Saint-Denis (93) - Le cœur battant de la nation française - Herodote.net

Saint-Denis (93)

Le cœur battant de la nation française

En 1124, quand l’empereur allemand pénètre en Champagne et menace Paris, le roi Louis VI va chercher sur le tombeau de saint Denis l’oriflamme rouge du sang du martyr. Cette oriflamme va devenir le signe de ralliement de ses vassaux et les conduire à la bataille.

C’est ainsi que la nation française a pris corps à Saint-Denis, au milieu de la plaine de France, à dix kilomètres à vol d’oiseau au nord de l’île de la Cité (Paris).

L'abbatiale de Saint-Denis et l'ancienne abbaye du XVIIIe siècle, aujourd'hui Maison d'éducation de la Légion d'Honneur (DR)

Une ville au cœur de l’Histoire passée et présente

Le terroir agricole et marécageux de l’époque médiévale, piqueté de villages et de hameaux, avec en son centre la prestigieuse abbaye de Saint-Denis, a depuis longtemps laissé place à une banlieue industrielle et dense.

Les automobilistes qui empruntent l’autoroute Paris-Lille ou se rendent à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle distinguent à peine, au milieu de ce capharnaüm, la pauvre silhouette dissymétrique de la basilique. Sans doute prêtent-ils davantage d’attention au Stade de France à l’allure interstellaire.

Tant pis pour eux. Ils passeront sans le voir à côté de l’un des plus beaux conservatoires de notre Histoire, un conservatoire tout ce qu’il y a de plus vivant avec ses habitants de multiples origines, porteurs d’espoirs et de craintes mêlés.

Saint-Denis, création d’un évêque, d’un roi et d’un abbé

La basilique est un univers en soi. Établie sur l’emplacement présumé du tombeau du premier évêque de Paris, elle couvre quinze siècles d’Histoire.

Saint Denis (d'après une enluminure du livre des heures de l'office de Tours, 1505)Décapité au IIIe siècle sur la colline de Montmartre (« mons martyrium »), saint Denis aurait marché vers le nord, portant sa tête entre ses mains, jusqu’à tomber et mourir enfin en ce lieu. Très vite, les pèlerins sont venus prier sur son tombeau. Sainte Geneviève, patronne de Paris, y fit édifier une première église vers 475.

Vers 625, l’un des descendants les plus dégourdis de Clovis, le roi Dagobert, moins tête-en-l’air que ne le dit la chanson, y fonda un monastère bénédictin. Il lui fit des dons importants et décida de se faire lui-même inhumer le moment venu à côté du saint.

De cette faveur royale, les habiles moines ne vont plus se départir jusqu’à la Révolution ! Charlemagne lui-même honorera de sa présence la dédicace d’une nouvelle basilique le 24 février 775.

La nécropole de Saint-Denis (DR)Plusieurs princes et princesses vont suivre l’exemple de Dagobert et se faire inhumer dans l’abbatiale. Bien plus tard, au XIIIe siècle, le roi capétien Louis IX, notre saint Louis, décidera de généraliser la démarche : tous les souverains français seront désormais inhumés autour du chœur de l’église, promue nécropole royale. Et pour n’oublier personne, saint Louis y fait conduire sans attendre les dépouilles de ses prédécesseurs.

Qui plus est, il confie à l’abbaye le soin de tenir à jour la chronique du règne. Ainsi les moines vont-ils devenir les historiens officiels de la monarchie capétienne. On leur doit les Grandes Chroniques de France, dont il nous reste 900 manuscrits superbement enluminés.

Pour Saint-Denis, cette consécration est l’aboutissement d’une patiente montée en puissance due à la qualité et au charisme de ses abbés.

Le plus célèbre d’entre eux est Suger. Né vers 1081, ce fils de paysan eut la chance d’être éduqué à Saint-Denis en compagnie du fils aîné du roi Philippe 1er, le futur Louis VI le Gros. Ce dernier, quand il monta sur le trône, l’appela à ses côtés comme conseiller, dans le rôle d’un Premier ministre moderne.

Suger aux pieds du Christ, sur le tympan du portail central de la basilique, 1140Personnalité d’exception, intelligent, visionnaire, énergique, Suger consolida l’État naissant avant d’être élu abbé de Saint-Denis vers 1121. C’est lui qui convainquit le roi d’arborer à la guerre l’oriflamme rouge de saint Denis… Ainsi le rouge est-il devenu la couleur des temps de crise, des guerres et aujourd’hui des révolutions !

Regrettant que le sacre des nouveaux souverains se tienne dans la cathédrale de Reims, où Clovis avait reçu le baptême, il s’assura toutefois que les « regalia », objets sacrés utilisés pour la cérémonie, soient conservés à Saint-Denis.

