La chrétienté médiévale en crise

Quand Prague faisait trembler l'Europe

Sur la place centrale de la Vieille-Ville de Prague, le visiteur ne peut manquer de remarquer un imposant groupe sculpté dont le style pathétique évoque les Bourgeois de Calais de Rodin. Ladislav Šaloun y a représenté le héros national, Jan Hus (Jean Huss), debout et entouré d’un cortège de martyrs et d’exilés. Alors qu’une statue baroque de la Vierge dominait les lieux jusqu’en 1918, plus rien n’en subsiste dans le paysage : les hussites lui ont ravi sa fonction d’emblème symbolique et mémoriel. Mais de quoi s’agit-il au juste ?

Monument à Jan Hus, place de la vieille ville (Staroměstské náměstí) à Prague. Le réformateur religieux (au centre) y symbolise l'intégrité morale, les groupes qui l'entourent les gloires et les souffrances du peuple tchèque.

Jan Hus pris dans les tourments du Grand Schisme

Par identification rétrospective, le mouvement hussite est devenu à l’époque contemporaine un moment fondateur de la nation tchèque. Son nom dérive du prédicateur pragois Jan Hus († 1415). Bien que l’appellation ait été fabriquée par ses adversaires avec une intention malveillante, les intéressés l’ont parfois assumée, en hommage à tout ce que Hus leur avait transmis par sa prédication comme par son martyre sur le bûcher.

L’exemplarité morale, le devoir de désobéissance aux ordres injustes, la critique de la centralisation romaine et le primat accordé à la loi de Dieu en constituaient le cœur. Pour autant, le hussitisme n’est pas sorti tout armé de la tête de son héros éponyme. Il n’a vraiment pris corps qu’après la première Défenestration de Prague et la mort consécutive du roi de Bohême Venceslas IV (1419), une fois engagée la confrontation entre les pays tchèques rebelles et la Chrétienté coalisée en une gigantesque croisade.

Bataille entre Hussites et croisés, Codex d'Iéna, XVe siècle. En agrandissement, reconstitution du bouclier Hussite d'après un original conservé au musée national de Prague.Au printemps 1420, les Quatre articles de Prague en définirent le programme : liberté de prédication, au mépris de tout contrôle épiscopal ; communion sous les deux espèces eucharistiques du pain et du vin (utraquisme) ; renoncement des clercs aux biens temporels et aux autres moyens de pouvoir ; punition publique des péchés offensant le plus gravement la communauté chrétienne.

Cette charte, les hussites ne l’interprétèrent cependant pas tous de la même manière. À la variante magistérielle, fidèle à la succession apostolique et encadrée par les universitaires pragois, s’opposèrent d’emblée les Taborites, prompts à couper les ponts avec la religion traditionnelle. Seuls les périls extérieurs obligèrent ces frères ennemis à s’allier.

C’est ainsi que les forces hussites refoulèrent cinq croisades successives et étendirent leur influence sur la majeure partie de la Bohême et des campagnes de Moravie, à l’exception des secteurs germanophones. La guerre contre les armées du roi des Romains et de Hongrie Sigismond de Luxembourg acheva de confondre le hussitisme, malgré ses prétentions universalistes, avec la cause nationale tchèque.

Mais sitôt le danger passé, le front uni se lézarda, au point qu’entre 1422 et 1427, les hussites n’hésitèrent pas en découdre. Les radicaux, dont les confréries de soldats levées par Jean Žižka et Procope le Rasé constituaient le fer de lance, eurent longtemps l’ascendant. Ce n’est qu’après que le concile de Bâle eut choisi de négocier que la victoire changea de camp.

La bataille de Lipany (1434), qui vit triompher la coalition des hussites modérés et des catholiques, ouvrit la voie à la reconnaissance de Sigismond comme roi de Bohême. En contrepartie, l’essentiel des Quatre articles fut entériné par les Compactata (1436), en même temps que les principaux changements révolutionnaires : l’Église catholique perdit plus de 80 % de ses biens et fut évincée de la diète de Bohême, au bénéfice de la petite noblesse et des villes.

Luděk Alois Marold, La bataille de Lipany, 1895, Výstaviště, Palais industriel, Prague. En agrandissement, Václav Brožík, Élection du roi George de Podebrady, 1897, Galerie nationale de Prague.

Par la suite, sous l’égide du roi Georges de Poděbrady et de Jean Rokycana, le hussitisme réussit à surmonter le schisme interne de l’Unité des Frères et à résister aux projets de restauration catholique. Il lui fut plus difficile de maintenir une voie moyenne entre le protestantisme et la Contre-Réforme. La défaite de la Montagne Blanche (1620) consomma sa disparition.

Le statut historique du hussitisme reste débattu. Le hussitisme ne relevait plus de l’hérésie, puisqu’il avait obtenu une légalité publique par la paix de Kutná Hora (1485), ni du schisme, au regard des altérations qu’il a fait subir aux croyances du christianisme latin. Il appartenait donc déjà au modèle cultuel et politique de la Réformation. Mais cette Réformation-là – qui a éclos avant l’imprimerie, manqué les débuts de l’humanisme et maintenu à peu près intacts les sept sacrements – était encore, à bien des égards, médiévale.


Publié ou mis à jour le : 2021-04-30 13:35:41

 
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