La chrétienté médiévale en crise

Quand Prague faisait trembler l'Europe

Sur la place centrale de la Vieille-Ville de Prague, le visiteur ne peut manquer de remarquer un imposant groupe sculpté dont le style pathétique évoque les Bourgeois de Calais de Rodin. Ladislav Šaloun y a représenté le héros national, Jan Hus (Jean Huss), debout et entouré d’un cortège de martyrs et d’exilés. Alors qu’une statue baroque de la Vierge dominait les lieux jusqu’en 1918, plus rien n’en subsiste dans le paysage : les hussites lui ont ravi sa fonction d’emblème symbolique et mémoriel.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Le terme de hussites a été forgé du vivant de Jan Hus par ses adversaires. Le sobriquet était destiné à faire rire par association phonétique avec husa, qui désigne l’oie en langue tchèque. Les intéressés l’ont récusé et ont préféré se faire appeler « les Fidèles ». Avec le recul du temps, les historiens ont cependant repris à leur compte le qualificatif de hussites pour désigner l’ensemble du mouvement qui s’est réclamé de Jan Hus, au point de lui vouer un culte liturgique et de lui dédier églises, autels ou cloches.

Olivier Marin

Monument à Jan Hus, place de la vieille ville (Staroměstské náměstí) à Prague. Le réformateur religieux (au centre) y symbolise l'intégrité morale, les groupes qui l'entourent les gloires et les souffrances du peuple tchèque.

Jan Hus pris dans les tourments du Grand Schisme

Jan Hus naquit aux alentours de 1370 dans une famille rurale de Husinec, en Bohême méridionale. La région, quoiqu’elle ait disparu de nos atlas, correspond à l’ouest de la République tchèque actuelle. À quelques différences près, cependant.

Statue de Jan Hus dans sa ville natale (Husinec), quartier de Prachatice, République tchèque.Il faut d’abord savoir que le royaume de Bohême s’étendait non seulement sur la Moravie, autour de Brno et d’Olomouc, mais aussi sur des terres qui sont (re)devenues entre-temps polonaises ou allemandes, la Silésie et les Lusaces, au Nord.

Il abritait en outre, par suite de la colonisation des XIIe et XIIIe siècles, de fortes minorités germanophones : ces Allemands de l’intérieur (Deutschböhmen) formaient environ un sixième de la population globale et en venaient dans beaucoup de villes à tenir le haut du pavé.

La Bohême appartenait enfin au Saint Empire romain, une disposition qui ne limitait guère sa souveraineté, mais qui avait permis aux ducs, puis aux rois du cru, de jouer les premiers rôles parmi les princes laïcs. C’est ainsi que le roi de Bohême Charles IV de Luxembourg († 1378) était devenu ni plus ni moins que l’empereur et en avait profité pour faire de Prague, qu’il augmenta d’une cité neuve, d’une université et d’un archevêché, une métropole fastueuse.

Jan Hus ne connut pas longtemps cet Âge d’or. Monté dans la capitale pour y faire ses études, il assista au déchirement de la chrétienté en deux obédiences pontificales rivales : le Grand Schisme commençait (1378-1417).

L'empereur Charles IV (à gauche) et le roi Venceslas IV (à droite) dans la peinture votive de Jan Oček de Vlašim, XIVe siècle. En agrandissement, le roi Venceslas IV, Charles IV, empereur romain germanique, Jobst de Moravie, 1430, Galerie nationale de Prague.

Le nouveau roi de Bohême Venceslas IV n’était pas non plus à la hauteur. En conflit avec l’archevêque de Prague et les barons, il finit par perdre en 1400 le titre de roi des Romains. Comme beaucoup de ses compatriotes, Hus ressentit vivement cette double crise et misa sur une réforme générale de l’Église et de la société. Il puisa pour ce faire à différentes sources.

Jan Hus prêchant, manuscrit Jenský kodex, 1490. En agrandissement, Jan Hus est privé de sa dignité sacerdotale, Ulrich Richental, vers 1464, Allemagne, Konstanz.À Prague s’étaient succédé depuis quelques décennies des prédicateurs charismatiques comme Conrad de Waldhausen († 1369) et Milíč de Kroměříž († 1374), qui s’étaient faits une spécialité de l’appel à la conversion des mœurs. Hus prit leur relève sitôt nommé recteur de la jeune chapelle de Bethléem (1402).

