Arménie

Le chemin de croix du premier État chrétien

L'Arménie et les pays limitrophes, carte journal La Croix, DR.L'Arménie actuelle est un petit État du Caucase au territoire accidenté et enclavé, dominé de partout ou presque par le mont Ararat (5000 mètres, dans la Turquie voisine). C'est sur ce mont que, selon la tradition, se serait échouée l'arche de Noé.

Le pays couvre aujourd'hui 30 000 km2 (la superficie de la Belgique ou de la Bretagne). Il est beaucoup plus étriqué que l'Arménie historique, laquelle s'étendait sur des terres aujourd'hui turques et iraniennes. Sa population s'élève à trois millions d'habitants. Elle décline du fait de la dénatalité et de l'émigration. Mais il s'y ajoute une diaspora au moins deux fois plus nombreuse (Russie, États-Unis, Iran, France...).

Victime au cours des siècles de nombreux drames, l’Arménie est revenue depuis 2020 sur le devant de la scène dans le cadre d'une nouvelle guerre avec sa voisine, l'Azerbaïdjan, la guerre de trop...

Isabelle Grégor, avec la contribution d'André Larané

Depuis le Déluge

« Le septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat » (Genèse). Quel honneur pour cette région perdue aux confins orientaux de l'Europe, entre mer Noire et mer Caspienne ! Si l'on n'est pas vraiment sûr que Noé descendit de son arche dans les territoires de l’ancienne Arménie, on sait sans aucun doute que des peuples y avaient élu domicile dès le Paléolithique, et s'y trouvèrent particulièrement bien puisqu'ils y prospérèrent.

Chaussure Areni-1, 5500 av. J.-C., Erevan, musée d'Histoire de l'Arménie.On a d'ailleurs retrouvé dans le sud du pays actuel la plus vieille chaussure de l'humanité, parfaitement conservée malgré ses 5 500 ans. Mais c'est plus à l'est, autour du lac de Van (en Turquie), que se développa à partir du IXe siècle av. J.-C. un premier royaume, dit d'Ourartou, avec une civilisation avancée pourvue d'une écriture, de forteresses, d'un système d'irrigation et d'artisans travaillant avec talent l'or, l'argent et le bronze.

Le territoire est ensuite occupé par des Indo-Européens, sans doute une des tribus thraco-phrygiennes arrivées des Balkans en Asie Mineure vers 1200 av. J.-C., à l'époque de la guerre de Troie ! Ils absorbent le royaume d'Ouratou et imposent leur langue.

Ces nouveaux-venus donnent au pays son nom actuel, Haïastan. Eux-mêmes s'appellent Haï. Selon un mythe fondateur, ils disent descendre de Haïk, arrière-petit-fils de Noé par Japhet. Il aurait régné dans la région après avoir vaincu le roi de Babylone Bel !

L'Haïastan, dénommé Arménie par les étrangers, passe sous la domination des Mèdes puis des Perses. Ainsi en est-il fait mention comme de la treizième satrapie perse sur la stèle de Béhistun à la gloire de Darius Ier. Le pays est plus tard conquis par Alexandre le Grand et tombe après sa mort sous l'emprise de la dynastie séleucide. En 189 av. J.-C., Artaxias et Zariadris, deux généraux du souverain séleucide Antiochos III, fondent respectivement les royaumes de Petite et Grande Arménie.

Tigrane II le Grand, roi d'Arménie (vers 140 av. J.-C. ; 55 av. J.-C.)La Petite Arménie est conquise par les Romains cependant que la Grande, neuf fois plus étendue que le pays actuel, conserve son indépendance autour de sa capitale Artaxate, aujourd'hui Artachat, près d'Érévan. Elle s’étend de la Méditerranée à la Caspienne.

Vers 90 av. J.-C., le roi Tigrane le Grand, lié à la dynastie parthe des Arsacides, refait l'unité de l'Arménie et forme un éphémère empire en haute Mésopotamie, entre les Parthes et les Romains. Ce succès est éphémère. En 66 av. J.-C., Tigrane II doit faire allégeance à Rome. L'Arménie devient vassale de Rome tout en conservant sa culture.

Vue des ruines de l'ancienne capitale Ani, Xe siècle, Turquie, photo G. Grégor. L'agrandissement montre l'église Saint-Sauveur, XIe siècle, Ani, Turquie, photo G. Grégor.

