1842. En signant le traité de Nankin avec le Royaume-Uni, l’empire chinois des Qing (dynastie mandchoue) reconnaissait son impuissance face à la flotte britannique. Pour les Chinois, c’était le début du « siècle de la honte » avec deux phénomènes destructeurs. D’un côté, le pays était découpé en sphères d’influence directement administrées par les puissances européennes (et japonaise), le pouvoir de Pékin ne s’appliquant réellement qu’à un quart du territoire ; de l’autre, profitant de la situation, nombre de provinces se révoltaient et faisaient sécession, affaiblissant encore l’autorité centrale. En dépit de ce processus de décomposition, la Chine entama à marche forcée sa modernisation et de nouvelles élites virent le jour, prêtes à prendre la relève...
Ne plus être « à la merci des puissances étrangères »
Le 14 octobre 2024, plusieurs bâtiments de guerre chinois naviguent autour de Taïwan au cours d’une opération autant spectaculaire que symbolique. Plus globalement, cette démonstration de force témoigne d’une montée en puissance de la Chine. Le pays est bien décidé à ne plus revivre cette « époque où la nation chinoise était à la merci des puissances étrangères et essuyait affronts et outrages », pour citer les mots de Xi Jinping lors de son discours pour le centenaire du Parti.
Des « traités inégaux » à la fondation de la RPC (République populaire de Chine) et au repli des nationalistes sur Taïwan, le souvenir des humiliations passées persiste dans l’imaginaire des Chinois ou, du moins, dans celui de leurs dirigeants. Il atteste du poids de l’Histoire sur l’actualité.
Les « traités inégaux »
La Chine entre dans la modernité par les « traités inégaux » par lesquels les puissances occidentales se partagent le vieil Empire en sphères d’influence.
Incapable de se réformer et de mater des révoltes incessantes, l'un des plus anciens États de l’Histoire chute et sur ses ruines émerge une République improbable.
Celle-ci hérite d’une situation insoutenable entre l’emprise de seigneurs de la guerre, l’expansionnisme japonais et les affrontements entre nationalistes et communistes. Bien après la fin de l'occupation japonaise, la guerre civile débouche sur la victoire des seconds sous la conduite de Mao Zedong qui ouvre une ère de stabilité par son régime dictatorial.
Les dix-neuvième et vingtième siècles chinois demeurent l'un des moments les plus chaotiques et sanglants de l’Histoire de l’humanité dont plusieurs événements restent plutôt méconnus, comme la révolte des Taiping qui représente à elle seule plus de morts que la Première Guerre mondiale.
Comment le vieil Empire du Milieu, adepte de la sagesse confucéenne, a-t-il pu basculer en si peu de temps dans l’anarchie ? Pourquoi l’autoritarisme intransigeant du régime communiste qui lui a succédé. et le développement frénétique du pays renvoient-ils aux heures les plus bouleversées de son Histoire ?...
Le crépuscule d’un empire millénaire (XIXe siècle-1911)
À l’aube du XIXe siècle, seuls les Portugais sont réellement implantés en Chine avec leur comptoir de Macao. Malgré un vaste marché disponible (plus de 300 millions d’habitants) et des produits prisés en Europe (soie, thé), la Chine reste méfiante vis-à-vis des étrangers qu’elle voit avec raison comme des perturbateurs de l'ordre ancestral. Le port de Canton est l’unique ville ouverte aux compagnies occidentales qui demeurent à l’écart des populations locales.
Dans les années 1790, les Anglais tentent d’établir des relations diplomatiques avec l’Empire du Milieu mais l'ambassade de George Maccartney vire à l’échec. Même chose avec celles du Hollandais Isaac Titsingh l’année suivante et de lord Amherst en 1816.
C’est à Canton, port stratégique en aval de la Rivière des Perles, face au comptoir portugais de Macao, que montent les tensions entre Anglais et Chinois. Depuis le XVIIIe siècle, la Compagnie des Indes britannique y mène un commerce très lucratif : elle y importe de l’opium depuis l’Inde, alors sa propriété et, grâce à des ventes toujours plus croissantes, finance l’exportation du thé vers le Royaume-Uni.
