Guerre d'Ukraine

Un nouvel ordre mondial se met en place

Le 19 mai 2023 se tenaient trois sommets internationaux : le G7 à Hiroshima, le Sommet Chine-Asie centrale à Xi'an et la 32e session du Conseil de la Ligue des Etats arabes à Djeddah… Il ne manquait qu'un Sommet de l'Union africaine, lequel avait eu lieu trois mois plus tôt à Addis-Abéba !

Cette concomitance illustre le nouveau découpage de la planète en plusieurs blocs rivaux et en tout cas opposés en tout : économie, culture, démographie, idéologie, géostratégie. Elle enterre le concept de « communauté internationale » au nom duquel l’Europe de l’Ouest et son appendice nord-américain ont régenté le monde au cours des deux siècles précédents...

En novembre 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing prit l’initiative de réunir à Rambouillet les chefs d’État et de gouvernement des principales puissances économiques de la planète afin de deviser librement des affaires du vaste monde. Le rituel s’est reproduit depuis lors, année après année, avec les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Italie et le Canada.

Ces réunions informelles du G7 (« Groupe des Sept ») firent figure de boussole pour un Occident de plus en plus désemparé par un monde en voie de lui échapper.

Quand elles débutèrent, les Européens baignaient encore dans le sentiment que le monde tournait autour d’eux. Les Occidentaux (Européens de l’Ouest et « anglosphère »), réunis pour l’essentiel au sein du G7, pouvaient se flatter de produire encore plus de la moitié de toutes les richesses mondiales. La géopolitique était dominée par la « guerre froide » entre Moscou et Washington, un héritage de la Seconde Guerre mondiale.

Dans le même temps, l’Union soviétique accusait les premiers signes de sclérose sous l’interminable direction de Leonid Brejnev. La Chine paraissait vouée à une éternelle misère dans l’ambiance crépusculaire de la fin de règne de Mao. D’après les indicateurs de la Banque Mondiale (voir le tableau comparatif 1974-2021 ci-après), elle ne produisait guère plus de richesses que l’Afrique subsaharienne ou l’Inde. C’était, rappelons-le, il y a moins d’un demi-siècle !

Rétrospectivement, toutefois, nous percevons les premières fêlures dans ce « monde européen » à travers trois défis lancés aux Occidentaux et au premier d’entre eux, les États-Unis.

Le premier de ces défis, ce fut en octobre 1973 l’annonce par onze pays arabes exportateurs de pétrole d’un embargo total sur les ventes de pétrole aux soutiens d'Israël, parmi lesquels les États-Unis, le Portugal, l'Afrique du Sud et les Pays-Bas, suite à la guerre du Kippour.

L’année suivante, le 16 août 1974, suite à un coup d’État à Nicosie, capitale de Chypre, la Turquie prétexta une menace pour la minorité turcophone de l’île et envahit celle-ci. Dans sa zone d’occupation, elle constitua très vite un État-croupion inféodé à Ankara et y installa des paysans anatoliens pour prévenir toute réunification de l’île.

Cette violation brutale du droit international n’est pas sans rappeler l’occupation du Donbass par l’armée russe en 2022 à la différence qu’elle n’a suscité aucune réaction de la part de Washington, peu soucieux de brusquer un partenaire essentiel de l’OTAN. Les Européens eux-mêmes ont entériné le fait accompli. Un demi-siècle plus tard, l’état de guerre perdure mais n’empêche pas l’État chypriote de figurer dans l’Union européenne et la Turquie dans l’Alliance atlantique.

L’année suivante enfin, en avril 1975, les États-Unis connurent la première humiliation de leur Histoire en évacuant piteusement Saigon, capitale du Sud-Vietnam. Depuis lors, les humiliations se sont enchaînées, au Liban, en Somalie et pour finir en Afghanistan. Elles témoignent de la situation défensive à laquelle sont désormais voués les Occidentaux et leur chef de file étasunien.

Relisons l’Histoire des deux derniers siècles d’un point de vue mondial et non plus eurocentré. Ainsi mettrons-nous en lumière le phénoménal tournant géopolitique par lequel l’Europe est revenue dans le lot commun.

