12 septembre 2024. La mise en parallèle des États-Unis d'aujourd'hui avec l'autre impérialisme anglo-saxon, l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, donne un sens inattendu aux changements géopolitiques de ce début du XXIe siècle. Mêmes excès, mêmes succès à Londres au temps de Palmerston et à Washington au temps de Trump...
Les États-Unis de ce début du XXIe siècle ont mauvaise mine. Les inégalités sociales s'aggravent et le niveau éducatif s'effondre. La mortalité infantile remonte (comme en URSS à la veille de l'effondrement du régime soviétique !) et l'espérance de vie décroît, du moins dans les classes populaires blanches qui constituent le socle électoral de Donald Trump (note).
Devons-nous pour autant conclure à l'affaissement de la puissance américaine ? Des considérations empruntées à l'Histoire, la démographie et l'économie permettent d'en douter.
Les États-Unis, une puissance débordante de vitalité en dépit de tout
Si nous devions chercher dans le passé quelque chose qui se rapproche de la situation actuelle, tournons-nous vers l'Angleterre victorienne du milieu du XIXe siècle. Ayant triomphé de Napoléon et de la France révolutionnaire (comme les États-Unis de Hitler), l'Angleterre a pu consolider sa place de première puissance mondiale. Elle l'est demeurée pendant un siècle...
Dès le XVIIIe siècle, la démocratie anglaise suscitait l'admiration universelle mais n'en souffrait pas moins de graves carences démontrées par les aberrations du système électoral. Songeons qu'au début du XIXe siècle, 6% seulement de la population masculine avait le droit de vote. La monarchie elle-même, à l'avènement de la reine Victoria, en 1837, paraissait discréditée par les scandales... comme aujourd'hui la démocratie américaine, sur laquelle pèsent les scandales des opiacés (note), de l'occupation du Capitole en janvier 2021 ou de la réélection d'un homme, Donald Trump, reconnu coupable de délits sexuels et financiers.
Le sort des classes laborieuses anglaises, dénoncé par Charles Dickens, était à bien des égards pire que sur le Continent. Les inégalités sociales entre ces classes laborieuses et les élites issues des public schools étaient abyssales, sans doute plus grandes qu'aux États-Unis aujourd'hui. Pour les élites britanniques, leurs concitoyens des basses classes, si Britanniques qu'ils fussent, relevaient d'une autre « race », sans rien à voir avec eux ! En 1812, à la suite de la révolte des luddites contre la mécanisation, une loi infligea la peine de mort à toute personne qui détruirait un métier à tisser. Rien que ça. Les Irlandais, bien que citoyens du Royaume-Uni, souffraient quant à eux de violences au moins comparables à celles des Noirs américains à l'époque des lois « Jim Crow ».
Si la réputation d'Oxford et Cambridge valait bien celle de Harvard et Columbia, l'Angleterre victorienne tardait à généraliser l'instruction. Au début du XIXe siècle, la moitié tout au plus des hommes et le quart des femmes savaient lire et écrire ; vers 1870, c'est 80% des hommes et 70% des femmes.
La puissance britannique se montrait d'une brutalité tout aussi grande à l'extérieur qu'à l'intérieur. Elle n'avait rien à envier à celle des États-Unis contemporains, que ce soit en Chine (guerre de l'opium), aux Indes ou en Afrique australe... Cela ne l'empêchait pas de subir de terribles défaites face à des ennemis sous-évalués : les Afghans (déjà) en 1841 dans la passe de Khiber et les Zoulous plus tard, en 1879. Malgré cela, Londres affichait une arrogance jamais égalée à ce jour en la personne de Palmerston, ministre des Affaires étrangères (1846-1851) puis Premier ministre (1855-1865).
En dépit des imperfections de sa démocratie, le Royaume-Uni a conservé son leadership mondial tout au long du XIXe siècle, jusqu'au traité de Versailles de 1919 qui a vu les jeunes États-Unis s'imposer dans tous les domaines.
En matière d'innovation et d'industrie, il a longtemps cavalé en tête de tous les autres pays. Ainsi, dès le milieu du XIXe siècle, il usa de sa suprématie maritime et de sa présence sur toutes les mers du globe pour poser les câbles sous-marins du télégraphe. De la sorte, le Royaume-Uni va s'assurer la mainmise sur les revenus pharamineux de ce premier réseau mondial de communication, de la même façon qu'aujourd'hui, les États-Unis dominent l'internet mondial (hors Chine et Russie), avec tous les transferts financier qui lui sont liés...
La puissance britannique a été soutenue par une forte croissance démographique. En dépit d'une importante émigration vers le Nouveau Monde, le Royaume-Uni est passé d'environ 10 millions d'habitants en 1815 à 20 millions en 1850 et plus de 40 millions en 1914 (soit autant que la France, dont la population n'a cru que de dix millions entre 1815 et 1914).