Le premier État chrétien

En 301, selon la chronique, saint Grégoire l'Illuminateur guérit miraculeusement le roi Tiridate qui, en retour, entraîne son peuple à se convertir au christianisme. L’Arménie devient de ce fait, bien avant Rome, le premier État à adopter le christianisme comme religion officielle !  À la même époque, à Rome, l'empereur Constantin en est encore à seulement légaliser la nouvelle religion, laquelle compte tout au plus 10% de fidèles dans tout l'empire. 

Croix gravées sur l'église de Novarank, XIIIe siècle, photo G. Grégor. L'agrandissement montre une croix khatchkar, photo G. Grégor.La spécificité de l’Arménie est renforcée le siècle suivant par une invention capitale pour la culture du pays, un alphabet national (405 ap. J.-C.).

En 451, les Arméniens, sous la direction du général Vardan Mamikonian, font face aux Perses adeptes de Zoroastre. Ils obtiennent de préserver leur identité chrétienne. Mais la même année, dans un même souci d'indépendance, ils rejettent les décisions du concile de Chalcédoine et fondent une église autocéphale monophysite (autonome), dite église apostolique arménienne ou église grégorienne !

Le royaume tombe en 636 sous la domination arabe sans perdre son autonomie ni sa foi. Malgré les pillages et l'oppression religieuse, les Arméniens s'emploient même à ériger tant et plus d'édifices religieux si bien que cette époque (VIIe-IXe siècles) fait figure d’Âge d’Or de l’architecture arménienne.

En 885, le rejeton d'une noble famille arménienne relève le titre de roi sous le nom d'Achod Ier et fonde la dynastie des Bagratides. Sous le règne d'Achot II, « le roi de Fer » (Xe siècle), l'Arménie retrouve tout son éclat autour de sa « capitale de l'An Mil », Ani, en Turquie actuelle.

Église Sainte-Croix d'Aghtamar, Xe siècle, lac de Van, Turquie, photos G. Grégor.

Une richesse culturelle considérable

Pour beaucoup, l'Arménie est synonyme de petites églises se détachant sur fond de mont Ararat (actuellement en Turquie). Il est vrai que c'est par milliers que ces monuments nous révèlent la maîtrise de l'architecture qu'ont su atteindre les Arméniens du Moyen Âge.
Alliant simplicité des formes, solidité de la construction en région sismique et finesse des décorations, elles assument une belle spécificité entre Orient et Occident. Cette originalité passe essentiellement par l'art de la sculpture qui se déploie sur les bâtiments religieux mais aussi sur ces croix, appelées khatchkars, qui diffusent l'image de l'Arbre de vie sur tout le territoire.
La même élégance des formes se retrouve sur les enluminures dont les plus anciennes datent du VIe siècle. Caractérisées par leurs couleurs vives et leurs dorures, ces œuvres d'art connaissent leur apogée au XIIe siècle et sont soigneusement conservées pendant des siècles avant d'être condamnées à l'époque du génocide et du stalinisme : posséder un livre décoré de miniatures signifiait alors risquer sa vie. Aujourd'hui il en reste près de 7 000 qui font la fierté des musées, à commencer par le Matenadaran d'Erevan qui conserve le tiers de tous les manuscrits arméniens connus.

Représentation d'un évangéliste, Bible du XIIIe siècle, Erevan, musée de Matenadaran, photo G. Grégor.

L'Arménie écartelée entre ses grands voisins

Après l'An Mil, le royaume est mêlé aux guerres entre Byzantins, Turcs et croisés. Des Arméniens s'enfuient vers l'Ouest, et notamment en Cilicie, au sud de l'Asie mineure où un descendant des Bagratides fonde un royaume de Petite-Arménie, allié aux croisés francs. Le dernier roi, Léon VI de Lusignan, est capturé par les Turcs en 1375 et va finir ses jours à Paris.

Il s’ensuit un véritable chaos (XIVe-XVIe siècles) qui oblige la population à se lancer dans une première diaspora. Au XVIe siècle enfin, les territoires arméniens sont partagés entre empire perse et empire ottoman. La partie caucasienne tombe en 1828 dans l'escarcelle du tsar, qui s'érige en protecteur des Arméniens. Il incite les Arméniens des empires perse et ottoman à émigrer en Russie pour y trouver protection.

 Carte de l'Arménie à la veille du génocide, Erevan, musée de Matenadaran, photo G. Grégor.

La montée des tensions dans la Turquie ottomane

Dans la Turquie ottomane, les Arméniens ont un statut de citoyens de seconde zone comme les juifs et les autres chrétiens : ils sont dhimmi, autrement dit « protégés ». Ils sont regroupés dans des millets, autrement dit des « nations » confessionnelles et ethniques sous l'autorité de leurs chefs religieux et avec leurs propres juges.

