19 janvier 2025. Le « déclin américain » est une idée tenace et répandue. Mais ce n’est pas ce que dit la démographie. Selon le Bureau du Recensement des États-Unis, la population américaine a augmenté en 2024 de 0,98%, soit le taux de progression le plus élevé depuis 2001, au temps de l’ « hyperpuissance » heureuse...
Surtout, pour la première fois depuis les années 1950, la croissance démographique américaine a été supérieure à la moyenne mondiale (0,87% en 2023, probablement un peu moins en 2024). Le redressement américain est d’autant plus spectaculaire qu’il va à l’inverse d’une tendance pratiquement universelle à la baisse, qu’on observe en Europe, en Chine, en Inde, dans la plupart des régions de l’Islam et même en Afrique subsaharienne (note).
Cette tendance à la baisse se retrouve en Amérique latine, dont les migrants nourrissent pour l’essentiel l’accroissement des États-Unis et du Canada. On imagine souvent que l’Amérique latine déverse sur ses voisins du nord le surplus d’une démographie exubérante. Ce n’est pas, ou ce n’est plus, le cas. Prise globalement, l’Amérique latine a rejoint depuis 2015 ces deux tiers de la population mondiale dont la fécondité est passée en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,10 enfants par femme).

La vampirisation de l’Amérique Latine
En 2023, le continent latin est tombé à 1,86 enfants par femme (1,68 en France, 1,62 aux États-Unis), et son croît naturel - l’excédent des naissances sur les décès – à 0,76%, environ 5 millions d’âmes. Mais il faut en retrancher quelques 2 millions d’émigrants, partis pour l’essentiel vers les États-Unis, pour une minorité vers l’Espagne et l’Europe : un habitant sur sept du Grand Madrid, près d’un million de personnes, est né en Amérique latine, et cette immigration latino-américaine, aisément intégrée, n’est pas pour rien dans la santé économique de l’Espagne.
Mais l’Amérique latine en souffre. Son croît démographique réel est sans doute aujourd’hui inférieur à 0,5% par an, deux fois moins que les États-Unis. Au rythme de la baisse de la fécondité latino-américaine et de la hausse de la mortalité d’un continent désormais vieillissant, la population pourrait commencer à décliner avant 2050, surtout si les départs massifs se poursuivent. Le paradoxe est déjà bien présent : c’est la démographie la plus faible qui dirige son émigration vers la plus forte, un peu comme si les vents se dirigeaient des basses pressions vers les plus hautes.
L’Amérique du nord vampirise ses voisins du sud, souvent moins attirés par le « rêve américain » que chassés par le cauchemar des maux, parfois conjugués, de la dictature politique, de la détresse économique et de la criminalité triomphante. Parmi les pays dont l’hémorragie démographique est particulièrement préoccupante, Haïti et les régimes autoritaires « socialistes » du nord de l’Amérique latine, Nicaragua, Venezuela et Cuba (le « paradis castriste » a perdu depuis 2015 10% de sa population selon les chiffres officiels et 20% selon l’Université catholique de Santiago). Encore la déperdition vitale est-elle bien plus grave, puisque l’émigration touche pour l’essentiel les moins de 40 ans, c’est-à-dire les générations fertiles.

