22 mars 2026. En enlevant le dictateur vénézuélien Maduro comme en assassinant le Guide Suprême iranien, le président américain Donald Trump s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs. Il confirme aussi la rupture avec le droit international et les conventions diplomatiques péniblement ébauchées par les Européens au cours du dernier millénaire. De cette façon comme de mille autres, les États-Unis prennent ainsi leur part à la désoccidentalisation du monde...
L’année 2026 a débuté par l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro. Il a été surpris en pleine nuit dans son lit par les forces spéciales étasuniennes. Nous venons aussi d’assister quasiment en direct et en vidéo à l’assassinat du Guide Suprême iranien Ali Khamenei, ainsi que sa femme et de quelques-uns de ses principaux adjoints, par une frappe de l’aviation israélienne.
Nul ne pleurera la chute du dictateur vénézuélien ni la mort du chef iranien. Il n’empêche que ces actions conduites contre des chefs d’État en exercice à l'instigation d'un autre chef d'État, le président américain Donald Trump (et de son allié Benyamin Netanyahou), sont quasiment sans précédent dans l’Histoire universelle, du moins avant 1945.
Les seules autres actions de ce type remontent aux dernières décennies. Elles ont été conduites par la Maison Blanche et, pour l’une d’entre elles, par le Kremlin. Parallèlement à l’agression de l’Irak en 2003, elles témoignent d’une deuxième mort du droit international institué dans la douleur par les Européens au cours du précédent millénaire. Elles participent de la « désoccidentalisation » du monde.
Les États-Unis ont brisé l’interdit sur les meurtres de chefs d’État
Dans l’Histoire ancienne de l’Europe, il est arrivé que des souverains se fassent capturer avec leur armée à la suite d’une défaite militaire. Ainsi de Saint Louis à La Mansourah (Égypte, 1250), Jean II Le Bon à Poitiers (1356), Bajazet à Angora (1402), François Ier à Pavie (1525), Napoléon III à Sedan (1870).
Il est arrivé aussi qu’un souverain, le roi d’Espagne Philippe II de Habsbourg, commandite le meurtre d’un ennemi, le stathouder Guillaume le Taciturne (1584), mais ce dernier n’était pas à proprement parler un chef d’État mais un rebelle.
Certains chefs d’État ont pu être également l’objet d’attentats mais ce fut toujours le fait d’opposants ou d’individus isolés. Même durant les guerres de la Révolution et de l’Empire ou durant les deux guerres mondiales, on n’a pas connaissance d’attentats fomentés par les souverains et les chefs d’État en exercice. Aucun n’a sérieusement envisagé d’éliminer Napoléon, Clemenceau, Hitler, Staline, Roosevelt ou quiconque d’autre.
Il y avait là-dessus un interdit ou un impensé. D’une part, sous l’Ancien Régime, les souverains tiraient leur légitimité de Dieu et leur personne était quasiment sacrée ; d’autre part, il n’était pas sûr que l’assassinat d’un homme, si haut placé fut-il, change la donne internationale. Enfin, chacun pouvait craindre que ce type d’action se retourne contre lui-même : « Si je commandite le meurtre de mon ennemi, celui-ci ou son successeur s’estimera en droit de faire pareil à mon égard ! »
Le changement s’amorce seulement à partir des années 1960, à un moment où le flambeau de la puissance glisse des mains des Européens à celles des Étasuniens.
Dans les affres de la décolonisation, le Congo ex-belge se voit plongé dans la guerre civile suite aux maladresses du Premier ministre, Patrice Lumumba. Les gouvernants belges n’ayant aucune intention d’intervenir (à la différence du général de Gaulle au Cameroun), c’est le président américain Eisenhower qui demande au chef de la CIA (Central Intelligence Agency) Allen Dulles de chasser ledit Lumumba du pouvoir. Comme le jeune leader fait de la résistance, la soldatesque du nouveau chef d’État, Joseph Mobutu, l’exécute avec la complicité de la CIA.
Cette dernière est aussi soupçonnée d’organiser l’année suivante, le 30 mai 1961, l’assassinat de Rafael Trujillo, au pouvoir à Saint-Domingue depuis 1930, puis du président sud-vietnamien Ngô ?ình Di?m, renversé le 2 novembre 1963.
