu'elle eut repoussé l'oppresseur mongol, au XVIe siècle, s'est seulement appliquée à sécuriser ses confins. Elle a dû repousser l'Ottoman, un vrai agresseur celui-là, avec lequel elle a été en conflit permanent pendant trois à quatre siècles. Elle a aussi pris possession de son hinterland sibérien jusqu'au Pacifique. Elle s'est enfin assuré la maîtrise de l'Asie centrale d'où étaient venus les envahisseurs mongols et turcs. Ensuite, tout au long de son Histoire, elle a cherché des accès maritimes, autant de branchies indispensables à sa respiration : la mer Baltique, la mer Noire, enfin l'océan Pacifique.

Au début du XXe siècle, à l'issue de la Première Guerre mondiale, la Russie a vu ressurgir les démons du passé : tentatives de dépècement de l'empire dans sa partie asiatique, fermeture des Détroits entre la mer Noire et la Méditerranée, et même invasion polonaise. Quand s'est levée en Allemagne la menace hitlérienne, que les démocraties et la SDN n'ont pas su empêcher, Staline, nouveau maître du pays, a pris le parti de négocier, faute de pouvoir résister à une nouvelle agression. S'en est suivi le pacte de non-agression, assorti du partage de la Pologne et complété par une attaque de la Finlande. Toujours l'obsession de neutraliser les confins.

Après l'épreuve de la « Grande Guerre patriotique » (vingt millions de morts et un pays ravagé), Staline aura soin de prendre des gages afin d'éviter le retour des heures sombres. D'où la vassalisation de l'Europe centrale et l'accent mis sur l'armement. Aujourd'hui, après le dépècement de l'ancienne URSS sous l'ère Eltsine, Poutine n'agit pas autrement, toujours mû par la crainte d'une nouvelle dissolution de l'empire.       

- La Chine : consolider la Grande Muraille

En Chine, le gâteau des Rois et... des Empereurs. Caricature politique française, Henri Meyer, XIXe siècle, Paris, BnF.Il en va de même avec la Chine, quoique pour des raisons opposées. Le « pays du Milieu » (c'est son nom officiel, Zhongguo en mandarin) se caractérise par une forte densité démographique et une situation quelque peu isolée, entre la mer de Chine et les déserts de Mongolie et du Tibet.

Très largement autosuffisant et riche d'une civilisation trimillénaire, il n'a jamais eu grand souci de chercher ailleurs de quoi se substanter. Mais par là-même, sa richesse a attiré de tous temps la convoitise de ses voisins, les barbares Huns, Mongols, Mandchous ou encore Tibétains. Jusqu'aux Japonais qui ont tenté d'envahir la Chine une première fois au XVIe siècle avant de s'y reprendre aux XIXe et XXe siècles.

Au demeurant, quand elle s'est hasardée à sortir de ses frontières, l'armée chinoise s'en est rarement tirée avec les honneurs. Ainsi a-t-elle été battue par les Arabes en 751 à Talas (Kirghizie actuelle), repoussée en Corée en 1950 et au Vietnam en 1979. Dans l'Himalaya, face aux Indiens, les Chinois se limitent à quelques coups de gourdin (parfois mortels, il est vrai).

Pour les dirigeants de la Chine, la géopolitique se limite à un impératif : prévenir toute nouvelle agression. Cela a commmencé il y a près de 3000 ans, quand les premiers royaumes du bassin du Fleuve Jaune ont commencé à ériger une Grande Muraille pour se protéger des invasions venues de la steppe.

Menacer pour éviter d'être agressé

À partir de ce constat, tout s'éclaire, que ce soit l'attitude de Poutine à l'égard de l'OTAN et de l'Ukraine ou celle de Xi Jinping à l'égard de Taiwan et des États-Unis.

Poutine a commencé de voir rouge en 2014 quand le nouveau gouvernement ukrainien a enlevé au russe, langue de 20% de la population du pays, son statut de langue officielle, et quand il a pris langue avec l'OTAN et l'Union européenne. Le président russe a derechef occupé le Donbass russophone et annexé la Crimée, terre russe pendant deux siècles, devenue ukrainienne par accident en 1952. 

