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Premiers siècles

Les Orientaux à l'origine du christianisme


Le patriarche de Jérusalem Theophilos III mène la procession à l'intérieur du Saint-Sépulcre (DR)Les visiteurs français du Saint-Sépulcre, au cœur de la vieille ville de Jérusalem, sont souvent surpris, parfois choqués, des « divisions » entre chrétiens que révèle cet édifice censé être bâti sur les lieux mêmes de la passion et de la résurrection du Christ.

À l’intérieur de la basilique, des religieux de toutes obédiences, orthodoxes grecs, catholiques romains, coptes, arméniens… défendent en effet avec âpreté leur territoire, y compris de temps à autre à coups de bâtons.

Sont-ils pour autant « divisés » ? Sans doute pas au sens qu’a pris ce terme dans l’histoire européenne, après que catholiques et protestants se furent affrontés pendant plus d’un siècle de Guerres de religion.

Le christianisme oriental est divers. Ce n’est pas la même chose.

Ces communautés, que les Occidentaux regroupent sous l’expression réductrice de « Chrétiens d’Orient », se sont façonnées au fil des siècles dans d’imperceptibles différences ; mais elles ont toutes en héritage la même foi en ce Jésus, né à quelques kilomètres de là, que leurs ancêtres furent les premiers à connaître.

Le concile de Nicée (325), icône byzantine

Orient : des Églises diverses

Les querelles qui ont conduit à la séparation et à la multiplication des Églises chrétiennes dans la partie orientale de l’Empire romain remontent au début du IVe siècle. L’empereur Constantin le Grand vient d’accorder la liberté de culte aux chrétiens par l’édit de Milan, en 313. Il laisse entrevoir la possibilité qu’il se convertisse lui-même à leur religion.

Saint Ménas, martyr égyptien, à la droite du Christ, icône copte d'Égypte, VIe siècle (musée du Louvre)Pourtant, trois siècles après la mort de Jésus de Nazareth, ce prophète juif qu’ils ont reconnu comme le Messie (le Sauveur annoncé par les prophètes d’Israël), les chrétiens ne représentent qu’à peine 10% de la population de l’Empire.

Et si la décision de Constantin met un terme aux persécutions dont ils étaient encore victimes quelques années auparavant, les railleries et les critiques des philosophes dits « païens » ne cessent pas à leur égard.

Qui était ce Jésus, né d’une vierge (ce qui apparaît comme une totale incongruité), soit disant « Fils de Dieu » et Dieu lui-même, qui est néanmoins mort sur une croix et dont ses proches ont affirmé qu’il était ressuscité. « Scandale pour les juifs et folie pour les païens » avait écrit Paul, l’un des disciples de Jésus, de cette croyance en la résurrection.

Folie, en effet ! Les chrétiens sont sommés de s’expliquer. Ce Jésus, qu’ils appellent Christ (terme grec qui signifie « oint », équivalent de messiah/messie en hébreu) est-il un homme ou un dieu ? Dans la rationalité latine, la conjonction des deux est inenvisageable. Et voilà que les réponses des chrétiens divergent…

Certains affirment qu’il était certes un homme extraordinaire, mais pas de nature divine. Pour d’autres au contraire, sa nature divine prédomine sur sa nature humaine. Pendant un siècle, les évêques chrétiens, successeurs des apôtres (les proches parmi les proches de Jésus, au nombre de douze, dont le traître Judas) se rassemblent en conciles pour tenter d’arbitrer la dispute.

Constantin, qui va bientôt fonder en Orient une nouvelle capitale – deuxième Rome -, Constantinople, présidera même la première assemblée de la série, en 325, à Nicée, sur les rives du Bosphore. Rien n’y fait. L’Orient, qui compte de loin le plus grand nombre de chrétiens, s’enflamme – au sens propre - pour ces controverses théologiques. L’Occident, encore peu christianisé, est moins affecté.

- L'Église nestorienne ou assyro-chaldéenne :

Plus ! La polémique atteint bientôt la mère de Jésus, Marie. Est-elle mère de Dieu (Théotokos) ou n’a-t-elle enfanté « que » la part humaine du Christ (Christotokos) ? Au concile d’Éphèse (431), les partisans du patriarche (évêque de Constantinople) Nestorius, pour lequel Marie n’est « que » Christotokos, sont désavoués. Expulsés, ils fondent l’Église nestorienne.

Présents dans l’Irak et l’Iran actuels, où il en existe encore quelques groupes dénommés assyro-chaldéens, ils feront connaître les Évangiles (la « Bonne nouvelle » de Jésus) dans toute l’Asie. Des traces de leur présence ont été trouvées jusqu’en Chine.