À défaut de recensement précis, la population arménienne dans l'empire ottoman (essentiellement en Asie Mineure et à Constantinople) est évaluée à trois millions de personnes, ce qui est important au regard de la population totale : l'Asie mineure compte environ dix à douze millions d'habitants et la capitale Constantinople, cinq à six cent mille.  

Dès les années 1860, les tensions entre les communautés s'exacerbent, d'une part du fait de l'arrivée en Asie Mineure de réfugiés musulmans en provenance des Balkans, d'autre part du fait de la paupérisation de l'État qui se traduit par une pression fiscale accrue sur l'ensemble des communautés, musulmans compris. Ces derniers supportent mal d'être aussi mal lotis que les  dhimmi.

De leur côté, les Arméniens se prennent à rêver d'une réelle autonomie à l'image des Grecs ou des chrétiens maronites du Mont Liban... Justement, l'intervention de la Russie contre la Sublime Porte en avril 1877 leur met du baume au coeur en entraînant le rattachement des provinces arméniennes de Kars, Ardahan et Batoum à la Russie par le traité de San Stefano du 3 mars 1878. Mais la protection militaire que devait leur assurer les Russes (article 16 du traité) est réduite à néant par le traité de Berlin signé dans la foulée, le 13 juillet 1878 (article 61).

Les exactions à l'encontre des Arméniens se multiplient. Elles aboutissent en 1894-1896 à des massacres qui font 200 à 300 000 morts. Le pire est à venir avec le génocide perpétré par le gouvernement des « Jeunes-Turcs » pendant la Première Guerre mondiale.

Le génocide va coûter la vie à environ 1,2 à 1,5 million d'Arméniens en 1915 et 1916, soit les deux tiers de la population arménienne. Il commence avec les 120 000 soldats arméniens mobilisés dans la IIIe Armée ottomane regroupant les six vilayets orientaux et engagés contre les Russes. Ils sont exécutés par petits groupes entre février et avril 1915 ou envoyés dans des bataillons de travail disciplinaires. Le 24 avril 1915, c'est le tour d'environ six cents notables arméniens de Constantinople. Puis des dizaines de milliers d'adolescents et d'hommes regroupés dans les villages des six vilayets orientaux et exécutés entre avril et août 1915. Enfin, les foyers de résistance potentiels ayant été anéantis, vient le tour des femmes, enfants et vieillards. Un million sont déportés en 306 convois vers les déserts du sud. 

Survivre envers et contre tout !

Les survivants du génocide sont au nombre d'environ 600 000 à 800 000. Ce sont surtout des veuves et des orphelins en Anatolie et en Cilicie. À Constantinople, 80 000 ont échappé à la déportation. À Smyrne, environ dix mille. Dans les camps de Syrie et du Sinaï, cent mille environ ont pu survivre à la déportation. Quelques dizaines de milliers d'Arméniens ont aussi pu fuir vers le Caucase russe. À ceux-là s'ajoutent quelques milliers d'artisans convertis de force et maintenus dans leur foyer, quelques dizaines de milliers d'enfants et de jeunes filles enlevés et convertis de force...

Les rescapés sont regroupés dans des camps et des orphelinats au Proche-Orient et pris en charge par des organisations caritatives. Beaucoup s'enfuient vers l'Occident, et en particulier en France, en manque de main-d'oeuvre. Après l'armistice de Moudros du 30 octobre 1918, trois cent mille survivants sont ramenés en Turquie par les Alliés mais ils seront peu après à nouveau expulsés par les kémalistes.

Les Arméniens du Caucase, protégés par les Russes, proclament la république indépendante d'Arménie le 28 mai 1918, avec pour capitale Érévan. Le traité de Sèvres de 1920 reconnaît le nouvel État et lui attribue même l'Arménie ottomane. Mais il ne sera jamais ratifié car les Turcs, guidés par Moustafa Kémal et appuyés par les bolchéviques russes, le rejettent sans équivoque.

Prise en tenaille, la petite république finit par accepter la tutelle bolchévique en décembre 1920. Elle est intégrée à l'URSS sous la forme d’une République socialiste soviétique autonome. Il en est de même pour les autres États du sud du Caucase : la Géorgie voisine, de confession chrétienne orthodoxe, et l’Azerbaïdjan, turcophone et musulman chiite.

