28 novembre 2021

Vers une quatrième guerre de Cent ans ?!

Le ton monte à nouveau des deux côtés de la Manche. La perfide Albion s'allie aux Américains pour faire échouer un juteux contrat de sous-marins entre la France et l'Australie. Il y a six siècles, elle nous humiliait dans l'attaque d'un convoi de harengs près d'Orléans. Aujourd'hui, ne voilà-t-il pas qu'elle s'en prend à nos pêcheurs de coquilles de Saint-Jacques !

Plus gravement, hélas, de pauvres hères venus de l'autre extrémité de la planète ont fui leur patrie inondée de soleil et de chants dans l'espoir fou de gagner ses rivages brumeux et cafardeux. Quel esprit diabolique a donc pu leur mettre pareille idée dans la tête ? Plutôt que de faire halte dans notre « doulce France », ils s'entêtent à vouloir traverser le détroit qui nous protège de nos voisins. Et voilà que 27 d'entre eux y ont perdu la vie. Tragique conséquence de sept cents ans de rivalités avec nos cousins d'outre-Manche, tissées de trois guerres de Cent Ans et conclues par un Brexit dont nous espérions mais en vain qu'il nous libèrerait enfin de leur arrogance insupportable.

Ils se targuent d'avoir inventé la démocratie parlementaire et la tolérance religieuse ainsi qu'aboli l'esclavage avant tout autre pays ; n'avoir jamais connu de dictature ou de révolution depuis trois siècles ; d'avoir donné naissance à la révolution industrielle, unifié le monde par leurs navires et leur langue ; d'avoir vaincu Napoléon et Hitler ; de nous avoir enfin donné les Beatles et James Bond... Soit. Mais n'oublions pas qu'ils ont aussi brûlé Jeanne d'Arc, déporté nos malheureux Acadiens, coulé notre flotte à Trafalgar et Mers-el-Kébir, etc. Faut-il ajouter que l'ignoble Buckingham, prétendument le plus bel homme du monde, a tenté de violer notre vertueuse Anne d'Autriche ? Pour ne rien arranger, ils s'offrent maintenant à Londres des restaurants mieux cotés que ceux de Saulieu et Collonges. Ils ne nous auront rien épargné !

Déjà trois interminables conflits

Nous sommes face à un contentieux très ancien et très irrationnel, comme dans les haines familiales. Parce qu'ils sont nos cousins très proches, par l'Histoire, la langue et l'anthropologie (même structure familiale), nous ne pouvons ignorer les Anglais. Rien à voir avec les Italiens, que nous aimons bien et qualifions volontiers de « Français avec le sourire » mais auxquel nous n'accordons aucune attention particulière. Pareil avec les Espagnols d'outre-Pyrénées qui nous indiffèrent depuis que Louis XIV leur a rabaissé le caquet. Quant aux Prussiens, Saxons et autres Rhénans, nous les avons toujours tenus en laisse jusqu'à ce que  Bismarck les réunisse sous l'étiquette d'Allemands. Il en a résulté trois guerres en tout juste soixante-dix ans - une vie d'homme - et depuis, tout baigne entre nous. Nous sommes autant confits d'admiration pour leurs qualités - travail, discipline, sobriété, rigueur - qu'exaspérés par ces maudits Anglais qui se donnent des airs de « Français qui auraient réussi » !

Tout avait pourtant bien commencé. Le duc Guillaume avait en 1066 remis de l'ordre dans une île livrée à l'anarchie. Il y avait imposé notre noblesse et substitué notre belle langue aux rudes parlers saxons  et celtes. Ses enfants avaient tant bien que mal maintenu leur allégeance à leur suzerain capétien. Mais comme dans la Bible, le mal est venu d'une femme. Celle-ci s'appelle non pas Ève mais Aliénor. Déçue par les performances conjugales de son royal conjoint, elle le repousse au profit d'un jeune freluquet qui, par les hasards de l'héritage, se voit offrir la couronne anglaise en 1154. Il s'ensuit un premier siècle de conflits.

- Première « guerre de Cent Ans » (1154-1259) :

N'exagérons rien. Cette première guerre s'apparente surtout à une querelle d'héritage comme en connaissent toutes les familles. On se dispute, on se réconcilie, on se re-dispute.

Philippe Auguste et son cousin Richard Coeur de Lion partent bras dessus bras dessous à la croisade avant de se fâcher à nouveau. À Fréteval, en Normandie, Philippe se fait dérober par Richard toutes les archives du royaume. Là-dessus, Jean sans Terre ayant succédé à Richard sur le trône anglais, ses barons mécontents lui imposent la Grande Charte et offrent la couronne à Louis, fils et héritier de Philippe Auguste. Louis ne se fait pas prier et débarque en Angleterre pour chasser Jean de son trône. Mais ce débarquement échoue piteusement comme tous ceux à venir.