Office à l'église assyro-chaldéenne (nestorienne) Mar Gewargis à Kirkouk, Kurdistan irakien, avant le drame de 2014 (DR)
- Les Églises monophysites, coptes et arménienne :

En 451, un autre concile se réunit à Chalcédoine, toujours sur les rives du Bosphore. Là, l’évêque de Rome Léon, qui est loin d’avoir l’autorité du pape actuel, réussit à faire accepter la formule « Jésus, vrai homme et vrai Dieu ». Une parfaite synthèse, en quelque sorte.

Clergé copte en Égypte (DR)Pour diverses raisons, les chrétiens d’Égypte, dits coptes, d'après le nom que les anciens Grecs donnaient aux Égyptiens, rejettent cette proposition.

Ils entendent donner la prééminence à la nature divine du Christ et seront pour cela appelés monophysites (« mono physis », une seule nature-divine- du Christ). Du coup, ils quittent l’Église « officielle » de Constantinople et se constituent en Église nationale.

Les coptes sont aujourd’hui la communauté chrétienne d’Orient la plus nombreuse. Ils représentent un Égyptien sur dix mais aussi la moitié des Éthiopiens et des Érythréens.

L’Église apostolique arménienne, fondée avant toutes les autres en 301, a également rejeté les conclusions du concile de Chalcédoine. Elle est pour cette raison apparentée aux monophysites.

Funérailles de Mgr Ignace IV Hazim, patriarche grec-orthodoxe d'Antioche et de tout l'Orient, Damas, 2012 (DR)
- L'Église grec-orthodoxe :

À côté de ces confessions perdure une communauté grec-orthodoxe fidèle au rite byzantin. Elle rassemble la majorité des chrétiens de Syrie dans un « patriarcat d'Antioche et de tout l'Orient » dont le siège est à Damas. Son précédent représentant, Mgr Ignace IV Hazim, rappelait peu avant sa mort en 2012 : « Nous sommes tous des chrétiens, rattachés ou non à Rome. Nous sommes tous des orientaux, plus arabes que les musulmans et nous sommes tous, avant tout, citoyens arabes syriens ».

- L'Église maronite :

Clergé maronite au XIXe siècle, dans le mont-LibanUne autre Église enfin s’est constituée au Ve siècle, sur les pentes du mont Liban, autour du moine Maron (Maroun).

C’est aujourd’hui l’Église maronite, la communauté chrétienne la plus nombreuse au Liban, dont est toujours issu le président de la République en vertu du Pacte national de 1943.

Elle est depuis le XIIe siècle en communion avec l'Église de Rome mais suit un rite oriental avec le syriaque pour langue liturgique.

Occident : l'Église universelle (catholique) s'impose

Après la déposition de l'empereur d'Occident, l’Église se substitue peu à peu à l’administration romaine défaillante en Occident ; en Orient en revanche, l’Empire se perpétue avec pour capitale Constantinople, aussi appelée Byzance.

Et cet empire est chrétien, même s’il est constitué d’une juxtaposition de communautés qui n’ont pas été capables de surmonter leurs chicanes théologiques. Cette diversité peut apparaître, avec un recul de quinze siècles, comme un pluralisme sympathique. C’est en même temps une source de faiblesse.

Au VIIe siècle, face à l'irruption des cavaliers de l’islam, cette mosaïque de chrétientés se désagrège. En Égypte, en particulier, le conquérant est parfois accueilli comme un libérateur. Sa conception d’une unicité absolue de Dieu résonne avec le monophysisme copte ; pour ne pas parler des querelles fiscales avec la capitale de l’Empire.

Le conquérant musulman laisse aux juifs et chrétiens un statut de protégés (dhimmis), qui leur permet de pratiquer leur culte. Les conversions à l’islam seront souvent très lentes. Une langue arabe chrétienne viendra s’ajouter à l’araméen (la langue de l’époque du Christ), au syriaque et au grec pour la célébration du culte chrétien.

Les vicissitudes de l’histoire n’en feront pas moins que ces Églises chrétiennes, hégémoniques du IVe au VIIe siècle, deviennent minoritaires et que leur liberté d’action, réelle sous les premiers empires omeyyades et abbassides, se réduit entre le XIe et le XIIIe siècle avec la conquête turque puis la consolidation de l’Empire ottoman.

Dissensions et drames

À partir du XVIe siècle, des fidèles des Églises d’Orient se rattachent au pape, divisant les Églises existantes et créant –entre autres- des entités chaldéennes (ex-nestoriens de Mésopotamie, l’Irak actuel), grecques catholiques, coptes catholiques, arméniennes catholiques, parfois appelées Églises uniates. Ce mouvement ne cesse pas jusqu’à la fin du XIXe et début du XXe siècle.

Ensuite, dans le contexte de désintégration de l’empire ottoman, d’emprise coloniale anglo-française, puis d’émergence de nouveaux et instables États-nations, turcs ou arabes, s’opère une marginalisation progressive et violente, voire une élimination physique, des chrétiens orientaux.