Enfin, le 24 décembre 1979, les troupes soviétiques investissent Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Trois jours plus tard, des forces spéciales attaquent le palais présidentiel et tuent le président Hafizullah Amin, lequel est remplacé par Babrak Karmal…
Il s’agit de la première exécution d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère, la deuxième étant celle du Guide Suprême Ali Khamenei le 28 février 2026, la différence étant que le premier était au pouvoir à Kaboul depuis trois mois, le second au pouvoir à Téhéran depuis 37 ans.
Autre précédent singulier : la traque du dictateur panaméen Manuel Noriega le 20 décembre 1989. Cet ancien protégé des États-Unis commençait à sérieusement irriter la Maison Blanche du fait de ses liens avec les narcotrafiquants. Comme Nicolas Maduro 37 ans plus tard, il est enlevé au cœur de sa capitale par les forces spéciales américaines et transféré aux États-Unis pour y être jugé.
Les États-Unis, force de changement et de progrès
Par ces agissements, les États-Unis enterrent des principes diplomatiques ébauchés par les Européens au cours du dernier millénaire.
Faut-il s’étonner qu’ils participent ainsi à la désoccidentalisation du monde ? Pas nécessairement, car depuis leur indépendance, ils n'ont cessé de s'éloigner des valeurs européennes issues de la chrétienté médiévale.
Ils ont donné une justification juridique au racisme dès 1791 en accordant la citoyenneté étasunienne à tous les white free men et en en privant les noirs et les Amérindiens déjà présents dans le pays (c'est le « droit de la race » que nos commentateurs ont appelé par un singulier contresens : « droit du sol »).
Convaincus d'être une nouvelle Jérusalem bénie de Dieu (« We shall be as a city upon a hill. The eyes of all people are upon us »), avec à leur disposition une Nature illimitée, ils ont exterminé sans guère de scrupules les premiers habitants des États-Unis. Ils ont aussi surexploité les ressources de leur pays et des autres pays en rompant avec la sobriété héritée des vieilles civilisations paysannes d'Eurasie, régulièrement confrontées aux pénuries et aux famines.
Enfin, forts de leur situation quasi-insulaire, entre deux océans, à l'abri des remous du monde, ils ont pu multiplier les conflits contre des puissances de second rang (Mexique, Japon, etc.) ou contre des puissances à terre (l'Allemagne en juillet 1918 et en juin 1944).
Cela étant, les États-Unis demeurent à l'avant-garde de l'humanité avec une démocratie tourmentée mais bien vivante, à la différence de l'Europe. L'alternance politique, la liberté d'expression et les contre-pouvoirs y demeurent bien réels en dépit des foucades de l'actuel président.
La démographie étasunienne, surtout, garantit à la puissance américaine de se maintenir dans les prochaines décennies, avec une fécondité de la population « blanche » dans la moyenne nationale (1,6 enfants par femme), très supérieure à ce qu'elle est dans les pays européens, très supérieure également à la fécondité du monde chinois.
Qui plus est, les jeunes Étasuniens peuvent sans dommage se détourner des carrières scientifiques et technologiques, étant entendu qu'ils disposent d'une immigration sino-indienne (et européenne) d'un excellent niveau éducatif, prompte à investir les technologies de pointe, de Nvidia à Meta.
Sans doute les États-Unis vont-ils perdre leurs guerres actuelles comme ils ont perdu les précédentes. Ils vont perdre contre l'Iran en laissant le régime perdurer et en abandonnant sa population à son sort. Ils perdront face à la Russie en laissant l'Ukraine détruite et l'Europe ruinée et impuissante.
Ces défaites les renforceront plutôt comme les précédentes, selon le schéma défini par Emmanuel Todd dès 1998 (Après l'Empire) en faisant apparaître les États-Unis comme le dernier havre de paix, de démocratie et de prospérité dans le monde.
Tout cela n'est que supputations, bien sûr. Car la seule chose dont nous pouvons être sûrs, c'est que l'Histoire demeure imprévisible... Avant la Grande Guerre de 14-18, personne n'imaginait l'effondrement du Vieux Continent à l'issue du conflit ; comme avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, personne n'imaginait son fantastique rebond durant les « Trente Glorieuses ».













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