Mais le meilleur était encore à venir. Suger entreprit de rebâtir l’abbatiale carolingienne qui menaçait ruine. Il la voulut plus haute, plus belle et plus lumineuse que toute autre pour célébrer la gloire de Dieu.

Il en fit la promotion avec un talent à la Steve Jobs (Apple) lors de la consécration du chœur de la nouvelle abbatiale, le 11 juin 1144. Ainsi va se diffuser en quelques décennies le nouvel « art français » que les artistes de la Renaissance qualifieront avec mépris d’art « gothique » (à peine digne des Goths).

Heurs et malheurs d’une ville moyenne

Jusqu’à la fin du Moyen Âge, Saint-Denis va tranquillement prospérer autour de son abbaye. Celle-ci accueille cent à deux cents moines au maximum. Il s’agit de fils de bonne famille, pieux et instruits, qui tiennent pour un grand honneur d’être admis au sein de la communauté.

La petite ville qui s’est développée à l’ombre de l’abbaye va compter jusqu’à la Révolution un maximum de dix mille habitants (le recensement de 1328 lui attribue 2358 « feux », un feu désignant un foyer ou une famille, sans plus de précision).

Mais les pèlerinages ainsi que les cérémonies, en particulier les funérailles des Grands du royaume, lui attirent de nombreux visiteurs. L’affluence atteint des records avec la célèbre foire internationale du Lendit (du latin Indictis« au jour dit »). Elle est attestée  après l’An Mil et se tient pendant une dizaine de jours avant la Saint-Jean (24 juin).

Cette prospérité est mise à rude épreuve par les malheurs du XIVe siècle : d’abord la Grande Peste qui frappe la population à partir de 1348, puis la guerre de Cent Ans avec le passage des différentes armées et les troubles civils comme la révolte des Maillotins (1383).

Le 25 juillet 1593, c’est dans la vénérable basilique que le roi Henri IV choisit d’abjurer le protestantisme afin de se rallier la majorité catholique du pays. Ainsi met-il fin aux guerres de religion. Le pays reprend espoir et Saint-Denis pourrait croire les beaux jours revenus. Le 13 mai 1610, dans la basilique, est célébré en grande pompe le couronnement de Marie de Médicis.

Après neuf ans de mariage et force supplications, la reine a obtenu du « Vert-Galant » d’être enfin couronnée, d’une part pour écarter tout risque de répudiation, d’autre part pour s’assurer la régence en cas de veuvage, pendant la minorité de leur fils ! Le lendemain même, le roi était assassiné par Ravaillac dans une rue de Paris...

Guiseppe Canella L’Aîné, Vue prise à Saint-Denis (1831, musée d'art et d'Histoire de Saint-Denis)

Du mysticisme religieux à la ferveur révolutionnaire

Le XVIIe siècle s’annonce sous de sombres auspices. Tandis que se consolide l’État national sous la férule de Richelieu et Mazarin, l’abbaye bénédictine perd de son aura. En plein déclin, elle sera rattachée en 1691 à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (Paris) dont elle deviendra un simple prieuré.

Dans le même temps, le 28 septembre 1625, le cardinal Pierre de Bérulle a fondé à l’orée du bourg un couvent de l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Saint-Denis désormais ne s’anime plus qu’à l’occasion des grandes funérailles, avec de longs et lents convois mortuaires qui relient Versailles à la vénérable basilique (une trentaine de kilomètres parcourus en dix heures). Celles de Louis XIV, le 23 septembre 1715, vont marquer l’apogée et la fin de ce rituel austère.

Le Siècle des Lumières se traduit par un renouveau religieux, assez bref au demeurant. La communauté bénédictine de Saint-Denis se réforme et reconstruit par la même occasion son monastère. Les bâtiments médiévaux sont remplacés par un superbe ensemble classique, sur les plans de Robert de Cotte, architecte de Louis XIV, et de Jacques Gabriel, architecte de Louis XV.

Quant aux carmélites, elles bénéficient d’un coup de pouce du destin quand Louise de France, la dernière enfant du roi Louis XV et de Marie Leszczynska, dite « Madame Septième », décide le 11 avril 1770, à 33 ans, de prendre le voile et d’entrer au Carmel de Saint-Denis. Grâce à sa dot, le Carmel va engager d’importants travaux et se dote d'une chapelle néo-classique avec façade à colonnades.  

Mais quand arrive la Révolution, les biens du clergé sont nationalisés et les ordres religieux abolis.

Le 31 juillet 1793, la Convention, sur la proposition du député Barrère, rapporteur du Comité de Salut Public, décrète que « les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la République, seront détruits le 10 août prochain [pour le premier anniversaire de l’arrestation de Louis XVI] ». Une cinquantaine de tombeaux disparaissent de ce fait… Dans un deuxième temps, pour les besoins de la guerre, on va récupérer le plomb des cercueils comme des vitraux. Durant ces opérations, on se débarrasse des ossements dans un terrain vague.