Parallèlement, il découvrit avec enthousiasme les écrits de John Wyclif († 1384), un théologien d’Oxford qui n’avait pas hésité à dévaloriser l’institution ecclésiastique et les sacrements au nom de l’immédiateté de la prédestination. Cette référence à un auteur censuré valut à Hus, alors qu’il était au départ choyé par l’archevêque, de tomber en disgrâce (1408).

Hus se rapprocha alors du roi Venceslas et patronna une réforme assez semblable au gallicanisme : on y retrouve le même mélange d’anti-romanisme, de défense des traditions nationales et de sacralisation de la figure monarchique. Il s’y ajoutait une note germanophobe spécifique.

Les partisans de Hus firent en effet avaliser par le roi une modification de la répartition des voix au sein de l’université, qui donnait aux habitants de la Bohême la majorité absolue. Après que les Allemands eurent quitté Prague en masse, le hussitisme s’identifia peu ou prou avec la cause tchèque.

Chronique du concile de Constance d'Ulrich Richental : Réunion des savants, évêques, cardinaux et du Saint-Père Jean XXIII dans le cathédrale de Constance.

Mais Hus n’eut pas le temps de pavoiser. Dès 1412, il s’éleva contre les indulgences que Venceslas avait laissé prêcher dans le royaume et rompit avec lui. Excommunié, exilé hors de Prague, il se mua en un prédicateur errant et adapta en tchèque l’enseignement qu’il avait jusque-là dispensé en latin. 

Jan Hus sur le bûcher, enluminure de Diebold Schilling le Vieux, Chronique illustrée, 1485.Finalement, pour sortir de l’impasse, il accepta de se rendre au concile de Constance qui venait d’être convoqué. Quoique muni d’un sauf-conduit, il fut jeté en prison, jugé pour hérésie et condamné au bûcher avec une sévérité implacable (6 juillet 1415). Son ami Jérôme de Prague subit le même châtiment un an plus tard.

Faut-il y voir une réaction de défense de la part de prélats conservateurs et bornés ? Pas nécessairement : les juges de Hus et de Jérôme venaient de déposer le pape régnant, Jean XXIII, et entreprenaient une refonte globale des institutions romaines. Mais ils avaient besoin de se désolidariser de trublions qui leur paraissaient faire le lit de l’anarchie.

L'influence de l'Église catholique s'effondre

Hus paya aussi pour les excès de ses amis restés au pays. Dès l’été précédent, son collègue Jakoubek de Stříbro († 1429) avait introduit dans quelques églises pragoises l’usage de la communion sous les deux espèces (ou utraquisme). C’était revenir à la pratique ancienne, quand les simples fidèles communiaient aussi bien au vin qu’au pain eucharistiques.
Seulement, Jakoubek le fit de sa propre initiative, sans en référer à quelque autorité que ce soit. Plus encore, il présenta la chose comme nécessaire au salut, ce qui laissait entendre que des générations entières de chrétiens avaient été damnées du fait de la négligence des prêtres. L’Église tombait de son piédestal.

L’Église négocie avec les « hérétiques »

Ainsi pourvue de deux puissants symboles identificateurs, la mémoire de Jan Hus et la communion au calice, le hussitisme devint un mouvement de masse. On le vit bien le 2 septembre 1415, lorsque 452 nobles de Bohême et de Moravie protestèrent contre l’exécution de leur ancien protégé dans une lettre ouverte au concile.

 Sigismond de Luxembourg, attribuée à Pisanello, vers 1433, Vienne, Kunsthistorisches Museum. En agrandissement, portrait de Sigismond par Albrecht Dürer, Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum.Nonobstant les menaces, ils persévérèrent en nommant sur leurs terres des prêtres acquis aux idées nouvelles. Mais l’expansion géographique et sociale du hussitisme aboutit à sa fragmentation.

L’université et l’aristocratie rencontrèrent de plus en plus de difficultés pour contenir les forces centrifuges : aux marges du hussitisme magistériel, attentif à sauvegarder les normes de foi, prospéra un hussitisme radical, qui entendait faire table rase du passé. La répression ne fit qu’attiser les tensions.