Aujourd'hui, les Étasuniens peuvent aussi regarder l'avenir avec confiance avec une démographie qui reste dynamique et même bien plus dynamique que celle de tous les autres pays développés. Ils connaissent depuis la fin du XXe siècle une chute de la fécondité moindre qu'en Europe et en Asie (dico). Parallèlement, ils bénéficient d'une immigration dynamique d'Amérique latine et d'Asie. Ces immigrants changent le visage des États-Unis tout en assimilant instantanément les valeurs qui ont fait et font encore sa puissance, notamment son civisme, son esprit d'initiative et son âpreté au travail (note).
D'ores et déjà, les personnes d'origine indienne et chinoise ont rejoint l'élite WASP (White Anglo-Saxon Protestants) et affichent un revenu moyen supérieur à celui de leurs concitoyens, y compris les « Blancs non-hispaniques » ! Ce sont ainsi des natifs d'Inde qui dirigent Google, Microsoft, IBM, Alphabet, etc. Nous assistons de la sorte à une refondation des États-Unis par l'immigration.
En 2024, pour la première fois depuis les années 1950, la croissance démographique des États-Unis (0,98%) a été supérieure à la moyenne mondiale (0,87% en 2023, probablement un peu moins en 2024). Il s'ensuit que la population étasunienne va croître d'au moins cent millions d'ici la fin du siècle, à plus de 430 millions d'après les projections de l'ONU. Elle représentera alors 5% de la population mondiale contre 6% en 1950 tandis que l'Europe et la Chine auront vu leur part chuter de près de moitié. Les États-Unis sont donc assurés de faire encore longtemps la course en tête.
Simplement, les États-Unis de demain n'auront plus rien à voir avec ceux des présidents Thomas Woodrow Wilson et Franklin Delano Roosevelt... Le lien particulier que ceux-ci entretenaient avec l'Europe n'existera plus. Vu de Washington comme de New York ou de San Francisco, l'Europe ne comptera pas plus que la Chine ou l'Inde, d'un point de vue ethnique comme d'un point de vue culturel.
Prolongeons le parallèle entre l'Amérique contemporaine et l'Angleterre. Celle-ci, après sa victoire sur Napoléon, n'avait pas tardé à se rabibocher avec son ennemie héréditaire, la France. En même temps, elle était entrée en concurrence avec son ancienne alliée, la Russie tsariste. Les deux impérialismes se sont affrontés soit de façon directe, en Crimée, soit de façon indirecte en Asie centrale. Ce fut le « Grand Jeu ». Mais la première révolution russe (1905) et la montée en puissance d'un rival commun, l'Allemagne, les conduisirent à mettre en sourdine leurs rivalités.
De la même façon, les États-Unis, après leur triomphe sur Hitler, se sont immédiatement appliqués à relever l'Allemagne fédérale de ses ruines. En même temps, ils se sont confrontés à leur ancien allié, l'Union soviétique, dans une forme modernisée du « Grand Jeu ». Ce fut la « guerre froide » qui se solda par l'effondrement de l'URSS.
Rappelons encore la mise en oeuvre de la deuxième « mondialisation » (1860-1892) par les libéraux anglais adeptes du libre-échange, tel William Gladstone. Le libre-échange fut combattu par le très conservateur Benjamin Disraeli, ardent partisan d'une politique de puissance qui annonçait déjà le MAGA (Make America great again) de Donald Trump. Ainsi convainquit-il en 1872 la reine Victoria de ceindre la couronne d'impératrice des Indes. Un peu plus tard, habilement, il racheta au vice-roi d'Égypte ses parts dans la compagnie du canal de Suez de sorte que cette magnifique réalisation du génie français tomba sans un coup de feu dans l'escarcelle de la perfide Albion.
À la fin du XIXe siècle, la suprématie industrielle des Britanniques fut mise à mal par les succès du Made in Germany. Aujourd'hui, de la même façon, la troisième « mondialisation » (1994-2022), de la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à la loi américaine sur la réduction de l'inflation (IRA, Inflation Reduction Act), a conduit à la montée en puissance de la République Populaire de Chine, devenue l'« atelier du monde ».
Au tournant du siècle enfin, Londres ne tarda pas à s'inquiéter aussi de la Kriegsmarine allemande en voie de menacer l'écrasante domination de la Royal Navy sur les océans. Le réveil des antagonismes en Méditerranée orientale et dans les Balkans conduisit enfin à la tragédie d'août 1914.
Nous n'en sommes pas là et souhaitons de ne pas y arriver malgré le vocabulaire de plus en plus martial employé par les dirigeants du monde entier. Il n'empêche que le parallèle entre l'Angleterre de Victoria et l'Amérique actuelle continue de se vérifier dans le bras de fer économique et naval entre les États-Unis et la Chine populaire...













Vos réactions à cet article
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Jezierski (11-08-2025 19:50:20)
Le « Grand jeu », publié chez navicata reste extraordinairement d’actualité tout en remplaçant UK par USA.
Merci pour votre article roboratif.
Leon de Cabougnon (11-08-2025 15:26:12)
Belle synthèse éclairante des civilisations en puissance
Jezierski (11-08-2025 10:15:54)
Le « Grand jeu », publié chez navicata reste extraordinairement d’actualité tout en remplaçant UK par USA.
Merci pour votre article roboratif.