Après la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques vont mener des campagnes auprès de la diaspora arménienne pour l'encourager à s'établir en Arménie mais ceux qui répondront à l'appel seront très vite déçus et anxieux de repartir...  

Paysage arménien, carte postale, 1930. L'agrandissement montre une vue actuelle d'Erevan depuis le monument commémorant le génocide, photo G. Grégor.

Parole de réfugié arménien

Dans son roman autobiographique Mayrig, le réalisateur Henri Verneuil rappelle son enfance de réfugié à Marseille...
Photographie d'Henri Verneuil enfant, vers 1925.« Réfugié d’origine arménienne ». Telle était l’inscription manuscrite, face à la question imprimée « Nationalité », sur ces cartes d’identité pliées en accordéon que nous allions chercher dans les préfectures de police. Dans de vastes salles garnies de bancs en bois, nous attendions des journées entières avant d’être appelés d’un nom écorché par la prononciation française, puis déformé par l’écriture. Que de fois j’ai accompagné mes tantes ou ma mère sur ces bancs de misère, tremblantes de peur devant des fonctionnaires mûris dans des bureaux, agacés par notre ignorance de leur langue, et dépassant souvent les limites de leur autorité.
- Laissez parler Madame !
- Madame est ma tante et parle mal le français, Monsieur.
- Eh bien, qu’elle aille à l’école ! C’est pas fait pour les chiens, l’école, nom de Dieu !
- Elle ira, Monsieur.
- Papiers d’état civil, son acte de naissance ?
- Nous sommes des réfugiés, Monsieur, elle a un passeport avec un visa français.
- Il me faut un acte d’état civil. Écrivez à votre mairie d’origine » (Mayrig, 1985).

Armineh Johannes, Femme arménienne centenaire armée, 1990.

Pauvre petit pays indépendant

Le drapeau de l'ArménieLe 21 septembre 1991, profitant de l'effondrement du système soviétique, la population de l’Arménie vote sans surprise pour l'indépendance. Mais jusqu'en 1998, elle devra endurer l'autoritarisme mâtiné de corruption du président Levon Ter-Petrossian, avant que Robert Kotcharian ne prenne la suite. Le 27 octobre 1999, un commando abat en plein Parlement plusieurs responsables dont le Premier ministre.

S'ensuit une longue crise politique qui aboutit à la réélection de Kotcharian. Il laisse sa place en 2008 à un pro-Russe, Serge Sarkissian, président puis Premier ministre.

Au printemps 2018, l'Arménie connaît comme d'autres pays de l'ancien bloc soviétique (Ukraine, Géorgie,...) une « Révolution de couleur ». La population d'Erevan descend dans la rue pour dénoncer la corruption du régime et l'appauvrissement du pays. Le 23 avril 2018, Serge Sarkissian démissionne et le député de l’opposition Nikol Pachinian (42 ans) accède au poste de Premier ministre, au grand déplaisir de Moscou, qui se veut le protecteur « naturel » de l'Arménie...

Vendeuse de pain arménienne, photo G. Grégor. L'agrandissement présente une scène de baptême d'adulte, 2018, photo G. Grégor.

Dépourvue de ressources naturelles et enclavée, l'Arménie reste un pays pauvre. Sa population diminue du fait de l’émigration (un million de départs dans les trente ans qui ont suivi l'indépendance) et d’une fécondité faible de type européen (1,50 enfants par femme en 2021). 

En 2002, l'Arménie participe à la fondation de l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) sous l'égide de Moscou et avec quatre autres pays ex-soviétiques. Le pays, qui est en conflit quasi-permanent avec ses voisins, se repose sur la protection de Moscou, mais celle-ci est devenue incertaine depuis l'éviction de Serge Sarkissian et surtout l'enlisement de l'armée russe en Ukraine.

Le refus obstiné de la Turquie de reconnaître le caractère génocidaire des massacres de 1915 empêche toute réconciliation entre les deux États. Mais le plus grave demeure le conflit frontalier avec l’Azerbaïdjan, issu comme l’Arménie de la décomposition de l’URSS en 1991.