Venceslas eut beau vouloir, sur les instances de son demi-frère Sigismond de Hongrie et du nouveau pape Martin V, remettre en selle les catholiques, rien n’y fit. Des pèlerinages paniques attirèrent des foules exaltées sur des collines de Bohême centrale, rebaptisées pour l’occasion de noms bibliques (Tabor, l’Agneau, etc.).

Le rempart de chariots, tactique de guerre inédite utilisée lors des croisades. En agrandissement, le renversement des conseillers du nouvel hôtel de ville le 30 juillet 1419 (Première défenestration de Prague), Adolf Liebscher, XIXe siècle.Finalement, le 30 juillet 1419, le prédicateur Jean Želivský commit l’irréparable : il entraîna ses auditeurs à aller défenestrer les échevins de la Nouvelle Ville de Prague. Le roi Venceslas mourut à l’annonce du coup de force. La capitale s’embrasa aussitôt.

Pendant que la Chartreuse du jardin de la Vierge partait en fumée, beaucoup d’autres monastères et églises furent attaqués. Il n’y avait pas de meilleur symbole que d’entrer en révolution par la casse des pierres consacrées sur lesquelles reposait l’Église d’antan.

La succession devait échoir à Sigismond. Mais l’impétrant avait tout pour déplaire aux hussites. Il avait trempé dans la mort de Hus et avait tenu la dragée haute aux « hérétiques » de Bohême. Sur place, les troubles allèrent en se multipliant.

Le second Tabor

Les radicaux, jusque-là pacifistes, se convertirent à la lutte armée dans une atmosphère de fin du monde, qui vit refleurir de vieilles légendes millénaristes. Le Christ, prophétisait-on, revenait sur la terre de Bohême exercer sa vengeance.
Fondé en février 1420 à une soixantaine de kilomètres au sud de Prague, ce second Tabor devint le refuge et le cerveau de cette minorité agissante, qui s’imaginait en bras armé de Dieu.
Qu’on en juge : quand les Taborites écumaient le plat pays, ils ne laissaient pas d’autre choix à leurs ennemis que l’alternative entre la conversion et la mort. Seul l’ermite Pierre Chelčický critiqua cette violence eschatologique et s’en expliqua dans des écrits qui influenceront, quatre siècles et demi plus tard, un certain Léon Tolstoï.
S’ensuivirent 16 années de guerres révolutionnaires. Les hussites durent dans un premier temps faire face aux croisades lancées contre eux. À l’été 1420, puis derechef à l’hiver 1421-1422, ils parvinrent à repousser les armées de Sigismond, quoique très supérieures en nombre.
Le capitaine Jean Žižka († 1424), un hobereau borgne et déjà cinquantenaire au début de la révolution, fut le principal artisan de ces victoires. Il sut inculquer à ses troupes une discipline de fer et utiliser à grande échelle le dispositif tactique du « château de chariots » (Wagenburg), sur lesquels les charges ennemies venaient se briser et qui pouvaient aussi, une fois déchaînés, se mettre en mouvement pour servir de chars d’assaut.
Le zèle religieux des soldats hussites fit le reste. Galvanisés par la perspective de défendre leur foi commune, ils témoignèrent d’une ténacité qui faisait défaut aux croisés.

Jean Žižka, gravure sur bois, 1510. En agrandissement, statue équestre de Jan Žižka par Bohumil Kafka dans le quartier du monument national de Vítkov à Prague.

En fait de foi commune, les hussites s’étaient entendus depuis l’été 1420 sur un programme en quatre articles. En plus de l’utraquisme y figuraient la libre prédication, la fin de la domination ecclésiastique et le devoir de réprimer tous les péchés publics. Mais le flou de la formulation et le caractère disparate de ces revendications étaient gros de difficultés inextricables.

À Tabor, certains millénaristes (les « Pikarts ») évoluèrent dans un sens anti-sacramentaire et finirent sur le bûcher. À Prague, Želivský instaura une dictature théocratique qui devint vite insupportable à beaucoup ; il fut à son tour exécuté en 1422.