Vie et mort de la communauté internationale

À l’époque de la Révolution française, le monde était encore « multipolaire ». La Chine de l’empereur Qianlong pouvait se prétendre « l’Empire du Milieu ». L’empire moghol (Inde du nord) et l’empire ottoman gardaient un semblant d’indépendance. L’Afrique noire restait pour l’essentiel ignorée du reste du monde.

C'est alors que les Européens de l’Ouest et en premier lieu les Anglo-Saxons tirèrent avantage d’un millénaire d’avancées exceptionnelles dans tous les domaines : mœurs, politique, culture, sciences, techniques, armement, etc. Forts de ces avancées, ils se trouvèrent en situation d’imposer à l’humanité leurs principes et leurs valeurs pour le meilleur et le moins bon.

Ils redessinèrent la carte du monde par une succession de congrès internationaux. Le Congrès de Vienne (1815) a ainsi recomposé l’Europe pour un siècle, puis sont venus le traité de Londres (1830, Grèce), le traité de Pékin (1860), le congrès de Berlin (1878, Balkans), la conférence de Berlin (1885, Afrique centrale), etc.

En 1914, l’Occident démocratique avait clairement conscience d’avoir unifié le monde sous sa coupe avec les meilleures intentions qui soient : diffuser le progrès matériel et les Droits de l’Homme ; en bref, « civiliser les races inférieures » (Jules Ferry) ! Là-dessus sont survenus les cataclysmes des deux guerres mondiales, à l’initiative des empires de la périphérie : Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie.

Les États-nations démocratiques d’Occident ont surmonté l’épreuve par leur victoire définitive sur le IIIe Reich. Les États-Unis sont apparus comme le grand vainqueur des deux confrontations et ils ont pu poser les jalons d’un nouvel ordre mondial à leur image, avec l’installation de l’Organisation des Nations Unies (ONU) au cœur de Manhattan, au lieu le plus emblématique de la modernité américaine.

À ce moment est né le concept d'une « communauté internationale » protectrice des droits individuels (Déclaration universelle des Droits de l’Homme) et des droits des États. Ceux-ci étaient garantis par le Conseil de sécurité de l’ONU. À cet organe revint le droit de décider d’actions militaires ou de sanctions contre des États fautifs. Avec un gros bémol toutefois : ses décisions sont subordonnées au droit de veto dont disposent ses cinq membres permanents : États-Unis, URSS (aujourd'hui Russie), Royaume-Uni, France et République populaire de Chine (initialement République de Chine).

Un club occidental face à un monde indifférent ou hostile

Sept décennies après, l’ONU se trouve paralysée de fait par le droit de veto accordé aux vainqueurs de 1945. À l’exception des États-Unis, ceux-ci ont perdu leur primauté économique et également le monopole de la dissuasion nucléaire. Ainsi, le Royaume-Uni, la France et la Russie figurent respectivement aux 6e, 7e et 11e rangs des puissances mondiales d’après les estimations de PIB (Produit intérieur brut) de la Banque Mondiale. Elles sont très loin derrière la Chine populaire, laquelle talonne les États-Unis, et même derrière l’Inde d'après le tableau ci-après.

Tout comme l’ONU et son Conseil de sécurité, le G7 entretient l’illusion d’un ordre international disparu ! Il y a un demi-siècle, il produisait environ 60% de toutes les richesses de la planète. Aujourd’hui, sa part n’est plus que de 45%. Mais, plus significatif encore, la part des six pays du G7 hors États-Unis est tombée de 31% en 1974 à 21% en 2021. Elle est égale à la part de la seule Chine.

Qui plus est, le Royaume-Uni a été dépassé cette année par l’Inde en termes de PIB. Son ancienne colonie est aussi devenue en 2023 le pays le plus peuplé du monde devant la Chine et, cerise sur le gâteau, elle peut se flatter d’avoir donné au Royaume-Uni son actuel Premier ministre (Rishi Sunak) ainsi que le maire de Londres (Sadiq Khan) et le Premier ministre d’Écosse (Humza Yousaf) !