Indispensable diaspora

Le 7 décembre 1988, le nord de l'Arménie était touché par un tremblement de terre qui faisait près de 30 000 morts. Cet événement tragique mit en avant la force de la diaspora d'origine arménienne qui compte 7 millions de personnes, établies essentiellement en Russie et en Amérique du nord, alors que le pays ne compte que 3,3 millions d'habitants.
L'émigration arménienne avait déjà fait émerger des communautés à Constantinople mais aussi Venise et Paris, au XIXe siècle. Mais c'est lors du génocide de 1915 que le mouvement de départ fut bien sûr le plus significatif, poussant ces réfugiés politiques à s'installer autour de la Méditerranée et en Amérique. Dans les années 1990, face à l'absence de perspectives économiques liée à la chute de l'URSS, une deuxième hémorragie vida l'Arménie de nombre de ses habitants. En général bien intégrés dans leur pays d'accueil, ces émigrés n'en oublient pas pour autant « la mère patrie » pour laquelle ils nourrissent une forte nostalgie, sans pour autant souhaiter s'y réinstaller. L'Église apostolique arménienne, autonome depuis le VIe siècle, reste un fort symbole national et un outil d'identité culturelle.
La France est le pays qui a accueilli le plus grand nombre de rescapés du génocide. Parmi les personnalités d'origine arménienne qui ont fait profiter le pays de leurs talents, citons entre autres les noms de Charles Aznavour bien sûr, mais aussi de Michel Legrand, Henri Verneuil et Alice Sapritch pour le cinéma, Édouard Balladur en politique, Youri Djorkaeff en sport, etc.

Vue de l'Azerbaïdjan depuis l'Arménie, photo G. Grégor. L'agrandissement montre une batterie d?artillerie au Nagorno-Karabakh le 3 avril 2016.

Arménie et Azerbaïdjan, ennemis irréconciliables

Voisin de l'Arménie sur 800 km, l'Azerbaïdjan, qui tire nom d'un général d’Alexandre, Atropates, s'est construit sur une identité musulmane dès le VIIe siècle. La majorité de ses habitants, d’origine turque, se sont ralliés à la confession chiite au XVIe siècle, tout comme leurs voisins iraniens. Ils forment aujourd’hui un État de près de 10 millions d'habitants avec de fortes minorités russes et arméniennes.

Quand ils ont dessiné les frontières des peuples de l'ancienne empire russe pour les intégrer dans l'URSS, en 1921, les bolchéviques et Staline ont cru habile de multiplier les enclaves ethniques de façon à entretenir les divisions au sein des futures républiques soviétiques et ainsi prévenir les tentations indépendantistes.

C'est ainsi qu'ils ont ménagé à l’intérieur de l’Azerbaïdjan un territoire autonome à majorité arménienne, le Haut-Karabagh (11000 km2 et un peu plus de cent mille habitants). Ils ont aussi rattaché à l'Azerbaïdjan la république autonome du Nakhitchevan, enclavée entre l'Arménie et l'Iran, grande comme le Haut-Karabagh et peuplée d'un demi-million d'habitants. La majorité arménienne a été très vite chassée du Nakhitchevan et, sous l'ère Gorbatchev, les Azéris ont détruit méthodiquement toutes les traces du passé arménien du territoire (églises et cimetières). 

Le cimetière de Djoulfa, victime collatérale

Parce qu'il avait la malchance d'être situé en Azerbaïdjan, le vieux cimetière arménien de Djoulfa a été entièrement rasé en 2005. Avec lui ce sont des milliers de croix khatchkars datées du XVIe et XVIIe siècle qui ont disparu, détruites à la masse pour laisser place à un terrain militaire. À travers la destruction de ce symbole de la culture arménienne, c’est la présence centenaire de la population arménienne dans la région qu'a cherché à effacer l'Azerbaïdjan en pratiquant une forme de « génocide culturel ».

Béliers sculptés de la nécropole de Djoulfa entourés de croix khatchkars, photographie de Herman Vahramian, 1972, coll. Angèle et Dickran Kouymjian, Paris.

Sarkis Baghdasarian, Nous sommes nos montagnes, monument symbole du Haut-Karabagh, 1967.En 1988, en pleine glasnost, le Haut-Karabagh, peuplé à 75 % d'Arméniens, réclama son rattachement à l'Arménie. Mikhaïl Gorbatchev ayant rejeté cette revendication, des pogroms éclatèrent dans la région, provoquant la fuite de 450 000 Arméniens qui allaient croiser près de 200 000 Azéris fuyant l’Arménie.

Trois années plus tard, la fin de l'URSS offrit une nouvelle opportunité au Haut-Karabagh d'accéder à l'indépendance avec le concours de l’Arménie-sœur. Conformément à la Constitution soviétique, le territoire organisa le 10 décembre 1991 un référendum à la suite duquel il se proclama indépendant sous son nom arménien : République d'Artsakh.