La population laborieuse de Saint-Denis, artisans, marchands, manouvriers, s’engage très tôt dans la révolution et répond avec chaleur à la levée en masse du 10 mars 1793.

Sur une proposition de la municipalité, la Convention républicaine rebaptise le 17 septembre 1793 la commune de Saint-Denis du nom de « Franciade », lointaine réminiscence d’un poème de Ronsard !... La ville reprendra son nom traditionnel une dizaine d’années plus tard.

L’abbatiale est brièvement convertie en Temple de la Raison puis transformée en grenier et en hôpital militaire ! Le monastère lui-même échappe de peu à la démolition.

Il faudra attendre l’Empire et la Restauration pour que l’ensemble soit relevé de ses ruines. Par un décret du 15 décembre 1805, à son retour d’Austerlitz, Napoléon 1er émet le souhait que les filles des titulaires de la Légion d’Honneur puissent recevoir une bonne éducation aux frais de l’État. Trois lieux sont désignés à cet effet, dont l’abbaye de Saint-Denis qui accueille ses premières élèves en 1810.

À la Restauration, en 1815, le roi Louis XVIII ramène à Saint-Denis les restes présumés de son malheureux frère et de quelques autres victimes de la Révolution. Les sarcophages retrouvent leur place autour du chœur. La basilique prend l’aspect qui est le sien aujourd’hui, sauf la tour nord, démontée en 1846.

Emile Robin, Canal Saint-Denis (1904, Musée d’art et d’histoire)

Saint-Denis et la révolution industrielle

L’heure n’est plus au mysticisme. Saint-Denis, par son emplacement privilégié et la présence de cours d’eau bientôt canalisés, va s’engager dans la révolution industrielle du XIXe siècle jusqu’à devenir la plus grande zone industrielle de France, voire d’Europe.

Après 1870, la population bondit sous l’effet de l’immigration jusqu’à dépasser les 50 000 habitants. La ville s’étale au sud, dans la plaine de Saint-Denis, jusqu’aux fortifications de Paris, avec ses ateliers et ses taudis.

Faut-il s’en étonner ? Aux élections municipales des 1er et 8 mai 1892, Saint-Denis est l’une des premières communes de France à se donner une équipe socialiste. L’une de ses premières initiatives est de convertir l’ancienne chapelle du Carmel en un « temple de justice et de paix », bref, un tribunal.

Après la Première Guerre mondiale, les socialistes dyonisiens [de Saint-Denis] sont parmi les premiers à rejoindre la IIIe Internationale communiste de Lénine. Ils rallient en nombre le nouveau parti communiste issu du congrès de Tours de Noël 1920, ce qui vaut à l’ancienne cité bénédictine le qualificatif de « Ville rouge ».

HLM à Saint-Denis (1974, tableau d'Ottaviano, musée d'art et d'histoire)

Après cette parenthèse est venu le temps de la Reconstruction et des « Trente Glorieuses ». Saint-Denis s’est dotée des premières HLM (habitations à loyer modéré) avec la cité Langevin. Plus tard, à la faveur des événements de Mai 68, la « Ville rouge » a reçu une Université.

Dans le même temps, la municipalité a engagé la réhabilitation du centre urbain et de son patrimoine.

La chapelle du Carmel et le musée d'art et d'histoire de Saint-Denis (photo : Léo Michallet)L’ancien Carmel de Louise de France accueille le musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, un magnifique patchwork dans lequel cohabitent de façon stimulante les sentences austères qui rythmaient la vie des moniales avec les souvenirs de la Commune de Paris (1871). Par le fruit des hasards, le musée possède en effet la plus complète collections de témoignages de cette période révolutionnaire. Ainsi se retrouvent associées pour l’éternité deux femmes de caractère, deux Louise aux parcours opposés et similaires : Louise de France et Louise Michel !

Last but not least, le musée reçoit aussi la collection du plus illustre citoyen de la ville, le poète Paul Éluard, né à Saint-Denis le 14 décembre 1995. C’est avec émotion que les visiteurs découvrent le manuscrit raturé de son poème Liberté

Saint-Denis s’efforce aujourd’hui de conjurer les tensions nées d’une immigration tous azimuts en accueillant dans la Plaine d’importants centres d’affaires (GDF, Orange, Archives nationales…). Le Stade de France, baptisé en fanfare en 1998, avec la victoire de l’équipe de France au Mondial de foot, est devenu le symbole de cette transformation.

Le stade de France, au premier plan, le canal de Saint-Denis, à gauche la tour Pleyel, au fond la Tour Eiffel (DR)


Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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