À l'initiative du sultan Abdulhamid II, des « Jeunes-Turcs » et de Moustafa Kémal, la région de Constantinople et l'Anatolie, appelées à former la Turquie moderne, ont été expurgées par la violence de la quasi-totalité de leurs populations chrétiennes, essentiellement grecques et arméniennes, jusqu'à devenir des territoires presque exclusivement musulmans.

Cette déchristianisation forcée, plus poussée que dans tous les autres pays du Moyen-Orient, inclut la ville syrienne d'Antioche, cédée par la France à la Turquie en 1938, où pour la première fois des croyants se qualifièrent de chrétiens au 1er siècle de notre ère.

Jeunes filles arméniennes d'Anatolie en 1910 (Source : Comité de Défense de la Cause Arménienne)

Le processus d'élimination, qui a débuté avec le génocide des Arméniens en 1915, s'est étendu en Mésopotamie et au Proche-Orient aux assyro-chaldéens (descendants des anciennes Églises nestoriennes), chaldéens (rattachés à Rome), syriaques jacobites (monophysites) ou catholiques, jusqu’à la guerre civile libanaise (1975-1989) et aux exactions de Daech en Irak et en Syrie.

Les chrétiens ont souvent été à l’avant-garde des nationalismes arabes, contre la tutelle ottomane d’abord et le colonialisme européen ensuite. Mais cela n’a pas empêché leur mise à l’écart au fur et à mesure que se renforçaient et s’affrontaient les divers communautarisme proche-orientaux.

En même temps, le fait que ces églises n’ont jamais constitué à proprement parler une « chrétienté » a sans doute été une condition de la perpétuation de ces extraordinaires communautés, qui sont autant de buttes-témoins du passé. Les difficultés de l’heure soulignent leur étonnante vitalité au fil des siècles.

Ces conservatoires d’une vie chrétienne bigarrée, loin du monolithisme romain (ce qui choque d’autant plus le visiteur du Saint-Sépulcre), ont assuré la préservation de leurs traditions face aux tourments de l’histoire. Qu’en sera-t-il demain ?

Cathédrale chaldéenne de Sarcelles (Val d'Oise), DRComme souvent depuis le début du XXe siècle, la partie se joue ailleurs que chez les populations directement concernées.

Non sans hypocrisie, la France continue à se présenter en « protectrice des chrétiens d’Orient » comme au temps de saint Louis et François Ier.

Cette politique pourrait prêter à sourire si elle ne dissimulait le lâche abandon de communautés régulièrement manipulées pour servir les intérêts occidentaux.

Peut-être l’avenir des chrétiens du Proche-Orient ne se joue-t-il plus en Orient. Qu’adviendra-t-il alors de leur culture, celle des tous premiers temps du christianisme, en Suède, Argentine, Australie ou Canada, entre autres ? L’observateur pourrait recevoir la réponse plus vite qu’il ne saurait le souhaiter.

Version intégrale pour les amis d
L'auteur : Jean-Luc Pouthier

Jean-Luc PouthierAprès une thèse de doctorat sur le fait religieux à Sciences Po, Jean-Luc Pouthier a débuté comme journaliste à l'AFP puis à Libération et dans le groupe Bayard (Le Monde de la Bible).

Il a fondé le Centre d'étude du fait religieux contemporain (Cefreco) en 2011, avec pour objet l'étude du fait religieux en général, et poursuit son enseignement à Sciences Po.

Publié ou mis à jour le : 2015-04-29 11:02:57

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

Epicure (23-05-201514:37:02)

"citoyens arabes syriens" ? les Chrétiens Orientaux? Cela m'étonnerait bien! les Syriens sont des J2 G R1b T et non pas des Yéménito-Arabes Sémites J1 et originellement linguistiquement des Araméens. Mais surtout, très probablement, des juifs demeurés en Terre d'Israel appelée Palerstine par Hadrien en 136 et convertis précocement au Christianisme naissant. Car il serait bien Surprenant que des "Arabes" situés alors bien au sud de Edom (Jordanie) et de l'Irak, se soient convertis au Christia... Lire la suite

Michel Pichon (25-04-201518:31:02)

Article très intéressant. Synthèses très réussie sur un domaine complexe. Evidemment, en si peu de mots, on ne peut couvrir tous les aspects d'un domaine aussi vaste. Félicitations à l'auteur. Quand au commentaire sur Paul, il est indigent. Sans lui, pas de chrétienté. Quel sens peut avoir ici le mot de "propagande"?

J. C. (23-04-201514:48:17)

Merci à Roland Berger pour cette rectification historique de base.

Kacouy (23-04-201507:35:17)

Je signale l'existence de la revue Proche Orient Chrétien dont la direction vient d'être transférée de Jerusalem ( Pères Blancs à Sainte Anne) à Beyrouth ( université saint Joseph).

Roland Berger (22-04-201523:01:24)

L'auteur ignore l'influence primordiale de Paul, supposé disciple de Jésus qu'il n'a même pas connu. La chrétienté d'aujourd'hui est paulinienne. Le Jésus a été utilisé à des fins de propagande.


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