Sabotage des gazoducs de la Baltique

Nord Stream : un « Mers el-Kébir » ukrainien !

2 octobre 2022-12 novembre 2023 : le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 dans la Baltique est un acte de piraterie sans précédent dont il semble, un an plus tard, qu'il aurait été planifié par un officier ukrainien des services secrets (avec ou sans l'accord du président ukrainien et de l'allié américain).
L'objectif était de convaincre les partenaires allemands qu'ils n'auraient rien à gagner à négocier avec les Russes un arrêt rapide du conflit. De ce point de vue, ce sabotage pourrait avoir la même signification que l'attaque de Mers el-Kébir par la Royal Navy le 3 juillet 1940 : rendre impossible tout espoir d'accommodement avec l'ennemi, ainsi que nous l'avons écrit dans les semaines qui ont suivi le sabotage...
Nous n'avions toutefois pas imaginé l'hypothèse ukrainienne ainsi qu'il apparaît ci-après !

Les 26-29 septembre 2022, quatre explosions ont gravement endommagé les gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 dans les eaux territoriales suédoises. Ces gazoducs livraient du gaz naturel russe à l’Allemagne. Mais, mis à l'arrêt à l'initiative des Occidentaux sitôt après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, ils ne transportaient déjà plus de gaz quand ils ont été sabotés.

L'enjeu gazier germano-russe

Dès l'éclatement de l'URSS en 1991, Moscou et Berlin avaient souhaité réduire leur dépendance à l'égard des pays de transit du gaz naturel, la Biélorussie et surtout l'Ukraine. Un premier gazoduc, Yamal, est tracé à travers la Biélorussie et la Pologne. Il s'avère vite insuffisant et souffre d'être également dépendant des pays qu'il traverse.

En 2005, le chancelier Gerhard Schröder et le président Vladimir Poutine décident de la construction d'un premier gazoduc sous la mer Baltique. C'est Nord Stream 1 qui entre en service en 2012 au grand dam des pays baltes, de la Pologne et de l'Ukraine, privés des péages afférents. Berlin et Moscou entreprennent ensuite de doubler sa capacité en lançant la construction de Nord Stream 2. Sa mise en service est programmée en 2021.

Au sommet de l'OTAN de 2018, le président Trump fustige l'Allemagne, devenue dépendante de la Russie cependant que Washington dépense « des milliards et des milliards de dollars » pour la protéger !  

Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch, qui perd de précieuses recettes liées au transit du gaz russe, négocie avec Moscou une réduction d'un tiers du prix du gaz destiné à son industrie métallurgique. En échange, il prolonge jusqu'en 2042 le bail russe sur le port militaire de Sébastopol, en Crimée. Mais, jugé trop accommodant avec son homologue russe, il est renversé le 22 février 2014 par la révolution de rue Euromaïdan.  Il s'ensuit une première occupation militaire du Donbass et de la Crimée par la Russie.

La montée des tensions entre Kiev et Moscou conduit à l'offensive russe du 24 février 2022, à la suite de laquelle l’Union européenne décrète un embargo sur les importations d'hydrocarbures en provenance de Russie...

Les deux gazoducs de la Baltique sont donc mis à l'arrêt contre le souhait des milieux d’affaires allemands, soucieux d'éviter un naufrage de l’industrie nationale, très dépendante du gaz russe. Leurs espoirs vont être annihilés par les attentats des 26-29 septembre 2022.

Le sabotage des gazoducs va aggraver la crise de l’énergie en Europe, latente dès avant l’invasion de l’Ukraine. Cette crise conduit les États européens à se rabattre tant bien que mal sur le gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Qatar et des États-Unis, dont le caractère néfaste pour l’environnement n’est plus à démontrer. Elle ruine ainsi la « transition énergétique » en dépit des sommes colossales englouties dans la construction d’éoliennes géantes et la rénovation thermique de logements. Le sabotage lui-même rajoute au désastre écologique en libérant dans l'atmosphère le méthane sous pression conservé dans les gazoducs...

La Russie sur la sellette

L’Histoire n’offre pas d’autre exemple de destruction d'infrastructures civiles à mille kilomètres d’un champ de bataille si l’on excepte les attentats du 11-Septembre 2001 qui relèvent du terrorisme plus que de la guerre. Reste à se demander qui a pu trouver intérêt à ce sabotage dans une mer dont les pays riverains ne sont pas officiellement en état de guerre les uns avec les autres.

Aux dires des spécialistes, il a nécessité des moyens militaires sophistiqués comme seuls de grands États peuvent en posséder. Les forces de la Russie et de l'OTAN étant les seules à fréquenter la Baltique, avec celles de la Norvège, la Suède et la Finlande, on peut incriminer au choix la Russie ou les États-Unis, voire la Pologne ou un  État scandinave...

