Le XIIIe siècle médiéval voit la papauté à l'apogée de sa puissance après le pontificat énergique d'Innocent III. C'est aussi le siècle de la redécouverte d’Aristote, incarnée par la figure de Thomas d’Aquin. Les Universités en pleine expansion (Bologne, Paris, Oxford) créent aussi une vision de plus en plus intégrée, voire totalisante, de la société. La science, la philosophie se soumettent à la théologie, d’où découlent le droit, la morale, l’ordre social dans son ensemble.
L’Inquisition, officiellement établie en 1233, est aussi le produit de cette évolution avec ses procédures juridiques écrites très différentes de celles de la justice seigneuriale coutumière. Toute contestation de l’ordre social ou du savoir est une hérésie ; toute hérésie est un crime de lèse-majesté.
La lutte du Sacerdoce et de l'Empire rebondit pendant quelques années avec l'avènement de Frédéric II. Il est finalement destitué par un grand concile réuni en 1245 à Lyon par le pape Innocent IV (1243-1254). Défait, il meurt en 1250.
Innocent IV envoie aussi des émissaires auprès d’un nouveau peuple qui vient d’attaquer l’Europe : les Mongols. Le franciscain Jean de Plancarpin arrive au cœur de la steppe auprès du khan Güyük. Il lui remet les lettres du pape, qui appellent le khan à se justifier au regard du droit naturel. La papauté montre ainsi qu’elle est bien la tête de la chrétienté.
Innocent IV, juriste de renom, affirme que si les pouvoirs païens ont leur légitimité propre, ils doivent néanmoins respecter les droits universels fondamentaux, dont le pape est juge.
Toutefois, une autre puissance tire parti de ce développement : la France, où l’administration du roi constituent un autre débouché naturel pour les étudiants d’Orléans ou de Paris. Urbain IV (1261-1264) puis Clément IV (1265-1268), deux papes français, ont offert le royaume de Naples au frère de saint Louis, Charles d’Anjou, pour se débarrasser des héritiers de Frédéric II.
À la mort de Clément IV, les cardinaux sont incapables pendant trois ans de s’entendre sur un candidat, en partie à cause de la question de l’influence du parti français. En 1271, après avoir été enfermés par les autorités de Viterbe, où se déroulait l’élection, ils choisissent un candidat de compromis, Teddaldo Visconti.
Celui-ci est rappelé de Terre Sainte, où il vient de rencontrer Marco Polo en route vers la Chine.
Visconti prend le nom de Grégoire X (1271-1276). Il réunit un nouveau concile à Lyon en 1274, où il proclame une union mort-née avec l’Église byzantine.
Pour en finir avec le Grand Interrègne dont pâtit le Saint Empire depuis la mort de Frédéric II, il met sur le trône impérial un personnage issu d’une lignée dont la fortune est faite : Rodolphe de Habsbourg.
Grégoire X fait aussi adopter par le concile la constitution Ubi periculum sur l’élection des papes, encore en vigueur aujourd’hui, qui établit les règles du conclave. Dorénavant les cardinaux seront enfermés (et privés de leurs revenus) le temps de l’élection.
Mais c’est à la fin du siècle qu’intervient l’affrontement de la papauté et de la couronne de France, jusque là son alliée.
En 1294, dans un climat de tension exacerbé, un saint homme, Pierre de Morrone, qui n’a aucune expérience de gouvernement dans l’Église, est désigné pape sous le nom de Célestin V. Complètement dépassé par la machine administrative pontificale, il est obligé de démissionner au bout de quelques mois : c’est le dernier pape à abdiquer avant le renoncement de Benoît XVI en 2013.
Son successeur Boniface VIII est un pape très politique, et qui pratique le népotisme à outrance. Mais il veut aussi restaurer la papauté dans toute sa grandeur. En 1300, il proclame pour la première fois une année de jubilé et de pardon pour les innombrables pèlerins affluant à Rome.