« Vers le commencement de 1815, les facteurs de Canton firent des représentations sur les difficultés toujours croissantes que le commerce éprouvait dans cette ville, par suite de l'oppression du gouvernement local. La cour des directeurs de la compagnie des Indes pensa qu'une ambassade à la Chine pourrait être utile, » écrit Henry Ellis (Voyage en Chine ou Journal de la dernière ambassade anglaise à la cour de Pékin, 1818)
Les autorités chinoises voient d’un mauvais œil l’explosion de la consommation d’opium ainsi que les dévaluations monétaires que ce système suscite. Malgré les nombreuses mesures de l’État chinois pour endiguer la situation, le commerce continue jusqu’en 1839 où l’empereur Daoguang décide d’envoyer ses fonctionnaires bloquer manu militari le trafic.
Londres envoie un corps expéditionnaire à la demande des compagnies commerciales anglaises. Les canonnières à vapeur poussent les autorités chinoises à signer le traité de Nankin en 1842. Celui-ci consolide les intérêts britanniques en Chine et livre à Londres le territoire de Hong Kong. Cet événement marque le début d’une époque d’assujettissement pour l’Empire du Milieu.
À leur tour, les Français et les Américains ne manquent pas de réclamer des avantages similaires. C'est bientôt la surenchère. Prétextant la réquisition d’un navire, Français et Anglais engagent une « seconde guerre de l’opium » en 1858.
La guerre se clôt rapidement avec le pillage historique du Palais d’été à Pékin en 1860. Les privilèges des Puissances se voient renforcer avec, notamment, l’obtention de la liberté de culte et le droit de circulation à l’intérieur du pays.
« C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe. Cette merveille a disparu. Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié, » fulmine Victor Hugo dans une lettre au capitaine Butler (25 novembre 1861).
La Chine passe dès lors de l’assujettissement à une quasi-colonisation. Les Occidentaux et les Japonais sont de plus en plus présents en Chine. Les missionnaires multiplient les conversions. Dans les ports sont aménagées des concessions, autrement dit des quartiers réservés aux Occidentaux.
Les Russes obtiennent des territoires à leurs frontières, les Français poussent depuis l’Indochine, les Anglais élargissent leur colonie de Hong Kong, les Allemands s'installent à Qingdao, les Japonais en Mandchourie, les Italiens à Tientsin.
Les autorités chinoises ne contrôlent réellement qu’un quart du pays autour de Pékin et n’ont aucune prise sur le littoral complètement dirigé et développé par les étrangers. Ces derniers importent des techniques, coutumes et idées troublantes pour l’ordre traditionnel confucéen : urbanisation, modes de transports, finance, commerce, lieux de sociabilités, divertissements, etc.
La dynastie mandchoue (Qing) se voit de plus en plus contestée de l'intérieur. Aurait-il perdu le « Mandat du Ciel » ?
Il s'ensuit de violentes insurrections au premier rang desquelles la révolte des Taipings qui, de 1850 à 1864, crée un État dans l’État autour de la région de Nankin.
D’autres révoltes surgissent : celle des Nian, de 1851 à 1878, depuis le centre de la Chine, ou encore celle des Douganes, de 1862 à 1877, dans les provinces musulmanes.
Outre leur aspect antimandchou, ces mouvements émergent à cause de la grande pauvreté qui sévit chez les classes laborieuses, souvent menées par des personnalités religieuses, des élites rêvant de l’ancienne dynastie Ming, ou des sociétés secrètes. La révolte des Taipings, la plus significative en pertes humaines, témoigne également des influences étrangères avec l’élaboration d’une doctrine vaguement chrétienne par le chef des insurgés.
C’est dans ce contexte de double conflit, étranger et civil, que le régime lance une série de réformes qualifiée de « période d'auto-renforcement ». Puisant son inspiration dans le Japon de l’ère Meiji, il vise à récupérer les techniques occidentales performantes tout en conservant l’ordre traditionnel. « Le savoir chinois pour la structure fondamentale ; le savoir occidental pour la pratique, » écrit Zhang Zhidong (écrivain et fonctionnaire réformiste chinois)
Sous l’impulsion de l’impératrice Cixi, les mandarins de la haute fonction publique créent de nouvelles lois, académies, industries. Mais en cela comme dans la lutte contre les insurrections, ils se font assister par les Occidentaux, ce qui a l'effet d'exacerber la haine de nombreux Hans pour les Mandchous comme pour les étrangers.
Une nouvelle insurrection éclate contre les étrangers, la révolte des Boxers de 1899. Malgré le soutien de l’impératrice Cixi, qui se saisit de l’occasion pour faire pression sur les Puissances, elle est vite défaite.