- La Russie

Venons-en à l'hypothèse immédiatement avancée par les médias occidentaux : un sabotage russe. Il n'aurait rien eu de surprenant car le Kremlin est coutumier des attentats hors sol, depuis l'assassinat de Trotski jusqu'à la tentative d'assassinat de l'espion Skripal en passant par celle de Jean-Paul II. Mais quel intérêt avait-il à détruire ses propres infrastructures et se priver durablement de tout espoir d'écouler son gaz en Europe ? À première vue aucun. Cela dit, les Russes engrangent plus de recettes que jamais grâce à l'explosion des cours du pétrole et surtout du gaz, malgré une production en baisse. Ils ne se soucient donc plus de rétablir leurs livraisons à l'Union européenne et se contrefichent des gazoducs de la Baltique.

Dans ces conditions, leur destruction ne revêt pour eux qu'une dimension symbolique. C'est une hypothèse lourde de conséquences : elle signifie que, comme Churchill à Mers el-Kébir, Poutine aurait voulu montrer que désormais, les ponts étaient rompus avec l'ennemi et qu'il n'y avait plus de compromis possible.

- La Pologne

En flèche dans la guerre d'Ukraine, la Pologne est l'alliée privilégiée de Washington en Europe et au sein de l'OTAN. Comme les États baltes, elle garde une dent contre Moscou mais son ressentiment à l'égard de Berlin est à peine moindre. Le 1er septembre 2022, Jaroslaw Kaczynski, chef du parti Droit et Justice (PIS) au pouvoir, a ainsi déclaré qu'il allait demander à l'Allemagne la somme colossale de 6 200 milliards de zlotys (1 315 milliards d'euros), correspondant aux dommages infligés au pays par le IIIe Reich !

De façon plus prosaïque, la Pologne a été contrariée par la mise en service de Nord Stream 1 et la construction de Nord Stream 2, qui venaient concurrencer ses propres gazoducs terrestres, car l'Allemagne pouvait dès lors se passer d'elle pour ses approvisionnements en gaz.

Pour ne rien arranger, Varsovie s'irritait depuis le début de l'année de la mauvaise volonté affichée par Berlin (et Paris) dans la guerre non déclarée contre la Russie. Elle craignait que les milieux d'affaires allemands ne poussent à l'allègement des sanctions et en particulier de l'embargo sur l'énergie. Avec la destruction de Nord Stream, cette crainte devient sans objet car, embargo ou pas, ils ne peuvent de toute façon plus compter sur le gaz russe pour de longues années. 

Par une heureuse coïncidence, dans les jours mêmes où survenaient les explosions sous-marines, un nouveau gazoduc était mis en service entre la Norvège et la Pologne, via le Danemark, refaisant de la Pologne un fournisseur incontournable de l'Allemagne ! De là à penser que Varsovie a pu provoquer ces explosions, il y a toutefois un pas difficile à franchir : un acte de cette sorte, qui relève de la grande piraterie, requiert des moyens sophistiqués et une extrême discrétion, impossible à concevoir de la part d'une puissance moyenne comme la Pologne dont les forces armées sont très étroitement intégrées à l'OTAN et proches du Pentagone.

- Les États-Unis

Plus qu'aucune autre puissance, les États-Unis sont coutumiers des coups fourrés, le plus spectaculaire de ces dernières années étant l'invasion de l'Irak sous le faux prétexte d'éliminer des armes de destruction massive. On ne peut donc exclure a priori leur responsabilité dans le sabotage des gazoducs de la Baltique. On ne compte pas non plus les coups d'État fomentés par la CIA, parfois avec le concours de son allié britannique, le MI6 : Mossadegh (1953), Arbenz (1954), Allende (1973), etc.

Depuis l'implosion de l'URSS, il y a trente ans, Washington n'a de cesse de vouloir affaiblir et isoler la Russie.  Aussi ce drame lui est-il est à maints égards profitable. Il a revigoré le Pentagone après l'humiliante déculottée de Kaboul en août 2021. Il a poussé les Européens dans le giron de l'Amérique. L'OTAN, bras armé du Pentagone, a repris des couleurs quelques mois après que les tensions entre deux de ses membres, la Grèce et la Turquie, eussent conduit le président Macron à la juger « en état de mort cérébrale » ! Les producteurs américains de gaz de schiste et de pétrole de schiste profitent de la flambée des prix de l'énergie et sont arrivés à lever les inhibitions des Européens relativement à leurs produits, extrêmement néfastes pour les milieux naturels et le climat. Enfin, last but not least, Allemands, Polonais et autres Européens se tournent vers les industriels américains de l'armement et de l'aéronautique pour se réarmer à la hâte... au risque de précipiter la mort de l'industrie française de l'armement.