Le pontificat de Boniface VIII voit l’arrivée à maturité de tout un ensemble de symboles. Le XIIIe siècle adopte ainsi définitivement le costume pontifical, blanc, mais avec un manteau rouge utilisé pour la première fois par Grégoire VII, qui évoque le manteau impérial de couleur pourpre (le tout complété par les chaussures rouges).
Les clés croisées de saint Pierre apparaissent sur les étendards pontificaux. Peut-être à partir de Grégoire IX (1227-1241), une couronne s’ajoute au diadème de la tiare pontificale : on parle de tiare à deux couronnes. Boniface VIII rajoute encore une couronne et se fait représenter avec une tiare « à trois couronnes », symbole de triple souveraineté : sacerdotale, royale et impériale.
Au siècle suivant, la papauté d’Avignon fixera la forme définitive de la tiare à trois couronnes. Boniface VIII fait réaliser pour son tombeau un gisant particulièrement réaliste par le grand sculpteur de l’époque, Arnolfo di Cambio (et que l’on peut voir encore aujourd’hui à l’entrée des Grottes Vaticanes).
Un autre buste du même sculpteur, placé à l’origine à côté du gisant de Boniface VIII, représente le pape les clés à la main comme saint Pierre, ce qui est une nouveauté. Elle répond en écho à la célèbre statue de bronze archaïsante de l’Apôtre assis vénérée par les fidèles dans la basilique Saint-Pierre, probablement elle aussi réalisée par Arnolfo di Cambio.
Boniface VIII s’en prend au roi de France, Philippe le Bel, en rappelant qu’il est impossible, même dans le royaume de France, de taxer l’Église sans l’accord du pape, ou de juger les membres du clergé.
La bulle Unam Sanctam de 1302 exprime de la manière la plus extrême le pouvoir du pape : « toute créature est en tout soumise au pontife romain ». L’attaque contre la souveraineté du Capétien, défendue par les légistes du roi, se termine mal pour le pape. Soutenu par son clergé, Philippe le Bel fait proclamer Boniface hérétique.
Il envoie en septembre 1303 Guillaume Nogaret arrêter le pape dans la ville d’Anagni. Une émeute éclate. Le coup de main échoue mais Boniface, choqué, meurt peu de jours après. Le roi capétien a pu défier le pape ; l’attentat d’Anagni marque l’échec de la théocratie pontificale.
La papauté et les Nations
À partir du XIVe siècle, la papauté doit composer avec les États naissants. Clément V (1305-1314) devient pape. Il laisse Philippe le Bel liquider l’ordre des Templiers, obtenant en échange l’abandon du procès en hérésie contre Boniface VIII. Pour éviter les difficultés, il évite d’aller en Italie et réside dans les villes de Provence, notamment, à partir de 1309, à Avignon.
Son successeur, Jean XXII (1316-1334), est un candidat de compromis, désigné après deux années d’hésitation alors qu’il est déjà âgé de soixante-douze ans.
Il régnera finalement dix-huit ans et sera un des papes les plus importants de l’histoire.
C’est lui qui inaugure véritablement la période avignonnaise de la papauté, qui est loin d’être la période de captivité souvent décrite.
Bien sûr, la pression du roi de France se fait sentir, vite entravée d’ailleurs par la guerre de Cent Ans. Mais les papes sont le plus souvent des Français méridionaux, qui ne sont pas directement sujets du Capétien.
Avignon, dont Clément VI fait l’acquisition officielle en 1348, est du côté provençal du Rhône qui, alors, n’appartient pas au roi de France.
La papauté n’a pas perdu ses ambitions. En 1307 Clément V entend parler d’un franciscain, Jean Montecorvino, qui avait réussi à s’installer en Chine juste après le passage de Marco Polo : il en fait un archevêque de Pékin, avec juridiction sur toute l’Asie.
En 1318, Jean XXII divise l’ensemble des terres encore à convertir entre franciscains et dominicains, préfigurant ainsi le futur partage du monde entre monarchies espagnole et portugaise.
Profitant d’une ouverture des routes de l’Asie qui sera bientôt annulée par les désordres et l’émergence du pouvoir ottoman, les papes avignonnais s’habituent à regarder vers la Perse, l’Inde, la Chine. En 1333, Jean XXII écrit à un « roi des Coréens ».