Bataille entre Hussites et croisés, Codex d'Iéna, XVe siècle. En agrandissement, reconstitution du bouclier Hussite d'après un original conservé au musée national de Prague.La révolution n’en avait pas fini de dévorer ses propres enfants. Pragois et Taborites, sans parler des Orebites qui tenaient l’Est de la Bohême, se livrèrent bientôt une guerre fratricide. Ce n’est qu’à l’approche du péril extérieur qu’ils firent taire leurs divisions et conjuguèrent leurs forces. Ainsi refoulèrent-ils ensemble une armée germanique à Ústí-nad-Labem, en Bohême du nord, au printemps 1426.

Mieux : à partir de l’année suivante, on les vit s’enhardir à lancer des contre-offensives tous azimuts. Des rivages de la Baltique jusqu’à la Bavière, toute l’Europe centrale vécut dès lors au rythme de ces « raids magnifiques », selon l’expression des Vieilles Annales tchèques qui est passée à la postérité.

Leur concepteur, le capitaine et prêtre taborite Procope le Grand, poursuivait plusieurs buts : annihiler la capacité de nuisance des puissances voisines ; soulager économiquement la Bohême étranglée par un long blocus ; trouver un exutoire aux querelles intestines ; last but non least, exporter les idées hussites.

Diebold Lauber, Sigismund et ses troupes arborant une bannière lituanienne, 1443. En agarndissement, la bataille de Kratzau avec Hans von Polenz (capitaine de l'armée silésienne) et son armée écrasant celle des Hussites dans la bataille du 11 novembre 1429.Sur ce dernier chapitre au moins, il dut déchanter. Des villes comme Bamberg et Nuremberg, épouvantées, se saignèrent aux quatre veines pour acheter le départ des armées tchèques. Mais bien rares furent ceux qui embrassèrent leur credo. On ne convertit pas des territoires ou des personnes en les rançonnant.

Malheur aux vainqueurs ! Le paradoxe est qu’en forçant la Chrétienté à négocier, ces expéditions punitives causèrent finalement la perte des radicaux qui les avaient lancées. De fait, devant l’échec cuisant d’une cinquième croisade à Domažlice, le nouveau concile réuni à Bâle se résolut à inviter les hussites en audience publique (1432). Sigismond, meilleur diplomate que guerrier, y poussa. Côté tchèque, le pays était exsangue et aspirait aussi à la tranquillité.

Chose inouïe dans les annales de l’histoire médiévale, l’Église traita donc sur un pied d’égalité avec les ci-devant « hérétiques ». Non pas tous, cependant : les radicaux furent progressivement marginalisés et essuyèrent le 30 mai 1434 une défaite retentissante à Lipany, face à une coalition bi-confessionnelle de seigneurs. Symbole de la théocratie révolutionnaire, Procope le Grand resta sur le carreau.

La bataille de Lipany vue par deux peintres tchèques du XIXe siècle : Luděk Alois Marold, Výstaviště, Palais industriel, Prague. En agrandissement, Josef Matyáš Trenkwald, Galerie nationale de Prague.

Deux années de négociations furent encore nécessaires pour accoucher d’une paix en bonne et due forme. Par les Comptactata de Jihlava (5 juillet 1436), les hussites réintégrèrent formellement l’Église catholique.

Mémorial consacré à la bataille de Lipany, à Lipany près de Český Brod (40km de Prague). En échange, ils se virent reconnaître les principaux acquis révolutionnaires : l’utraquisme était légalisé, et la communion sous une seule espèce tolérée seulement dans les enclaves catholiques ; la reconnaissance de la libre prédication impliquait une forme de pluralisme religieux ; les ambassadeurs bâlois durent même avaler la couleuvre de la fin de la domination ecclésiastique – les clercs perdirent 90% de leurs biens et furent évincés de la Diète, l’instance représentative du pays.

Au plan politique, les concessions arrachées par les hussites à Sigismond n’étaient moins moindres. Le roi ne put pénétrer dans Prague qu’après avoir amnistié les rebelles.