À la génération suivante, Henri III, fils et successeur du roi Jean, débarque à Royan pour venir en aide à des barons français en conflit avec le roi Louis IX, futur Saint Louis. Au prix d'une courte guerre de Saintonge et de quelques poignées de morts, celui-ci les ramène à la raison. Les Anglais accepteront en définitive une paix de compromis à Abbeville en 1259.

- Deuxième « guerre de Cent Ans » (1337-1453) :

Le deuxième conflit franco-anglais implique les arrière-petits-fils de Saint Louis. Encore une affaire familiale et une nouvelle querelle d'héritage, cette fois autour de la couronne de France que se disputent les cousins des derniers Capétiens directs. Parmi eux l'héritier officiel Philippe VI de Valois et surtout le roi d'Angleterre Édouard III. Il va s'ensuivre une succession d'affrontements meurtriers en beaucoup plus grave que précédemment. C'est pourquoi cette nouvelle guerre de Cent Ans est la seule qui soit usuellement reconnue par les historiens.

Il faut dire que cette guerre survient à la fin du « beau Moyen Âge », après trois siècles de renouveau intellectuel et artistique (le temps des cathédrales), mais aussi économique et démographique. Le climat s'est très légèrement réchauffé, ce qui a encouragé les défrichements et profité à l'agriculture. Les surplus agricoles permettent au commerce, à l'industrie et aux villes de se développer. Il ne serait pas excessif de parler d'une première révolution industrielle. Mais au cours de ces trois siècles, la chrétienté médiévale a vu sa population quasiment multipliée par trois. Au début du XIVe siècle, les terres disponibles se font rares, les crises alimentaires se multiplient. En prime, la peste noire frappe l'Europe en 1347, près de huit siècles après sa précédente apparition.

Aux rigueurs du temps s'ajoute la violence des hommes, avec une arme nouvelle, l'artillerie, et la création des premières armées permanentes, lesquelles sont financées par les premiers impôts permanents. La guerre était à l'époque féodale une affaire de famille ; elle devient l'affaire des peuples comme l'atteste l'épopée de Jeanne d'Arc, jeune paysanne illettrée qui va rendre confiance au roi de France Charles VII et à ses affidés. Autant dire qu'on ne plaisante plus ! C'est au cours de cette guerre de Cent Ans que les nobles anglais renoncent à notre langue - langue de l'ennemi héréditaire - au profit de leur langue commune, laquelle s'est appropriée une bonne moitié de mots français mais les a rendus méconnaissables par une prononciation impossible !

- Troisième « guerre de Cent Ans » (1702-1815) :

Deux siècles et demi, c'est le temps pendant lequel la France va grandir en tournant le dos à sa cousine d'outre-Manche. Regardant vers l'Italie, l'Espagne puis l'Allemagne, elle va inventer l'État absolutiste, un bijou de rationalité qui emprunte au droit romain. Elle va surmonter les guerres de religion et la Fronde et devenir le royaume le plus puissant et le plus peuplé d'Europe, cependant que l'Angleterre s'englue dans les querelles politiques avec une monarchie réduite à l'impuissance et un respect tatillon des coutumes et des lois. C'est tout juste si en 1668, elle s'associe aux Provinces-Unies et à la Suède dans une Triple-Alliance contre Louis XIV qui commence à se montrer envahissant. Quelques années plus tard, sans rancune, Français et Anglais s'allient cette fois contre les Hollandais

Pour les Anglais, l'essentiel, désormais, est ailleurs. Petite nation insulaire sans espoir d'expansion sur le Continent, nos cousins voient bien qu'il n'y a pas de place pour deux dans la maison commune. Ils se tournent donc vers les océans. Il s'agit dans un premier temps d'en éliminer les Hollandais. C'est le sens de l'Acte de Navigation de 1651 par lequel Cromwell réserve ses ports aux navires anglais. Dans un deuxième temps, il s'agit d'en éliminer aussi les Français tout en gardant un oeil sur le Continent afin d'éviter qu'ils n'y deviennent hégémoniques. Ce sera l'objet de la troisième « guerre de Cent Ans ». Elle débute en 1702 avec une Grande Alliance contre Louis XIV qui prétend placer son petit-fils sur le trône d'Espagne ! Cette guerre de la Succession d'Espagne va laisser la France exsangue. 

À la génération suivante, alors que se prépare la guerre de Sept Ans, les Anglais brisent nos projets coloniaux, avec perfidie comme il se doit. Cela commence le 28 mai 1754 sur les bords de l'Ohio avec l'affaire Jumonville et se poursuit de l'autre côté de la planète, à Madras, le 26 décembre 1754, avec le « traité Godeheu » par lequel les Français abandonnent les Indes aux Anglais. Le traité de Paris de 1763 par lequel Louis XV renonce formellement à la Nouvelle-France consacre leur triomphe... Le poème de James Thomson prend alors tout son sens  : Rule, Britannia ! Britannia, rule the waves (« Règne, Britannia ! Britannia, règne sur les flots », 1740).