En fait, à l’abri des imbroglios romains et italiens, les pontifes peuvent prendre une autorité qu’ils n’ont jamais eue, comme en témoigne le gonflement démesuré des registres d’archives.
À force d’intervenir depuis des siècles dans toutes les désignations à des charges ecclésiastiques majeures, la papauté finit à l’époque avignonnaise par transformer l’Église en un système monarchique, dans lequel le pape nomme tous les évêques.
Le palais construit par Benoît XII (1334-1342) est encore là pour témoigner de la mise en place d’une véritable capitale permanente, qui devient un grand centre artistique, notamment grâce à Simone Martini.
Revers de la médaille, la période avignonnaise est aussi celle des procès d’Inquisition, face à la montée de contestations envers ce gouvernement trop royal de l’Église. C’est l’époque de la « querelle de la pauvreté » : pour affirmer son autorité et délégitimer ses adversaires dans les rangs franciscains, Jean XXII fait condamner comme hérétique la proposition selon laquelle le Christ n’aurait pas eu de propriété.
Pourtant, même si la papauté s’est dotée à Avignon d’une capitale pour gouverner, sa légitimité vient toujours de Rome. Deux femmes d’exception en particulier le lui rappellent, les saintes Brigitte de Suède et Catherine de Sienne.
En 1367, le pape Urbain V (1362-1370) revient à Rome, mais les conflits reprennent et il ne tarde pas à repartir. Son successeur Grégoire XI (1370-1378) hésite et revient en 1377. Il meurt au début de l’année suivante.
Sous la pression populaire, les cardinaux désignent un candidat italien, Urbain VI (1378-1389), garant du maintien à Rome. Mais celui-ci se montre vite particulièrement autoritaire. Une partie des cardinaux se ravise et désigne un autre pape, Clément VII, qui revient à Avignon.
C’est le début du « Grand Schisme », une période de presque quarante ans qui verra s’affronter deux Curies pontificales, celle de Rome et celle d’Avignon, et l’Europe se diviser en deux obédiences.
Par lassitude et sous la pression de l’empereur Sigismond, un concile est réuni à Constance pour mettre fin au schisme et désigner en 1417 le pape Martin V.
Mais le scandale du schisme, en même temps qu’il a renforcé l’idée d’Églises nationales, a fait naître l’idée d’une convocation périodique des conciles pour légiférer, ce qui signifierait la fin du gouvernement monarchique pontifical.
La faiblesse de l’idée conciliariste, c’est qu’elle ne dispose pas d’appareil d’État, ni même de continuité institutionnelle.
Avec le retour des papes, l’Europe prend de nouveau l’habitude de se tourner vers Rome. Les ordres religieux se font les défenseurs du centralisme pontifical. Les bureaux du pape sont un débouché tout trouvé pour les nombreux lettrés humanistes, malgré toutes leurs critiques.
Le siennois Enea Silvio Piccolomini, acquis dans sa jeunesse aux idées conciliaristes, finira par devenir le pape Pie II (1458-1464), lequel achèvera l’idée conciliariste.
Lorenzo Valla, qui démontre que la Donation de Constantin est un faux, sera lui aussi un employé des papes. C’est ainsi que Martin V (1417-1431) peut gouverner comme il l’entend tout en convoquant comme prévu un concile à Pise qui n’aboutit à rien.
Son successeur, Eugène IV (1431-1447) dissout le concile qui s’était réuni à Bâle. Il organise son propre concile à Florence, où il se rend après avoir été chassé par une nouvelle émeute romaine.
Le spectacle est magnifique : une délégation byzantine vient même proclamer en 1439 l’union avec l’Église catholique, en espérant obtenir un secours pour sauver l’empire des Turcs.
Une nouvelle fois, l’union ne donne rien, et Constantinople tombe en 1453. Mais Eugène IV a fait la démonstration que la papauté est une puissance incontournable. Le pape peut se réinstaller définitivement dans Rome et en faire la capitale d’une chrétienté qui ne va pas tarder à découvrir de nouveaux horizons.




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