La révolution était ainsi entrée au port. Le hussitisme, lui, continuait son cours. À Prague, le cœur battant n’en était plus la chapelle de Bethléem, mais la basilique Notre-Dame-devant-le-Tyn, où officiait Jean Rokycana († 1471). Prédicateur torrentueux autant que fin politique, ce digne héritier de Hus ne céda pas d’un pouce aux catholiques revanchards.

À force de mauvaise volonté, l’application des Compactata se heurta sur place à mille difficultés pratiques et, à l’extérieur, à l’hostilité grandissante de Rome, qui n’avait pas été partie prenante de l’accord.

Plaque commémorative de Jan Rokycana, théologien hussite, archevêque de Prague, sur la façade de l'hôtel de ville dans sa ville natale de Rokycany, Josef Strachovský, 1882.

Première paix religieuse de l'Europe

L’élection en 1458 d’un roi hussite en la personne du grand seigneur Georges de Poděbrady († 1471) confirma la résilience de la Réforme tchèque. La Bohême connut enfin un gouvernement stable que la révolution hussite, coup d’État permanent, ne lui avait jamais donné.
Las, la lune de miel fut de courte durée. Quoique Georges eût essayé de tenir la balance égale entre ses sujets des deux affiliations religieuses, le pape Pie II révoqua en 1462 les Compactata.
Une nouvelle croisade s’ébranla sur ces entrefaites, plongeant le pays dans la guerre civile : le roi hussite ne réussit à conserver que la Bohême, tous les territoires adjacents passant à son rival, le roi de Hongrie Matthias Corvin († 1490). L’accession au trône de Bohême de la dynastie polonaise des Jagellons ramena un début de calme.
Après que Prague eut connu une nouvelle émeute hussite, assortie elle aussi d’une défenestration, on remit les Compactata en vigueur. La paix de Kutná Hora (1485) les érigea en loi du royaume et alla jusqu’à reconnaître à tous les habitants, serfs compris, le droit de communier librement sous une ou deux espèces.
Il n’est pas exagéré de la considérer comme la première paix de religion que l’Europe ait connue. Gare, cependant, à l’angélisme ! En étaient exclus les radicaux, c’est-à-dire les membres de l’Unité des Frères, une secte qui s’était séparée en 1467 de l’Église utraquiste majoritaire pour faire revivre l’idéal d’un christianisme extra-mondain et qui pratiquait en conséquence l’anabaptisme.

Au début du XVIe siècle, le hussitisme magistériel, bruyamment soutenu par les ordres à la Diète, avait acquis une légalité publique. Il régnait en Bohême sur les deux tiers des âmes et peut-être sur la moitié des Moraves. Pour l’observateur rétrospectif, il avait donc déjà tous les caractères d’une Réforme, au sens d’une confession établie dans un territoire donné.

Église d'Olmütz avec, au sommet du clocher, le calice, symbole des hussites (photo Michal Maňas).Survint Martin Luther. Les hussites saluèrent sa révolte contre Rome, qui brisait leur isolement : la Bohême cessait d’être une île. Les deux parties ne tardèrent pourtant pas à s’aviser des différences théologiques qui les séparaient. La thèse de la justification par la foi seule laissait les hussites froids, tandis que les luthériens s’irritaient de constater leur attachement aux sept sacrements et au principe de la succession apostolique.

Aussi le protestantisme recruta-t-il la plupart de ses adeptes non pas dans le pré carré hussite de la Bohême intérieure, mais plutôt parmi les populations germanophones des régions limitrophes, qui étaient jusque-là restées catholiques…

L’avènement des Habsbourg et les débuts de la confessionnalisation bouleversèrent le jeu. Les hussites tentèrent bien d’incarner une troisième voie entre Rome et Wittenberg (Luther). Mais la pression pour s’aligner sur l’un ou l’autre camp s’intensifia. L’Unité des Frères, alors en plein essor, conflua dans la Réforme de type suisse à laquelle l’unissaient de nombreuses affinités spirituelles.

De son côté, l’Église utraquiste s’allia avec les autres non-catholiques pour faire contrepoids au pouvoir royal. La Confession bohême qu’ils adoptèrent en commun (1575) rendit caducs les Compactata et favorisa les influences « luthéranisantes ».

Pieter Snayers, Représentation présumée de la bataille de la Montagne Blanche près de Prague, 1600-1650, Paris, musée du Louvre.