Mais Bakou ayant refusé ce droit, il s’ensuivit une guerre avec près de 30 000 morts et des milliers de déplacés. Le cessez-le-feu signé le 16 mai 1994 aboutit à l’annexion de fait du Haut-Karabagh par l’Arménie mais il ne fut suivi d'aucun traité de paix.

Automne 2020 : la guerre de trop ?

Le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan fut relancé le 12 juillet 2020 dans le district frontalier de Tovouz où deux dizaines de militaires des deux camps ont perdu la vie. Le 27 septembre 2020, des affrontements ont de nouveau lieu du côté du Haut-Karabakh, rallumant un feu qui couvait depuis des années.
Si l'Arménie (3 millions d'habitants) peut normalement compter sur le soutien de sa diaspora et de sa grande sœur orthodoxe, la Russie, l'Azerbaïdjan turcophone (10 millions d'habitants) jouit d'importantes ressources pétrolières et surtout bénéficie de l'appui de la Turquie d'Erdogan, laquelle multiplie depuis des mois les provocations aussi bien symboliques (la transformation de Sainte-Sophie en mosquée) que stratégiques (recherche de gaz dans des zones territoriales grecques).
Église arménienne d'Ispahan (Iran)Plus étonnant, l'Azerbaïdjan bénéficie d'une aide militaire d'Israël qui achète 40% de son gaz à Bakou et collabore avec lui pour surveiller l'Iran voisin.
De son côté, l'Iran, bien que comptant plus de 12 millions d'Azéris chiites, se méfie de l'Azerbaïdjan laïque, allié de la Turquie, son ennemie pluriséculaire, en bonne entente avec les États-Unis et Israël. L'Iran n'oublie pas par ailleurs que l'Arménie appartint autrefois à l’empire perse. Les Arméniens bénéficient en Iran d’une remarquable liberté de culte comme le prouvent la très belle église arménienne d'Ispahan ainsi que la présence au Parlement iranien d’élus originaires de cette minorité forte d’une centaine de milliers de personnes. Reliés par un pont sur l'Araxe, l'Iran et l'Arménie s'épaulent mutuellement pour alléger leur isolement tant géographique que politique.
Grâce aux miliciens syriens à la solde d'Ankara et aux drones israéliens, et au prix de plusieurs milliers de morts, les troupes azéries ont pu remporter la guerre  et s'emparer de la ville de Chouchi, à 15 km de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh. Le 10 novembre 2020, le président russe Poutine a imposé un cessez-le-feu aux belligérants, entérinant la récupération par l'Azerbaïdjan de ses districts frontaliers de l'Arménie. Le Haut-Karabakh demeure indépendant mais n'est plus relié à l'Arménie et au reste du monde que par une route de montagne, le corridor de Latchine.
Le 12 décembre 2022, profitant de ce que l’armée russe n’est plus en situation de protéger les Arméniens et de ce que les Européens ont plus que jamais besoin de ses hydrocarbures, l’Azerbaïdjan a resserré son étreinte sur l'enclave en fermant le corridor de Latchine sans que l'Arménie ose intervenir... Gravement défaite et abandonnée par le concert des nations, l'Arménie est aujourd'hui un réduit pauvre et en voie de dépeuplement. Elle fut le premier État chrétien de l'Histoire. Peut-être sera-t-elle aussi le premier État chrétien à sortir de l'Histoire.

Monastère de Khor Virap devant le Mont Ararat. (VIIe-XVIIe siècles), DR. L'agrandissmenent est une photo G. Grégor).

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Religion, religions
Publié ou mis à jour le : 2025-04-23 23:41:37

Voir les 4 commentaires sur cet article

Christian (17-01-2023 12:49:10)

Merci d'avoir rappelé dans cet article que les Arméniens du Haut-Karabakh sont pratiquement coupés du reste du monde depuis plus d'un mois, dans l'indifférence générale, à cause du blocage du c... Lire la suite

JP (29-12-2022 13:11:07)

L'article est utile et intéressant ; je regrette l'absence de tout lien avec l'histoire de la Géorgie qui est parfois présentée, par des Géorgiens, comme le 1er Etat chrétien et ayant toujours r... Lire la suite

Loignon (04-10-2020 12:43:16)

Je remarque que dans leur couverture du nouveau conflit au Haut-Karabakh, les médias n'évoquent pas le cas du Nakhitchevan, enclave azérie en Arménie et donc pendant symétrique de l'enclave armé... Lire la suite

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