A-t-il sérieusement aujourd'hui le projet d'envahir le reste de l'Ukraine ? Ce serait le symptôme d'une grave perte de sens. L'Ukraine, État pauvre, corrompu et fracturé, ne serait d'aucun profit pour la Russie. Les Russes aspirent à seulement desserrer l'étau de l'OTAN, bras armé de Washington, qui leur rappelle fâcheusement les pires heures de leur Histoire. C'est ce que  le vice-ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Riabkov a dû s'efforcer d'expliquer à la secrétaire d’État adjointe Wendy Sherman, à Genève, en ce début janvier 2022. Mais il n'est de pire sourd que celui qui ne veut rien entendre.

Il en va de même de Xi Jinping dans son bras de fer avec Washington autour de Taiwan. Il n'est que de regarder la carte de la région. Sur tout son littoral, la Chine est bordée par des archipels et des îles inféodées à son principal rival du jour, les États-Unis. C'est comme une chaîne qui menace d'enfermer la Chine dans ses frontières terrestres. Difficile à admettre de la part d'une nation qui a tout le temps vécu dans la hantise de l'invasion. Cela explique les tensions actuelles dans la mer de Chine et le caractère intolérable pour les dirigeants de Pékin d'une indépendance formelle de Taiwan. Doublement intolérable car Taiwan fait partie de l'aire chinoise et son indépendance serait le signe que les dirigeants chinois ont perdu la faveur du Ciel, absolu déshonneur.

Les dirigeants américains, qui tiennent encore, pour quelques décennies, les leviers de la géopolitique, sont-ils en mesure de comprendre ces contraintes qui pèsent sur leurs rivaux et néanmoins partenaires ? Au vu de leur expérience passée au Moyen-Orient et en Afghanistan, il est permis d'en douter.

André Larané

Post-scriptum : un an plus tard, force est de constater que nous nous sommes trompés. Nous n'avons pas cru que le président russe attaquerait l'Ukraine le 24 février 2022 car il n'y avait aucun intérêt objectif. Nous commençons maintenant à comprendre pourquoi il a pris ce risque. Comme l'état-major allemand en juillet 1914 qui a précipité la guerre avec la Russie parce qu'il craignait que celle-ci ne renforce son armée au point de bientôt être en mesure d'écraser l'armée allemande, le président russe a jugé que les Ukrainiens, avec le soutien actif de l'OTAN et des Américains, était en voie d'acquérir une supériorité militaire sur les Russes eux-mêmes. Il a craint qu'ils ne soient bientôt en mesure de reprendre le Donbass sécessionniste et la Crimée revenue à la Russie. Il a donc pris les devants. Son analyse a été validée à posteriori par l'ex-chancelière Angela Merkel qui a reconnu le 7 décembre 2022 que les accords de Minsk de 2015 n'avaient d'autre but que de laisser à l'armée ukrainienne le temps de se refaire une santé avant de repartir à l'offensive...

Publié ou mis à jour le : 2024-02-21 16:41:28

Voir les 22 commentaires sur cet article

ED (01-03-2022 15:35:38)

je rejoins les protestations à la teneur de cet article. la Russie ,pour laquelle j'ai beaucoup de sympathie par ailleurs ,est le plus grand état de la planète. Cet état aurait un besoin organique de... Lire la suite

JIBE (27-02-2022 18:20:24)

La RUSSIE n'a jamais agressé personne ! La RUSSIE au cours de son histoire n'a fait que cela, agresser ses voisins pour agrandir son territoire. On croit rêver quand on lit l'analyse de monsieur Lar... Lire la suite

Yves (10-02-2022 20:03:21)

"Neutraliser ses confins" : en clair, cela veut dire colonisation par la proximité géographique . Et si la France, l'Angleterre etc. avaient été riveraines de pays africains, auraient-ils été autori... Lire la suite

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