Devant cet échec, l'impératrice ne se laisse pas démonter. Elle étend la modernisation aux institutions politiques : les élites sont renouvelées par la nouvelle bourgeoisie, le vieux système d’enseignement est remplacé, de nouveaux textes juridiques sont promulgués, des assemblées provinciales sont créées...
En une dizaine d’années, c’est un État millénaire qui est complètement rénové mais aussi déstabilisé jusque dans ses fondements.
« Ruines et décombres, au dedans de ces murs (de Pékin), ainsi que je m'y attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles, » note Pierre Loti (Les Derniers jours de Pékin).
La naissance chaotique d’un nouveau régime (1911-1925)
Le 10 octobre 1911, une insurrection républicaine éclate à Wuhan, dans le centre-ouest du pays, sous l'égide du parti Tongmenghui, qui deviendra le Guomindang. Elle ne tarde pas à s'étendre à d’autres provinces du sud et de l’ouest.
Des provinces comme la Mongolie et le Tibet, sans s’unir à la révolte, déclarent leur indépendance. En quelques mois, la révolution atteint le littoral, à Shanghai.
Yuan Shikai, homme fort du régime, est envoyé pour mater la révolte mais, sentant la fin des Qing, il préfère devenir un des négociateurs privilégiés entre les révolutionnaires et le régime agonisant.
C’est dans cette ville que débarque Sun Yat Sen, chef nationaliste alors en exil. Il proclame la République le 1er janvier 1912 dans la nouvelle capitale Nankin et en devient le premier président. Il crée son garant, le parti du Guomindang.
À la fin du même mois, Yuan Shikai obtient l’abdication du jeune empereur Puyi qui reste captif dans la Cité Interdite. Fort de ce succès, il déchoit Sun Yat-Sen eet devient président à sa place.
« - Professeur, suis-je toujours l’empereur ?
- Vous serez toujours empereur à l’intérieur de la Cité Interdite. »
(Dialogue entre Puyi et son précepteur dans Le Dernier Empereur, Bertolucci, 1987)
Outre la pauvreté de la population, la domination des Puissances, la faiblesse de l’Empire et le ralliement des élites, la révolution du « Double Dix » est le fruit d’une lente modification des mentalités chinoises, travaillées par les journaux, les universités, les traductions de textes occidentaux.
La période 1900-1920 est marquée par le Mouvement de la Nouvelle Culture qui a pour vocation d’importer des méthodes rationnelles dans la pensée chinoise, ou encore de simplifier la langue sous l’impulsion de Hu Shi.
Une nouvelle classe étudiante et intellectuelle se constitue progressivement et se manifeste lors du Mouvement du 4-Mai 1919 en réaction à l’impérialisme japonais et au traité de Versailles qui à l'issue de la Grande Guerre européenne, prétend livrer à Tokyo les possessions allemandes du Chang-toung. 
Les révolutionnaires promeuvent un régime libéral avec une Constitution, un fonctionnement démocratique et des garanties des libertés publiques, autant de prétentions qui heurtent les aspirations du président Yuan Shikai à l’autocratie.
Ce militaire issu du système impérial élimine ses opposants, supprime les Parlements, nomme arbitrairement des chefs militaires dans les provinces et impose une centralisation sans limite depuis Pékin, redevenue capitale. Il écarte les membres du Guomindang dont Sun Yat Sen qui repart en exil au Japon.
En 1915, considérant que la monarchie reste le meilleur régime pour la Chine, Yuan Shikai se nomme empereur à vie. Cette restauration n’est pas du goût des gouverneurs militaires qui, malgré leur proximité avec le nouvel empereur, se sentent menacés. Les armées des provinces du sud montent vers Pékin poussant Yuan Shikai à abdiquer. Il meurt quelques mois plus tard en 1916. S'ensuit une nouvelle période d'anarchie.
Les gouverneurs militaires nommés par Yuan Shikai administrent de façon autonome leur province en s'appuyant sur leur armée personnelle ; ce sont les seigneurs de la guerre. « Vingt-et-une provinces, vingt-et-un tyrans, » note Albert Londres (La Chine en folie, 1923).
Au début des années 1920, les nationalistes de Sun Yat Sen demeurent isolés face à ces Seigneurs de la guerre et peinent à s’affirmer pour imposer une politique bénéfique au pays. En 1922, le parti décide donc de se rapprocher du Komintern fondé à Moscou par Lénine pour combattre partout dans le monde l'impérialisme occidental.
