Brève Histoire des empires

Comment ils surgissent, comment ils s'effondrent

Spécialiste de l'islam médiéval, Gabriel Martinez-Gros développe une thèse tout à fait remarquable, inspirée par l'historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) : Brève histoire des empires, comment ils surgissent, comment ils s'effondrent (Seuil, 2014).

Brève Histoire des empires

Gabriel Martinez-Gros montre comment les « Empires » pressurent leurs populations pour assurer leur pérennité et la prospérité de leur classe dirigeante. Ils procèdent dans tous les cas à l'asservissement de ces contribuables et les désarment pour leur ôter l'envie de se rebeller car « l'impôt est une humiliation que des hommes libres et armés ne tolèreraient pas », écrit-il en se référant à Ibn Khaldoun.

Ayant néanmoins besoin de la force militaire pour maintenir leur pouvoir, ils emploient une fraction notable des impôts pour recruter des troupes parmi les guerriers qui nomadisent à leurs frontières !

Cette thèse concerne la plupart des empires connus, à commencer par l'empire perse et l'empire romain. Elle se vérifie assez généralement au cours de l'Histoire, si on met à part les cités antiques, fondées sur la conscription citoyenne... et bien sûr les États-Nations ouest-européens (y compris les « empires » français ou allemand).

Le bel âge des empires

Les empires tels que les conçoit Ibn Khaldoun naissent de la soumission des sédentaires par des tribus nomades dotées de la force militaire, l'asabiya en arabe. Ainsi des Arabes en Orient ou encore des Mongols ou des Mandchous en Chine.

Le premier objectif des conquérants est l'occupation des villes. À partir de là, trop peu nombreux pour encadrer les masses paysannes, ils désarment celles-ci pour mieux les pressurer. 

Notons toutefois que leur principale source d'enrichissement est en général le commerce international car il leur est beaucoup plus facile de taxer les marchands, minorité généralement détestée par les masses, que de lever l'impôt foncier. D'où l'importance des grandes routes commerciales comme la route de la soie dans la prospérité des empires arabes de Damas et Bagdad.

Gabriel Martinez-Gros (DR)Les taxes et les impôts remontant vers la capitale, celle-ci en vient très vite à concentrer les richesses de l'empire.

La classe dominante, avide de consommer, attire artisans et serviteurs en grand nombre, de sorte que la population de la capitale ne tarde pas à  dépasser cent mille, voire un demi-million d'habitants (Rome, Constantinople, Bagdad, Pékin...), avec une spécialisation très poussée des métiers et des gains de productivité notables, les seuls possibles dans des sociétés agraires généralement vouées à la stagnation.

S'ensuit-il une création de richesse et une croissance économique ainsi que l'écrit Gabriel Martinez-Gros ? Rien de moins sûr.

Les industries du luxe de la capitale ne sont d'aucun profit pour la majorité paysanne. D'autre part et plus gravement, l'oppression et l'arbitraire installent les populations dans l'incertitude du lendemain et les dissuadent de s'associer ainsi que d'améliorer leurs outils et leur productivité.

La violence du fisc conduit aussi à l'endettement et à la servitude, selon un processus que l'on voit encore aujourd'hui à l'oeuvre dans certaines régions de l'Inde ou de l'Afrique. L'esclavage, que l'on rencontre dans tous les empires, est un autre frein au progrès.

Derrière une façade d'opulence, les empires sont fragiles par nature car, pour tenir en respect les troupeaux d'assujettis, l'oligarchie doit recruter des soldats parmi les nomades des confins de l'empire (Germains, Turcs, Mamelouks, Albanais, Janissaires etc).

Vient le moment, au bout de deux à quatre générations, où ces troupes mercenaires prennent le dessus sur leur maître, soit qu'ils fondent un nouvel empire sur les ruines du précédent, soit qu'ils sèment le désordre, comme dans l'empire romain d'Occident. 

Le démenti occidental

Selon Gabriel Martinez-Gros, cette représentation géopolitique d'Ibn Khaldoun s'applique à la perfection à l'histoire du monde à partir du moment où la population atteint une masse critique, avec suffisamment de producteurs et de surplus pour autoriser des prélèvements fiscaux ; ce n'est pas un hasard si le premier empire, celui de Cyrus et des Achéménides, est né au VIe siècle av. J.-C. au Moyen-Orient, où eut lieu la révolution néolithique, à l'origine de la première explosion démographique.