Le malaise américain
L’Amérique du nord triomphe et maudit son triomphe. Les excès de l’immigration ont été parmi les raisons majeures de la victoire de Donald Trump aux États-Unis comme de la démission en janvier 2025 du Premier ministre canadien Justin Trudeau, qui avait projeté de porter l’immigration annuelle à plus de 1% de la population canadienne.
Les économistes, les patrons favorisent ces flux migratoires élevés, tandis que les classes populaires craignent pour leurs emplois, le niveau de leurs salaires, le prix des logements, le coût des loyers, la qualité de l’éducation donnée à leurs enfants, la sécurité de leurs quartiers. Plus généralement, ils éprouvent ce sentiment de Grand Remplacement que, paradoxalement, la gauche démocrate a longtemps appelé de ses vœux pour s’assurer une majorité électorale automatique – grâce aux nouveaux arrivants latino-américains ou, dans une moindre mesure, asiatiques.
Mais cette perspective lointaine et progressive s’est précisée brutalement depuis 2020-2021, avec le croisement des courbes du croît naturel, en baisse, et de l’immigration, en forte hausse. En 2024, près de 85% de la croissance démographique américaine a été assurée par les immigrants. C’est un fait nouveau : même entre 1885 et 1914, au sommet de la vague des arrivées de l’Europe du sud, du centre et de l’est, jamais la part de l’immigration n’avait dépassé celle du croît naturel dans l’essor de la population américaine. De larges parts du sud et du sud-ouest des États-Unis présentent désormais d’importantes minorités, voire d’imposantes majorités, hispaniques.
Mais la conséquence politique en a été, pour l’heure, l’inverse de celle qu’on attendait, avec l’élection de Donald Trump. En fait, le scrutin a confirmé des tendances régionales « traditionnelles », libérales en Californie, conservatrices au Texas et en Floride. C’est le signe mesurable que les Hispaniques votent de moins en moins différemment du reste de leurs compatriotes – à l’exception des Afro-Américains. Ce qui semble bien prouver l’efficacité de ce melting pot américain pourtant si décrié dans les dernières décennies.
L’immigration de la quantité à la qualité : la Silicon Valley et le conservatisme
À la peur de la submersion par le nombre s’ajoute la récente polémique à l’intérieur du camp Trump entre nationalistes et ralliés de la Silicon Valley, à propos du visa H-1B qui permet chaque année l’immigration de quelques dizaines de milliers d’ingénieurs ou de spécialistes – contre 2,8 millions d’arrivées pour l’immigration de masse en 2024 - que les patrons de la Tech jugent indispensables au maintien de l’hégémonie américaine.
Ici, les nombres sont faibles, mais les symboles forts, comme le montrent ces quelques phrases de Vivek Ramaswamy, chargé avec Elon Musk de couper dans les dépenses fédérales américaines : « Notre culture américaine a vénéré la médiocrité plutôt que l’excellence depuis bien trop longtemps…Une culture qui célèbre la reine du bal de fin d’année au lycée plutôt que le champion des olympiades en maths, ou l’athlète plutôt que le major de promo. » Et il ajoute : « Nous allons nous faire botter le cul par la Chine. »
Ces propos ont soulevé une tempête dans le camp nationaliste. Non seulement ils laissent entendre en effet que le système scolaire américain est incapable de faire face à la concurrence chinoise ou indienne, mais en outre, ils en dénoncent le goût de la « médiocrité », c’est-à-dire l’égalitarisme prégnant de la vie sociale américaine, la gentillesse, la compassion pour les enfants en difficulté, le no child left behind encore cher à George Bush.
Il faut y ajouter la critique implicite de la place du sport dans l’école et l’université américaines, héritée d’une vieille tradition britannique, mais qui a permis d’offrir à la communauté noire quelques-uns de ses plus beaux triomphes.
La plupart des avocats des besoins de la Silicon Valley sont d’origine chinoise ou indienne, comme Ramaswamy, et leurs adversaires ne sont pas loin de dénoncer une « asiatisation » des mentalités tout à fait étrangères à l’American way of life, et à ce qu’elle porte d’égalité, de souci d’intégration, ou simplement d’humanité.
Immigration massive latino-américaine – et peut-être demain africaine – ou morale « asiatique » des élites, l’Amérique de Donald Trump est toujours au croisement des routes du monde. Elle pose, pour le meilleur ou pour le pire, des questions essentielles qui sont encore souvent reléguées en Europe dans les arrière-pensées.















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Voir les 6 commentaires sur cet article
Silva (24-01-2025 15:56:09)
" ...ils éprouvent ce sentiment de Grand Remplacement ..." Ce n'est pas une maladresse, c'est juste une victoire symbolique du cloaque qui sert d'idées à l'extrême droite. Toute personne sérieu... Lire la suite
Bernard (24-01-2025 10:48:28)
Il en va des avantages et des inconvénients de l'immigration comme du pâté d'alouette : une moitié d'alouette pour une moitié de cheval. Pour quelques milliers de chercheurs, ingénieurs, médeci... Lire la suite
hadrien 1000 (22-01-2025 10:26:23)
J'ai apprécié cet article .Bien sûr l'immigration est à la fois une chance et un problème . Une des multiples contradictions sous lesquellles nos civilisations semblent " exploser ". Ce qui me ... Lire la suite