Si Sun Yat Sen rejoint les communistes sur une stratégie de mobilisation de masse sur fond d’anti-impérialisme, il ne revient pas sur son idéologie pour autant. Celle-ci demeure fondamentalement nationaliste, au sens du « Printemps des peuples » européen de 1848 : passer d’un empire traditionnel à un État-nation libéral.
« La doctrine San Min ou du triple démisme est celle du salut de la nation : en promouvant la reconnaissance de la Chine comme l’égale des autres nations, en produisant l’équilibre politique et la justice sociale qui permettront à la Chine d’exister dans le monde, » écrit-il dans Les Trois Principes du peuple (1923)
C’est dans cette perspective de rapprochement sino-soviétique que Sun Yat Sen envoie son jeune général Chiang Kai-chek se former en Russie afin de créer une académie militaire à Guangzhou, siège du gouvernement.
Du côté soviétique, Michael Borodine, célèbre agent soviétique, est envoyé au sein du Guomindang afin de former ses cadres à la propagande de masse pour susciter le soutien du peuple. À l’époque des seigneurs de la guerre, les nationalistes contrôlent la moitié sud du pays et commencent à reconquérir le pays malgré la mort de Sun Yat Sen en 1925.
« La Chine est le pays où tout est possible. Depuis la révolution de 1911, le Guomindang rayonne sur la Chine et se reforme à Canton, de défaite en défaite ou de victoire en victoire, comme le protestantisme naissant se reformait à Genève... Voilà quatorze ans qu'ils essaient d'élever leur République, en mêlant bien curieusement la bêtise et la grandeur... » (André Malraux, Les Conquérants, 1928)
La Chine nationaliste de Chiang Kai-chek (1925 -1931)
Le nouveau chef du Guomindang décide de soumettre les Seigneurs de la guerre. Son expédition du Nord, de 1926 à 1928, lui permet de contrôler la plupart des provinces y compris Pékin. Chiang Kai-chek parvient à restaurer un semblant d’unité en remettant en place une administration claire et un État stable.
Fort de ce prestige et soutenu par une exaspération populaire anti-impérialiste, Chiang obtient peu à peu l’abrogation de la plupart des traités inégaux du XIXe siècle et la restitution de certaines concessions, centres névralgiques du pays dans lesquelles les Chinois sont de plus en plus nombreux.
Toutefois, cette réunification du pays est contrastée par la montée des divisions au sein du Guomindang. En effet, ce parti d’union nationale commence à subir des dissensions idéologiques entre sa droite, menée par Chiang Kai-chek, et sa gauche influencée par son allié le Parti Communiste Chinois, fondé en 1921. La fracture se produit en avril 1927 à Shanghai.
Dans ce port industriel aux mains des Puissances, des syndicats ouvriers dirigés par les communistes se rebellent contre les étrangers. Les forces du PCC attendent les renforts du Guomindang qui, au lieu de les soutenir, les élimine ; c’est le célèbre Massacre de Shanghai, mis en scène par André Malraux dans son roman La Condition humaine.
Chiang Kai-chek apparaît d’une part comme le chef d’une Chine unie pour les Puissances, d’autre part comme le futur autocrate du pays pour les Chinois.
En 1928, Chiang Kai-chek établit son gouvernement à Nankin et poursuit le développement d’institutions modernes : instituts de recherche, ministère de la Santé, Banque de Chine, etc. C’est également à ce moment que le Guomindang entre dans une phase dictatoriale, rompant une fois pour toute avec les idéaux libéraux de son fondateur, Sun Yat Sen.
Ce basculement d’un mouvement révolutionnaire vers un parti de gouvernement, miné par le népotisme et la corruption, détourne une partie des classes populaires vers le PCC.
« La Révolution chinoise a échoué, » constate Chiang Kai-chek et, ne croyant pas plus à la démocratie libérale qu'au bolchévisme, il choisit une autre voie pour unir la Chine. De par son éducation et ses ambitions, il suit l’actualité mondiale et observe la montée du fascisme qu’il essaye d’appliquer à son pays. Il organise ainsi un mouvement de masse, les Chemises bleues, qui lui voue un culte. Il initie également avec sa femme, Soong May-ling, le Mouvement pour la vie nouvelle, sorte de réactualisation des valeurs traditionnelles chinoises... Mais ses tentatives vont se heurter à deux redoutables adversaires : l'impérialisme japonais et le Parti communiste de Mao Zedong...




Le douloureux réveil de la Chine : 










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