Vingt ans plus tard, la France s'offre une consolation avec le traité de Versailles qui consacre l'indépendance des Treize colonies anglaises sous le nom d'États-Unis. Mais l'aide aux Insurgents américains l'a ruinée. Et ce n'est qu'un début. Avec la perfidie qui leur est coutumière, les Anglais convainquent les Français de mettre en pratique le libre-échange, une idéologie fumeuse dont se délecte les salons parisiens. Il s'ensuit le traité de commerce Eden-Reyneval de 1786. L'industrie française, encore trop faible, n'y résiste pas. Il s'ensuit une crise sociale qui va s'ajouter à la crise frumentaire (mauvaises récoltes) et contribuer au déclenchement de la Révolution. C'est la fin prématurée de cette première « mondialisation » des temps modernes. 

La suite est connue de tous. Les révolutionnaires sont d'abord appréciés des Anglais qui se réjouissent à la fois de l'affaiblissement de leur rivale et de son adhésion à la démocratie. Mais quand ils se piquent de conquérir l'Europe et de rompre l'équilibre politique du Continent, le gouvernement de Pitt perd le sourire. À défaut de soldats en nombre suffisant, il apporte aux coalitions européennes un soutien financier illimité au prix d'un très lourd endettement. C'est « l'or de Pitt », aussi désigné par l'allégorie : « la cavalerie de Saint-Georges ». C'est ainsi que se termine à Waterloo cette troisième guerre séculaire.

Delcassé, reviens, ils ne savent plus ce qu'ils font !

Luxe, calme et volupté. Ainsi pourrait-on qualifier le siècle qui s'ouvre. C'est la plus longue période de paix qu'ait jamais connue l'Europe. Elle est à peine troublée par quelques brefs conflits, le plus douloureux étant celui qui voit pour la première fois la France affronter l'Allemagne en 1870. C'est aussi une période de progrès industriels, économiques et scientifiques sans équivalent dans l'Histoire. Résignée à sa place de second, la France s'inscrit dans le sillage de l'Angleterre. Son « anglomania » va de pair avec un épanouissement culturel sans pareil. Paris devient la Ville-Lumière, vers laquelle se tournent tous les regards. Les Anglais, impitoyables avec Napoléon, se montrent à l'opposé d'une extrême bienveillance avec nos souverains déchus, tant Louis-Philippe que Napoléon III. Il est vrai que l'un et l'autre se sont appliqués à fraterniser avec leur souveraine Victoria. Et pour la première fois depuis sept siècles, des soldats français et anglais ont combattu au coude à coude dans les tranchées de la guerre de Crimée.

Une ultime crise franco-anglaise survient toutefois quand la France prétend en 1898 annexer le bassin supérieur du Nil. Son détachement est stoppé à Fachoda et le Premier ministre Salisbury a le mot de la fin à propos de l'espace sahélien : « Laissons au coq gaulois ces sables à gratter ». Les dirigeants français se soucient désormais avant toute chose de prendre leur revanche sur l'Allemagne et ils ont plus que jamais besoin de l'alliance anglaise. S'ensuit la conclusion de l'Entente cordiale en 1904 à l'initiative du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé.

Dix ans plus tard, l'Europe entre dans la tragédie. En 1914 comme en 1940, soldats anglais et français combattront une nouvelle fois au coude à coude, non plus contre les Russes mais contre les Allemands.

Le 19 septembre 1946, à Zurich, Winston Churchill, assurément le plus grand homme d'État du XXe siècle, appelle à une fondation des États-Unis d'Europe sur la base d'une réconciliation franco-(ouest)allemande. Mais lui-même n'entend pas y associer la Grande-Bretagne. Rappelons son mot à de Gaulle à la veille du Débarquement : « Sachez-le, général ! Chaque fois qu'il nous faudra choisir entre l'Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large ». De Gaulle s'en est souvenu quand il a plus tard refusé aux Britanniques d'entrer dans le Marché commun, prélude à l'Union européenne. Son successeur à l'Élysée, Georges Pompidou, se montrera plus accommodant. Faut-il le regretter ?

Je me garderai de conclure. L'Union européenne est aujourd'hui dominée comme jamais par le poids de l'Allemagne et ses relations hostiles avec ses deux principaux voisins que sont la Russie et le Royaume-Uni rappellent une configuration politique déjà entrevue il y a 80 ans. Ne serait-il pas bénéfique pour tous de renouer avec l'Entente cordiale ?

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-11-29 06:59:36

 
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