Sans perdre toutes ses spécificités, le hussitisme était alors moribond. La bataille de la Montagne Blanche (1620) et ses suites lui donnèrent le coup de grâce. La défaite du parti des ordres, qui venait de brûler ses vaisseaux en se livrant à une troisième défenestration inspirée des deux précédentes, fut aussi la sienne.

Sur ordre de Ferdinand II de Habsbourg, les derniers hussites furent déclarés hors la loi. Les Frères, à l’instar du philosophe et pédagogue Comenius († 1670), s’exilèrent. Les utraquistes n’avaient en revanche nulle part où aller. Ils rentrèrent dans le rang et devinrent, bon gré mal gré, catholiques. Un siècle et demi plus tard, quand l’empereur d’Autriche Joseph II publia la patente de Tolérance (1781), le hussitisme ne faisait plus parler de lui.

Václav Brožík, Maître Jan Hus devant le concile de de Constance, 1883, Prague, salle de Brožík de l’Hôtel de ville. En agrandissement, Václav Brožík, Élection du roi George de Podebrady, 1897, Galerie nationale de Prague.

Le « hussitisme » au cœur de l’identité tchèque

Ne sifflons quand même pas trop vite la fin de la partie. Comme il en alla souvent au XIXe siècle, le passé hussite refit surface sous l’effet des recompositions identitaires induites par le « Réveil national ».

Dans un premier temps, il excita l’enthousiasme tout à la fois des catholiques libéraux, des protestants germanophones et des révolutionnaires pré-marxistes. Mais après 1848, il devint l’étendard de la seule cause nationale tchèque.

Le poème symphonique Tàbor, du cycle Ma patrie de Bedřich Smetana, musée national de Prague. En agrandissement, l'hymnaire de Jistebnice, Vous tous qui êtes les combattants de Dieu, bibliothèque du musée national de Prague.Alors même que 90% des habitants demeuraient, au moins nominalement, catholiques, un revival hussite s’empara des arts. Smetana mit en musique le choral Vous tous qui êtes les combattants de Dieu, tandis que la peinture d’histoire se chargea d’illustrer leur geste.

À Constance comme à Husinec, des rituels commémoratifs furent organisés pour cimenter la communauté émotionnelle des Tchèques. La Première République tchécoslovaque qui naquit sur les décombres de l’Empire austro-hongrois leur donna bientôt un cachet officiel.

Le 6 juillet fut déclaré fête nationale, et la devise hussite « La vérité vaincra » orna le fronton des monuments publics. L’Église catholique, très affaiblie par un schisme interne qui déboucha en 1920 sur la création d’une Église tchécoslovaque néo-hussite, n’en put mais. Puis le régime communiste enrôla à son tour les hussites parmi les ancêtres putatifs du prolétariat.

La constitution de 1948 proclama ainsi que « les idées de liberté de pensée, de gouvernement par le peuple et de justice sociale ». Ironie de l’histoire, ces athées militants n’hésitèrent pas non plus à reconstruire en grande pompe la chapelle pragoise de Bethléem.

Pareille instrumentalisation de la mémoire hussite n’a plus cours aujourd’hui. La « révolution de velours » (1989), méfiante à l’égard du recours à la violence, s’en est sagement tenue à distance. Et la sécularisation galopante rend de plus en plus indéchiffrable un mouvement aussi saturé de références religieuses.

Le hussitisme n’est pourtant pas un objet entièrement refroidi. Si Jan Hus demeure une figure assez rassembleuse, l’image de ses disciples suscite encore des sentiments contrastés. Jean Žižka et ses séides furent-ils des fanatiques ou des libérateurs ? Le débat se poursuit.

Au total, le hussitisme est délicat à interpréter. Réforme encore médiévale, il n’a pas attendu l’imprimerie ni l’humanisme pour s’épanouir. Parce qu’il a jeté les bases d’une Église nationale, il a certes préparé le protestantisme. Mais il l’a aussi bien retardé en faisant figure d’épouvantail en Europe. Cette histoire à contretemps n’a décidément rien de linéaire.


Publié ou mis à jour le : 2021-04-30 13:35:14

 
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