Classement des principaux pays d’après leur PIB (Banque Mondiale)
 
Rang
 
PIB (milliards US$)
2021
 
1974
2021
-
Monde
5400
100%
96100
100%
1
États-Unis
1500
28%
25300
26%
3
Japon
480
9%
4900
5%
4
Allemagne
450
8%
4300
4%
6
Royaume-Uni
190
4%
3400
4%
7
France
260
5%
3000
3%
8
Canada
130
2%
2200
2%
9
Italie
180
3%
2100
2%
-
G7
3190
59%
45200
47%
-
G7 (hors EU)
1690
31%
19900
21%
2
Chine
140
3%
19900
21%
5
Inde
100
2%
3500
4%
10
Brésil
80
1%
1800
2%
11
Russie
-
 
1800
2%
12
Corée du Sud
14
0%
1800
2%

Le poids démographique du « Groupe des Sept » est également des plus réduits. Il représente moins de 5% du total des naissances ! Autant dire que le G7 réuni à Hiroshima, les 19-21 mai 2023, n’a rien d’un directoire mondial. C’est simplement un club privé de gens de bonne compagnie réunis autour des mêmes valeurs.

Photo officielle du G7 d'Hiroshima (mai 2023)

Ces gouvernants de second rang réunis sous l’égide de leur protecteur, le président des États-Unis d’Amérique, n’ont eu d’ailleurs d’autre sujet de discussion que la guerre qui se déroule dans le Donbass.

De cette guerre d’Ukraine, le reste du monde se contrefiche. C’est en particulier le cas de l’Amérique latine qui garde en mémoire toutes les violations du droit dont elle a eu à pâtir de la part de son grand voisin du nord. Même chose avec l’Afrique subsaharienne et le monde islamique qui n’ont pas oublié le précédent de l’invasion de l’Irak en 2003. Notons que cette agression fut conduite par les Anglo-Saxons avec entre autres le concours de l'Ukraine, alors peu soucieuse de la souveraineté des États !

Lors de la 32e session du Conseil de la Ligue des États arabes à Djeddah qui s'est tenue simultanément au G7, il a surtout été question du Soudan, en proie à une violente guerre civile, et du spectaculaire retour en grâce du dictateur syrien Bachar al-Assad. Les dirigeants de la Ligue arabe ont par ailleurs accueilli avec une indifférence polie l'allocution du président ukrainien Vladimir Zelensky, invité surprise des Saoudiens à ce sommet. On peut y voir un signe des temps nouveaux : les pays dits du « Sud global » (80% de l’humanité), qui se caractérisent par leur défiance envers les États-Unis, ne comptent plus sur l’Occident pour régler leurs différends.

La Chine, l’Inde et l’Asie du sud voient pour leur part les opportunités ouvertes par la nouvelle « guerre civile européenne » déclenchée sur le sol ukrainien. C’est ce que démontrent la montée en puissance de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) et également le Sommet Chine-Asie centrale de ce mois de mai par lequel Pékin, profitant de l’affaiblissement de la Russie, se renforce en Asie centrale.

Par son caractère brutal, la guerre d’Ukraine ne diffère pas des autres guerres qui émaillent l’Histoire contemporaine. La seule singularité que l'on puisse en retenir est qu’elle frappe le continent européen et signe de ce fait le retour de l’Europe dans le lot commun après plusieurs siècles d’exception géopolitique. Elle doit s'en accommoder, s'attacher à « cultiver son jardin » et ne plus prétendre à un rôle de leader.  

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-12-07 12:37:58

Voir les 24 commentaires sur cet article

Christian (23-08-2023 07:01:18)

On dit souvent que le Brésil refuse de condamner l'agression russe contre l'Ukraine et on le répète encore aujourd’hui à l'occasion de la réunion des BRICS. C'est confondre les déclarations publiques ... Lire la suite

orace369 (19-08-2023 09:43:06)

Bonjour, tout cela n'est ni plus ni moins que l'amour et le soutien de l'homme pour ses petits coqs. L'Empire romain n'a pas fait comprendre à ceux qui auraient dû. Les recommencements de l'histoir... Lire la suite

Emeraude (23-07-2023 15:28:33)

"le nouveau désordre mondiale se met en place" G7, G20, des réunions de prétentieux qui ne servent à rien, d'autant que dans un avenir certain s'il devait y avoir un ordre qui dirige le monde ce sera... Lire la suite

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