La destruction des gazoducs ruine tout espoir de paix négociée avec la Russie. Elle met aussi en grande difficulté l'industrie allemande et rend les Européens plus dépendants que jamais de Washington, en matière militaire comme en matière énergétique. Protégés par deux océans, les États-Unis n'ont eux-mêmes rien à craindre d'une aggravation du conflit européen et si celui-ci tourne mal, ils profiteront d'une nouvelle vague de plusieurs millions d'immigrants européens, éduqués, travailleurs et de culture compatible avec la leur. Du pain bénit !

Cela vaut-il pour autant la peine de prendre le risque de saboter les gazoducs ? Ce genre d'opération a dû mobiliser beaucoup de moyens et il est hautement probable que les commanditaires seront dévoilés un jour. S'ils se révélaient être américains, l'affaire ruinerait le statut international des États-Unis (et de leur monnaie, le dollar). Cela dit, on peut faire confiance à la CIA pour fabriquer si besoin de fausses preuves qui les disculperait.

- L'Ukraine

Washington a rapidement renoncé à accuser le Kremlin du sabotage, l'intérêt des Russes à détruire les gazoducs étant à peu près nul. Mais un an après, nous sommes à peine mieux renseignés.

Aux dernières nouvelles, d'après un article fouillé du Washington Post (6 juin 2023), la CIA aurait été avertie dès juin 2022 que six membres des forces d'opérations spéciales ukrainiennes envisageaient de saboter lesdits gazoducs. Ce commando aurait agi sur ordre du commandant en chef de l'armée ukrainienne, le général Valery Zaluzhny, avec le soutien tactique des services secrets norvégiens. Le président Zelensky aurait quant à lui été tenu dans l'ignorance du complot afin qu'il puisse se dédouaner en cas de scandale.

Dans les mois qui ont suivi le sabotage, les enquêteurs européens ont ainsi identifié un voilier qui avait servi au transport de l'équipe et du matériel, au départ d'un port allemand. Mais beaucoup de mystère entoure encore le sabotage. On peut légitimement penser que si les Américains, tout comme les Ukrainiens, souhaitaient enlever à leurs alliés allemands l'espoir d'un retour rapide à la paix... et aux affaires, ils n'ont rien fait pour empêcher cet attentat. D'aucuns évoquent aussi la participation des services secrets norvégiens, à la fois présents en mer Baltique et très proches des Anglo-Saxons. Peut-être en saurons-nous davantage à l'ouverture des archives, dans une cinquantaine d'années !

Une fracture irrémédiable

Qui que soient les auteurs du sabotage des gazoducs, le résultat est, comme avec Mers-el-Kébir, une fracture ouverte au coeur du Vieux Continent. Significativement, tandis que bouillonnaient les eaux de la Baltique, le président russe célébrait avec emphase l'annexion de l'Ukraine orientale. Il ne s'est pas privé de lancer des imprécations contre l'Occident avec une violence que l'on rencontre d'habitude chez les décolonialistes d'Afrique ou du Moyen-Orient : « Les élites occidentales sont toujours restées colonisatrices et discriminent les peuples. L’Occident n’est pas prêt à regarder son passé, ses crimes, et à se repentir » (les mêmes accusations pourraient s'appliquer à la Russie).

Quoi qu'il advienne, c'en est fini de « l'Europe de l'Atlantique à l'Oural » dont rêvait le général de Gaulle. L'Union européenne est désormais isolée dans un monde qui lui est devenu massivement hostile (voir les votes de l'ONU et de l'Organisation de Coopération de Shanghai sur la question ukrainienne). Elle n'a d'autre choix que la protection de Washington. Lui faudra-t-il aussi renier Tolstoï, Dostoïevski et Tchaïkovski ?

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-05-12 17:13:48

Voir les 17 commentaires sur cet article

Kernet eric (06-10-2022 13:00:08)

A l’heure où les accusations et les dénégations sont légion, il est toujours utile de rappeler les enjeux liés à un événement. Sans vouloir prendre parti pour l’un ou l’autre camp, je ra... Lire la suite

Alexandre (05-10-2022 19:31:59)

Merci pour cet article. La partie abordant un possible agissement polonaise est intéressante du fait que cette hypothèse assez originale, mais crédible et constructive.

Christian (05-10-2022 08:59:31)

Il est possible que "Washington n'ait de cesse de vouloir affaiblir et isoler la Russie" mais il est tout aussi certain que, depuis plus de 22 ans, Poutine ne recule devant aucun crime pour conforter ... Lire la suite

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