Elle a cependant connu un démenti en Europe occidentale, ainsi que l'observe l'historien. L'effondrement de l'État romain s'y est accompagné de la quasi-disparition des villes. Faute d'organisation étatique et d'administration fiscale, l'empereur Charlemagne en était réduit au VIIIe siècle à vivre sur les réserves de ses propriétés rurales, tout comme ses comtes et ses guerriers. La société féodale chrétienne en vint de la sorte à se caractériser par un tissu très serré de seigneuries qui encadraient la paysannerie et structuraient le territoire.

À partir de l'An Mil, grâce à une paix mieux assurée et à l'absence d'invasions, le commerce et l'industrie commencèrent à se développer et générer les villes industrieuses caractéristiques de l'Europe des Temps modernes. De quoi faire obstacle aux tentatives de restauration impériale... 

L'historien écrit : « La charge impériale, héritée des Carolingiens, passe en 962 aux rois de Germanie qui s'efforceront près de trois siècles durant de réaffirmer leur pouvoir. Leur entreprise se heurte à l'hostilité du pape, de fait empereur rival, à celle des rois de France ou d'Angleterre, et au souci d'émancipation de la partie la plus riche et la mieux peuplée de leur domaine en Italie du Nord. Elle se heurte surtout à la poursuite du très vaste mouvement d'enracinement local, à la fois de l'économie et de la guerre, engagé dès le IXe siècle, conforté du Xe au XIIIe siècle par la multiplication bourgeonnante des châteaux fortifiés - en un mot à ce qu'une historiographie surannée, mais ici commode, appelle la "féodalité".
L'Occident connaît alors un essor démographique et économique impressionnant, comme la Chine sa contemporaine eet comme l'Inde semble-t-il. Mais là où les Song favorisent un déploiement sans précédent de l'État, de l'impôt et de la ville, là où les Turcs Ghaznévides et Ghourides jettent les bases du sultanat de Delhi à coup de pillages et de tributs imposés aux Indiens conquis, le projet d'empire occidental se brise sur l'écueil de villes, de noblesses et de chevaleries qui lui refusent les privilèges fondamentaux de l'empire, à savoir le désarmement des sujets et le paiement de l'impôt »
.

Ainsi le maillage du territoire rural par la féodalité a-t-il donné naissance aux royaumes territoriaux et aux États-Nations que nous connaissons. 

D'où l'originalité des États occidentaux par rapport aux empires musulmans ou encore chinois. « La séparation des producteurs et des guerriers reste superficielle en Occident. Il arrive même, sous l'Ancien Régime, que la plèbe soit sollicitée de porter les armes, que les villes disposent de milices », constate Gabriel Martinez-Gros.

L'historien note toutefois que les Britanniques ont pu chez eux accepter le service des armes mais qu'ils ont appliqué la pratique impériale lorsqu'il s'est agi de soumettre les Indes : à la suite des empereurs moghols, ils ont pris soin de désarmer les contribuables hindous et de les maintenir dans l'obéissance par le moyen de mercenaires étrangers (des Gurkhas entre autres).

Une nouvelle ère impériale ?

Attardons-nous sur notre époque. Marquerait-elle l'enterrement de la thèse khaldounienne revisitée par Martinez-Gros, avec la généralisation de l'État-Nation ? Ou au contraire son retour ?

Si l'on s'en tient à l'observation de quelques États récents nés sur les ruines de vieux empires, comme la République chinoise, l'Inde ou la Turquie, on peut y voir la confirmation de la première hypothèse, avec l'émergence de véritables États-Nations.

Mais, ô paradoxe, si l'on tourne notre regard vers l'Europe, à l'origine du concept d'État-Nation, n'y devinerait-on pas un nouvel empire en gestation sous le sympathique patronyme d'Union européenne, qui signerait la domination des populations natives par une oligarchie hors-sol, navigant entre Bruxelles, New-York, Londres, détachée de toute attache territoriale, pratiquant le globish (anglais international ou d'aéroport) et assurant sa domination grâce à des populations immigrées et serviles concentrées dans les villes-capitales ?

Cette vision sombre mais évitable de l'avenir européen se dessine aussi en filigrane dans l'essai de David Engels, jeune professeur de lettres classiques belge, Le déclin, voire dans l'essai du géographe Christophe Guilluy, Fractures françaises.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2019-07-31 09:30:24

 
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